REMBRANDT

La vie et la couleur éclatent dans Rubens; dans Rembrandt, ce qui

éclate, c'est la pensée et la lumière. Rubens est un plus

éblouissant artiste, ses poëmes sont des merveilles qui enivrent les

yeux; Rembrandt est plus méditatif; il veut surprendre l'esprit tout en

étonnant le regard.

On peut dire que, comme nation, la Hollande naquit de la Réforme. En

vain Philippe II voulut étouffer sous son pied les semences prospères.

Quand la raison a pénétré dans l'esprit d'un peuple, les forces

brutales ne font que la répandre et la semer encore. En vain Philippe

II mit en œuvre l'inquisition; non-seulement avec l'inquisition il

perdit la foi catholique, mais encore la Hollande. Après quinze années

de luttes et de supplices, l'héroïsme et la raison triomphèrent, les

Bataves se déclarèrent affranchis du joug. Leur république ne tarda

pas à s'élever au rang des premiers royaumes. On ne saurait trop

admirer ce peuple perdu sur la mer, luttant sans cesse contre l'Espagne

et contre la mer elle-même. La liberté enfante des prodiges, quand

elle est fécondée par l'amour de la patrie.

L'histoire de la philosophie ira consulter l'œuvre de Rembrandt comme

l'un de ses documents les plus précieux. Un rayon de liberté couronne

les têtes de ce grand maître. Ces hommes-là respirent fièrement sur

la terre comme dans un royaume qui leur appartient; ils ont tous leur

part de royauté; ils ont perdu, il est vrai, les visions extatiques qui

entraînent l'âme aux pieds de Dieu, mais ils sont délivrés des

chaînes de la papauté et des craintes de l'inquisition.

La Hollande n'a jamais été rigoureusement papiste; la Réforme l'a

trouvée toute réformée. C'est vers le nord que l'aube s'est levée.

La scolastique seule, la scolastique, ce désert inhabitable pour la

raison fécondante, mais parsemé de loin en loin de vertes oasis, avait

lutté çà et là contre l'envahissement des papistes.

Ce que Dante et Pétrarque furent pour la poésie, Léonard de Vinci,

Michel-Ange et Raphaël pour les arts, Bacon et Descartes pour la

philosophie, Copernic et Galilée pour l'astronomie, Colomb et Gama pour

la science du globe, Luther le fut pour la religion. Or si Rembrandt a

eu un maître, ce fut Luther.

Rembrandt avait très-sérieusement foi en Luther. C'était pour lui mi

réformateur comme Mahomet, Jésus-Christ et Moïse. Il pensait que le

catholicisme, par ses pompes et ses voluptés, n'était plus qu'une

autre mythologie. Dieu, l'image invisible, était caché par les images

des saints. Rembrandt rendait grâce à Luther, qui avait indiqué aux

Hollandais les premiers rayons du jour nouveau, qui leur avait inspiré

l'esprit de révolte, qui avait fait de ses frères des hommes libres et

forts. Dieu est avec eux, mais ils osent respirer et s'épanouir sous le

ciel qui leur sourit. L'esclave s'est fait homme. Quel merveilleux temps

pour la raison, pour les penseurs, pour les philosophes! C'est une

période exubérante de génie: Agrippa, Bacon, Cherbury, Descartes,

Spinoza, Gassendi, Pascal, Locke, Leibnitz, Wolf. Mais la philosophie

passait par le martyre pour arriver à la gloire. On brûlait vifs,

Bruno à Rome en 1600, Vanini à Toulouse en 1619; on allait bientôt

brûler Kuhlmann à Moscou; les autres mouraient de faim ou d'ennui dans

l'exil.

Rembrandt fut un peintre philosophe qui étudia l'art et la vie dans la

nature et dans la création, peu ou point dans les livres et dans les

musées. Il ne devint pas, comme on le pense trop, un grand peintre sans

le savoir; il disait très-bien que celui qui imite Homère n'imite pas

l'Iliade. Il dédaignait de devenir illustre dans le chemin de ses

devanciers: il voulait monter sur l'âpre montagne par un point inconnu.

Il étudia les principes et la philosophie des arts: chez les Italiens,

c'est l'imagination et le sentiment qui les emportent jusqu'au génie;

chez Rembrandt, c'est la pensée et l'analyse. Les Italiens sont plus

éloquents, Rembrandt est plus profond[35].

Rembrandt[36] naquit le 15 juin ou le 15 juillet 1606, trente ans après

Rubens, entre les villages de Leyerdorp et de Koukerck, près de la

ville de Leyde, de Hermann Gerretz et de Cornélie Van Zuitbroeck. Tout

le monde sait que son père était meunier[37] sur les bords du Rhin: de

là le surnom de Van Rhin. Comme le père de Breughel le Drôle (ces

exemples sont trop rares pour ne pas s'y arrêter), le meunier de Leyde

voulut que son fils fût un savant ou un artiste. Il l'envoya étudier

le latin à Leyde. Après quelques années d'études presque stériles,

le jeune homme, qui n'aimait ni l'école ni les pédants, obtint de son

père qu'il serait peintre et non point savant.

Déjà il avait prouvé par ses dessins charbonnés sur tous les murs de

la maison paternelle, crayonnés sur tous ses livres, qu'il était né

pour l'art. Le meunier plaça son fils chez un peintre sans génie,

Jakob Van Zwaanenburg, qui lui enseigna du moins l'alphabet de la

peinture; après trois ans passés à l'atelier de Jakob Van

Zwaanenburg, Rembrandt alla à Amsterdam demander des leçons à Lastman

d'abord, à Pinas ensuite. Dans la _Description de la ville de Leyde_,

Simon Leeven veut que George Van Schooten ait été le vrai maître de

Rembrandt. Ce n'est pas trop la peine de discuter sur ce point:

Rembrandt n'a eu qu'un maître, ce fut Rembrandt.

En effet, bientôt fatigué de toutes ces leçons contradictoires qu'il

avait subies sans trop se plaindre à Leyde et à Amsterdam, il revint

au moulin de son père, déclarant qu'il n'aurait plus d'autre atelier.

Il aimait cette tour élégante aux ailes rapides ou paresseuses; il

comprenait que pour les hommes d'une forte trempe la nature est seule

éloquente. Ce fut donc dans cet atelier qu'il commença à dérober au

ciel cette lumière magique qui est l'âme de sa peinture. Celui qui

devint avare jusqu'au ridicule fut d'abord un artiste amoureux de son

art, sans songer à l'or qui tomberait bientôt de sa palette. Il

peignait pour peindre, sans autre passion. À l'âge où tant d'autres

se hâtent d'attirer les yeux sur leur talent, il trouvait de la

volupté à vivre seul loin de tous, adonné aux lois austères de

l'art. Mais un homme de génie est-il seul en face de l'œuvre de Dieu?

N'est-ce pas plutôt les hommes qui lui font la solitude?

Pendant qu'il étudiait par les yeux et par la pensée, tantôt errant

sur les rives embrumées du Rhin en contemplation devant les trames

invisibles du drame éternel, tantôt dans l'intérieur du meunier,

s'amusant des jeux-de la lumière sur les rudes et franches figures de

sa famille, tantôt, la palette en main, répandant la vie avec éclat,

les peintres de Leyde et d'Amsterdam, qui avaient deviné son génie, le

proclamaient d'avance comme une nouvelle étoile au ciel de l'art.

Rembrandt ne croyait pas encore à lui-même, pareil aux maîtres

sérieux, qui considèrent le génie avec respect et avec effroi. Un

peintre, on ne dit pas son nom, voyant un de ses tableaux[38], lui

conseilla d'aller le vendre à la Haye, pour lui prouver que son talent

serait apprécié. Rembrandt alla à la Haye à pied, son tableau sous

le bras, doutant encore de ses forces. Il se présenta chez un amateur,

qui lui offrit à première vue cent florins. Rembrandt prit avec

surprise les cent florins et retourna en toute hâte au moulin raconter

sa fortune.

Dès ce jour, il faut bien le dire, l'amour de l'argent vint passer dans

ses rêves d'artiste. Sa famille était pauvre. Sans doute il enviait un

peu le sort des beaux gentilshommes de Leyde, qui venaient se promener

sous son moulin en pourpoint de velours, coiffés d'un feutre à plumes,

portant des armes d'or et d'argent. Peut-être songea-t-il à secourir

son père et sa mère, à donner à l'un le repos, à l'autre quelque

dentelle ou étoffe de prix, peut-être aussi aima-t-il d'abord l'argent

pour l'argent. Pourtant il était déjà riche par les tableaux qu'il

allait faire quand il épousa une jeune paysanne de Rarep ou de

Ransdorp, qui n'avait rien que sa beauté, sa fraîcheur et sa gaieté.

Ce n'est point là le mariage d'un avare.

Après avoir peint trois portraits pour laisser au moulin,--son

portrait, celui de sa mère et celui de sa femme,--il alla s'établir à

Amsterdam; il y ouvrit bientôt un atelier silencieux où chaque élève

avait un cabinet. Sa manière d'enseigner était nouvelle à Amsterdam:

devant l'écolier qui n'avait pas encore dessiné, il plaçait un

modèle vivant et lui disait: «Voilà ton maître, tire-toi de là

comme tu pourras.» Il conserva toujours ses allures et son langage

rustiques. En vain il se couvrait d'armures et de chapeaux à plumes,

l'altier paysan des bords du Rhin ne se masquait jamais ou se trahissait

toujours.

Il faut qu'ici-bas chacun ait sa folie; c'est une loi divine qui frappe

éternellement l'humanité. Rembrandt eut donc la folie de l'argent.

Cette folie, qui n'eut d'abord que des airs de caprice et de bizarrerie,

devint peu à peu sombre et sérieuse. On a tenté de révoquer en doute

l'avarice de Rembrandt; par amour du paradoxe, on a même voulu prouver

qu'il était prodigue comme le sont presque tous les artistes. On s'est

appuyé sur l'autorité de Houbraeken, qui affirme n'avoir jamais

entendu dire que Rembrandt eût laissé un grand bien. Mais Houbraeken

lui-même, parlant des repas de Rembrandt et du prix de ses tableaux, ne

montre que trop ses contradictions. En effet, selon lui, le grand

peintre de Leyde dînait assis sur un escabeau, tantôt avec un hareng

salé, tantôt avec un fromage. On peut juger, d'après les portraits et

les tableaux qu'il a laissés de sa femme et de son intérieur, qu'il

n'avait de luxe que dans son talent. Il fuyait le monde avec effroi; en

vain le bourgmestre Six cherchait à lui prouver qu'il était né pour

les honneurs, qu'une gloire telle que la sienne perdait à se tenir

cachée dans l'ombre de l'intérieur; il amassait l'or avec volupté, il

persistait à ne s'amuser qu'en la compagnie des gens du peuple, plus

émerveillé d'un trait naïf ou spirituel, parti du cœur ou du

cabaret, que des discours éloquents appris dans les livres. Il était

du peuple, il ne respirait la liberté qu'avec le peuple. On lui a fait

un reproche de sa façon de vivre. Si son talent était à tous, sa vie

était à lui-même; il ne devait compte que de son talent. On lui a

reproché de n'avoir pas voulu sortir de son pays. Tous ses

contemporains regrettaient de ne pas le voir faire un pèlerinage en

Italie. Ce reproche n'est pas injuste comme l'autre, il est

ridicule[39]. Est-ce qu'en saluant le génie de Rembrandt on a le droit

de le vouloir plus parfait, quand Léonard de Vinci, Michel-Ange,

Raphaël, Corrége et Titien avaient pour ainsi dire fermé tout espoir

aux peintres futurs?

Rembrandt avait voulu arriver au génie sans s'appuyer sur le génie des

autres. Il avait réuni sur les murs de son atelier des armures, des

turbans, des étoffes persanes, des armes de prix, des pierres

précieuses: «Ce sont là mes antiques,» disait-il.

Esprit bizarre et libre, il n'était esclave de qui que ce fût, pas

même de sa passion pour l'or. Un jour qu'il peignait une famille noble

dans un seul tableau, on vint lui annoncer la mort d'un singe qu'il

aimait beaucoup. Il ne peut contenir sa douleur; il s'irrite contre le

sort, il dit que c'en est fait de lui. Tout en sanglotant, il trace à

grands traits la figure du singe sur le tableau de famille. On lui fait

des remontrances, on lui dit que son singe est déplacé au milieu de

graves personnages; toute la famille s'indigne et lui ordonne d'effacer

l'animal. Il continue à pleurer et à peindre son singe. Le chef de la

famille lui demande d'un ton sévère si c'est le portrait des siens ou

d'un singe qu'il prétend faire. «C'est le portrait du singe, répond

Rembrandt.--Eh bien donc! vous garderez le tableau.--J'y compte bien,»

réplique le peintre[40].

Il riait lui-même de sa folie pour l'argent. Il ne se fâchait pas

quand d'autres, en riaient. Ainsi, on raconte que ses élèves ont peint

des pièces de monnaie sur des cartes répandues, comme par mégarde,

dans l'atelier. Rembrandt s'y laissait prendre, et tendait la main avec

une avidité comique et furieuse. Cependant, pour assouvir sa passion,

il perdait toute noblesse; il avait un fils; il l'obligeait à vendre

ses estampes, comme s'il les lui eut dérobées; il le condamnait à

aller dans les ventes publiques surenchérir sur ses tableaux:

singulière et triste éducation du fils d'un homme de génie! Il jouait

comme Téniers, comme beaucoup d'autres, la comédie de la mort pour

ranimer le zèle des amateurs, ou bien il simulait un long voyage: il

parlait de s'exiler aux Grandes-Indes, ou bien encore il changeait

quelques traits à une gravure pour la vendre à ceux qui déjà

l'avaient achetée. Ainsi vivait cet homme si original et si fort, le

vrai roi de la Hollande, comme Rubens est le vrai roi de la Flandre.

On a quelque peine à se représenter un pareil génie, perdu, pour

ainsi dire, dans une mine d'or, vivant dans son intérieur et étranger

aux joies de l'intérieur. Van Dyck demandait la fortune à l'alchimie,

Rembrandt demandait l'or à l'or lui-même. Ironie de l'esprit souverain

qui avait laissé tomber sur eux un rayon de sa gloire! Dans la vie de

chaque grand artiste, on pourrait trouver l'amour de l'or. Zeuxis ne

faisait-il pas payer tous les curieux qui venaient voir la fameuse

Hélène[41]?

Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture · 第 38 / 50 题