Ce qui forme le caractère de l'école de Rubens, c'est la santé, c'est
la force, c'est l'exubérance. Dans son atelier, les disciples sont
taillés en Hercule; ils secouent leurs cheveux dorés comme un lion
secoue sa crinière; un sang généreux coule dans leurs veines et les
colore comme le vin qui va jaillir de la grappe empourprée.
Reynolds rapporte ces paroles sur Rubens: «On a dit qu'il était
envoyé du ciel pour apprendre aux hommes l'art de peindre.» Comme
Raphaël, Rubens éveilla le génie de ses disciples par la hardiesse.
Quand il les faisait peindre dans ses tableaux: «Allez, disait-il,
n'oubliez pas que le disciple qui peint mal accuse son maître.»
Quelle belle, féconde et glorieuse époque pour Anvers, que le règne
de Rubens! Cette ville, comme une mère heureuse, suspendait à son sein
des enfants sublimes, non-seulement dans la peinture, mais encore dans
la statuaire et dans la gravure. Lucas Vorsterman naissait à temps pour
graver sous les yeux de Rubens la _Descente de Croix_, la _Chute des
Anges rebelles_ et le _Combat des Amazones._
L'école flamande s'était condamnée, par son principe, à descendre
toujours de l'idéal au réel, de la poésie à la vérité. Si cette
tendance fut fatale aux grandes pages produites à Bruges, à Anvers et
à Bruxelles, ne peut-on pas affirmer qu'elle fut favorable à l'œuvre
de Van Dyck? En effet, si le naturalisme doit régner en toute force et
en toute liberté, n'est-ce pas dans le portrait, pourvu que le peintre
sache, comme Van Dyck, y répandre la lumière du soleil et la lumière
de l'intelligence?
Les portraits sont la plus sûre page de l'histoire; pour étudier les
caractères et les passions d'une époque, je conseillerais plutôt une
galerie de portraits qu'une bibliothèque; depuis quatre siècles, il
s'est créé peu à peu une galerie de portraits où l'on retrouve
toutes les grandes physionomies qui ont dominé le monde nouveau. Le
peintre a pu se tromper, mais il est plus fidèle encore que le plus
fidèle historien. Si cette tête qu'il vous montre est celle d'un roi
quelconque, roi par l'héroïsme, le génie, la naissance, vous verrez
peu à peu briller sur son front ou dans son regard l'auréole de cette
royauté. L'âme de tout homme fort passe sans cesse sur sa figure; il a
beau faire pour la masquer, elle se fait jour çà et là à son insu.
Mais, pour saisir cette âme au passage, pour la fixer sur la toile par
la magie de la couleur, il ne faut rien moins qu'un maître souverain de
premier ordre, Titien, Van Dyck, Velasquez, Rembrandt, Raphaël, qui ait
le don de la création. Pour un pareil créateur de l'école de Dieu,
que de portraitistes inintelligents qui copient l'enveloppe matérielle
sans souci de la pensée qui habile le front!
Le temps, qui dévore tout, n'a pas atteint l'œuvre de Van Dyck; ses
portraits ont conservé toute leur lumière et toute leur fraîcheur;
peut-être même le temps a-t-il répandu sur ces toiles immortelles
cette harmonieuse poussière, cette magique trame qui donne aux vieilles
peintures l'aspect mystérieux d'œuvres consacrées où l'on ne
reconnaîtrait pas la main des hommes.
Antoine Van Dyck, originaire de Bois-le-Duc, naquit à Anvers en la
dernière année du seizième siècle. Selon Houbraeken, son père
était peintre sur verre et sa mère excellait à broder au petit point.
Déjà la peinture sur verre était en pleine décadence, on n'élevait
plus de cathédrales, le protestantisme ruinait la sculpture et la
peinture gothique; sans doute l'art de broder au petit point contribua
plus à élever Van Dyck que l'art déjà perdu du peintre-verrier. Van
Dyck eut d'abord son père pour maître; mais celui-ci, reconnaissant
bientôt qu'on ne pouvait faire un peintre sur toile avec les principes
de la peinture sur verre, conduisit son fils chez Van Balen, qui était
son ami.
Van Balen avait fait le voyage de Rome et de Venise; il avait étudié
toutes les traditions; il était savant artiste autant que bon peintre.
Un disciple intelligent comme Van Dyck pouvait sortir de son atelier
avec un talent achevé. Mais Van Dyck avait vu des tableaux de Rubens;
à ses yeux, Van Balen était un peintre digne de renommée, mais Rubens
était le roi de la peinture. Il alla frapper à sa porte: «Qui va
là?--Un enfant.» Rubens reconnut le même jour que c'était un enfant
de génie. Il ne tarda pas à le faire peindre dans ses tableaux. Il
arriva même que Van Dyck peignit de grandes pages signées Rubens,
quoique le maître y eût à peine donné quelques touches. Dans
l'illustre _Descente de croix_, la joue et le menton de la Vierge sont
de la main de Van Dyck; mais ici Rubens n'avait pas songé à se servir
du talent de son élève. Voici l'anecdote, qui appartient à l'histoire
de l'art. Rubens sortait tous les jours vers quatre heures pour se
promener à pied ou à cheval. Son domestique le trahissait, comme cela
arrive toujours, c'est-à-dire que, moyennant un tribut annuel, il
ouvrait la porte du cabinet de Rubens à tous ses disciples, qui
étudiaient dans un atelier du voisinage. Ils allaient ainsi prendre une
bonne leçon, car ils voyaient, par les ébauches, comment ce fier
génie se mettait à l'œuvre. Depuis longtemps ils n'avaient pas
pénétré dans le cabinet; cependant ils savaient que Rubens avait
promis un chef-d'œuvre pour Notre-Dame d'Anvers. Un soir, la curiosité
fut plus vive et plus bruyante que de coutume. Jordaens et Diepenbecke
se précipitèrent en avant, poussés par les autres, dès que la porte
du cabinet fut ouverte. On voit par là que les écoles de peinture
renfermaient, comme aujourd'hui, toutes les folies de la jeunesse.
Diepenbecke ne put s'arrêter à temps; il tomba sur la Vierge, lui
enlevant le bras, la joue et le menton. Tout le monde se regarda avec
terreur. On voulait fuir, car Rubens avait la colère d'un Jupiter
Olympien. Van Hoeck prit la parole: «Mes chers camarades, il faut, sans
perdre de temps, risquer le tout pour le tout; nous avons encore environ
trois heures de jour, que le plus digne d'entre nous (ce n'est pas moi)
prenne la palette et essaye de réparer ce qui est effacé. Je donne ma
voix à Van Dyck.» Ainsi parla Van Hoeck. Van Dyck eut toutes les voix,
moins la sienne.
Cependant, soit pour obéir à ses amis, soit par pressentiment du
triomphe, il se mit héroïquement à l'œuvre. Le lendemain, Rubens
convia tout l'atelier au spectacle de sa _Descente de croix._ Pas un de
ses élèves ne le suivit sans pâlir; Van Dyck était tout défaillant.
Rubens parlait de son génie avec un naïf orgueil; il expliqua à ses
disciples toutes les beautés de l'œuvre nouvelle. Arrivé à la
Vierge: «Voilà, dit-il tout à coup, un bras et une tête qui ne sont
pas ce que j'ai fait hier de moins bien.» Rubens apprit, on ne dit pas
comment, ce qui s'était passé. Il y a ici deux versions: selon les
uns, il effaça tout et ordonna à Van Dyck de voyager; selon les
autres, il respecta les coups de pinceau de Van Dyck et lui dit qu'il
était le vice-roi de la peinture flamande. On peut bien admettre, pour
l'amour de la vérité, que Rubens fut jaloux de Van Dyck; tous les
dominateurs dans les arts ont été jaloux; mais on n'admettra jamais
qu'un homme d'esprit comme Rubens, un diplomate achevé, ait laissé
percer sa jalousie par la vengeance.
S'il faut en croire les conteurs d'anecdotes, Rubens était jaloux de
Van Dyck pour une autre raison. Ils assurent que le jeune peintre était
aimé d'Isabelle Brandt. Van Dyck, sans avoir la beauté adorée par les
Grecs, avait peut-être, avec sa physionomie fière et tendre,
chevaleresque et amoureuse, la beauté idéale de son pays et de son
siècle; car, il faut le dire, la beauté change de caractère selon les
siècles et les pays[28]. Comme ces passions-là ne sont écrites que
sur le vent ou peintes sur les flots, on ne peut rien affirmer ici, mais
on ne peut pas nier non plus. Ce qui est hors de doute, c'est que Van
Dyck quitta son maître vers ce temps-là; mais leurs adieux furent ceux
de deux frères d'armes, et non de deux ennemis. Van Dyck offrit à
Rubens, comme marque de haute et profonde reconnaissance, ses tableaux
qu'il aimait le plus, un _Ecce Homo_, un _Christ au jardin des Oliviers_
et un portrait d'Isabelle Brandt. Peut-être ce portrait fut-il fait
avec passion; mais ce qui donna peu de créance au bruit déjà répandu
que Van Dyck adorait cette femme, c'est que Rubens plaça lui-même ce
portrait dans son salon et le montra comme un chef-d'œuvre à tous les
visiteurs comme à tous ses amis. «Si vous n'alliez pas voyager, dit
Rubens à Van Dyck, je vous conduirais dans mon cabinet et je vous
dirais: Choisissez. Mais à quoi bon vous donner des tableaux, puisque
vous allez en Italie, le pays des chefs-d'œuvre; j'aime mieux vous
offrir le meilleur cheval de mon écurie.» Van Dyck partit; son père,
sa mère et cent amis le conduisirent sur la route. Quoique son cheval
fût impatient de dévorer l'espace, il se retournait à toute seconde
pour voir les derniers signes d'adieu de sa mère, qui avait voulu aller
plus loin que ses amis. Enfin il ne vit plus que la flèche de la
cathédrale d'Anvers. «Moi aussi, dit-il avec un saint enthousiasme, je
ferai un jour ma _Descente de croix._»
À peine eut-il fait deux lieues que, voyant un village, il y fit halte
pour boire une pinte de bière. Il remonta à cheval, mais la destinée
l'attendait là. Une jeune fille, une paysanne, plus fraîche, plus
blanche et plus rose que toutes ses visions de vingt ans, apparaît sur
le seuil du cabaret et lui dit, avec un sourire qui montrait des dents
blanches comme celles d'un jeune loup: «Et le coup de l'étrier,
monseigneur?» Van Dyck retient la bride de son fougueux compagnon de
voyage. «Le coup de l'étrier? dit-il; je ne partirai pas.» Il mit
pied à terre pour admirer de plus près cette naïve beauté, si
éclatante et si inattendue, qui devait être son troisième maître.
Elle était presque vêtue de l'air du temps; elle allait pieds nus,
jupe courte, brassière mal agrafée, cheveux au vent, gorge au soleil.
Van Dyck rentra au cabaret. «Où alliez-vous, monseigneur?--En Italie;
mais si vous voulez je n'irai pas si loin.» En effet, qu'allait-il
faire en Italie? Voir les femmes de Raphaël et de Titien. Sont-elles
donc plus belles que ne l'était cette meunière de Saventhem? Dans la
vie et dans le talent de Van Dyck, le cœur devait jouer un plus grand
rôle que la tête. Toute paysanne qu'elle fût, cette meunière de
Saventhem réalisait l'idéal de Van Dyck. Puisqu'il avait trouvé son
idéal, il ne voulait pas quitter le pays. Il s'installa bravement dans
la famille de sa maîtresse. Ainsi Van Dyck, déjà célèbre, habitué
aux belles manières, né avec l'instinct des grandeurs, se contenta
pour atelier de quelque hangar rustique à l'ombre d'un moulin, comme
plus tard Rembrandt.
Sa maîtresse, voulant se faire pardonner là-haut leurs joies
amoureuses, le pria de peindre pour l'église paroissiale deux tableaux
religieux. Sans doute la passion de Van Dyck était sérieuse, puisqu'il
obéit à sa maîtresse. Tout autre, à sa place, se fût contenté de
peindre deux fois la belle meunière, une fois pour elle et une fois
pour lui, après quoi il eût continué sa route en riant de l'aventure;
mais Van Dyck était aussi fervent amoureux que fervent artiste. Il
peignit les deux tableaux pour l'église de Saventhem. Le premier
représentait _Saint Martin donnant la moitié de son manteau au
pauvre._ Le saint Martin était Van Dyck. Comme il s'était représenté
à cheval, il avait peint son compagnon de voyage, qui, quoique
pâturant comme un vrai cheval de meunier, n'avait rien perdu de ses
allures héroïques. Dans le second tableau, _la Famille de la Vierge_,
il représenta le vieux meunier, la vieille meunière et leur fille.
«Tous ceux qui ont vu ce tableau assurent que la paysanne y justifie
assez, par sa beauté, les attentions du jeune peintre.» C'est Descamps
qui parle ainsi[29].
Cependant le bruit s'était répandu de Saventhem jusqu'à Bruxelles, de
Bruxelles jusqu'à Anvers, qu'un jeune peintre partant pour Rome
s'était arrêté en route pour les beaux yeux d'une meunière de vingt
ans qui lui inspirait des chefs-d'œuvre. Rubens crut reconnaître Van
Dyck; il se mit en route pour Saventhem. À son arrivée, il entendit
hennir le cheval qu'il avait donné à son disciple. Il surprit Van Dyck
sur les marches du moulin, nonchalamment couché aux pieds de sa
maîtresse. «Je croyais, lui dit-il en souriant, que vous vous seriez
désormais passé de maître?» Van Dyck s'était déjà jeté au cou de
Rubens. «Et Rome et Florence, et Venise, et Raphaël, et Michel-Ange,
et Titien?--Je partirai demain,» répondit Van Dyck avec un soudain
enthousiasme. Il partit. Ce roman de sa vie se dénoue à cette page.
Ses historiens ne disent pas s'il se consola bientôt. Que devint la
jolie meunière, sa plus fraîche inspiration? Un autre vint-il essuyer
ses larmes? Elle était faite pour aimer: elle se consola.
Van Dyck alla droit à Venise; il étudia avec passion les tons dorés,
les airs de tête et les draperies de Titien, mais sans perdre de vue la
nature; il corrigeait la vérité par l'art, sans jamais étouffer la
vérité sous les ornements. De Venise il alla à Gênes, où il
s'arrêta longtemps. De Gènes il alla à Rome, où le cardinal de
Bentivoglio l'avait appelé pour son portrait. Il y avait alors à Rome
une colonie de peintres flamands qui avaient abdiqué leur génie
primitif, c'est-à-dire la sève, l'éclat et l'exubérance, pour copier
servilement les maîtres italiens. Van Dyck croyait d'abord trouver des
amis parmi ses compatriotes; mais tous le décrièrent avec violence,
quand ils reconnurent dans ses portraits la touche hardie et lumineuse
de Rubens. Ils ne voulaient pas admettre, ces Flamands italianisés qui
avaient renié le génie national pour l'imitation servile, qu'un
peintre flamand nourri aux principes robustes de l'école flamande
arrivât à Rome avec un talent qui pût faire ombre au leur. Peut-être
Van-Dyck se fût-il fait pardonner, s'il eût consenti à mener en leur
compagnie la vie folle et désordonnée des cabarets et des lupanars;
mais il avait pris à l'école de Rubens de plus nobles habitudes. La
colonie flamande organisa contre lui une cabale si puissante, qu'il
abandonna, presque à son arrivée, la cité éternelle. Il passa en
Sicile où il fit, entre autres portraits, celui de Philibert de Savoie;
de Palerme il retourna à Gênes; enfin, de Gênes il revint à Anvers,
où il retrouva des Flamands plus Flamands que ceux de Rome. Seul,
après Rubens, il vit inscrire son nom en majestueux caractères sur les
tables de la corporation de Saint-Luc.
Cependant, malgré les témoignages de Rubens, il lui fallut longtemps
encore lutter avec passion pour faire connaître son génie. Selon
Descamps les chanoines de Courtray lui demandèrent un tableau d'autel.
Van Dyck peignit un _Christ en croix_ d'un beau caractère. Il appela
les chanoines quand son tableau fut dans l'église, comptant sur leur
admiration; mais le chapitre tout entier, regarda le tableau et le
peintre avec mépris. «Quel barbouillage! quel barbouilleur!» Van Dyck
voulut défendre son tableau; mais les chanoines prirent tous en même
temps la parole. Il résulta de toute leur éloquence que le _Christ en
croix_ n'était qu'une ignoble mascarade. «Van Dyck resta seul avec un
menuisier et quelques sacristains; ces hommes crurent le consoler, en
lui conseillant d'emporter son tableau et en l'assurant que tout ne
serait pas perdu, que sa toile pouvait être employée à faire des
paravents.» Mais Van Dyck connaissait sa force; il ordonna fièrement
au menuisier de placer son tableau. Le lendemain, il retourna chez les
chanoines et leur dit qu'ils avaient mal vu son Christ. Tous lui
répondirent qu'ils ne voulaient pas le voir une seconde fois; ils le
payèrent pour éviter le scandale, mais ce fut avec tant de mauvaise
grâce, que l'artiste en fut profondément indigné. Cependant quelques
connaisseurs, passant par Courtray, dirent hautement que le _Christ en
croix_ de Van Dyck était un chef-d'œuvre. Le bruit s'en répandit de
proche en proche; on vint en foule l'admirer: alors Van Dyck publia
l'aventure. On traita d'ignorants les chanoines, «épithète trop
modérée,» dit le naïf Descamps entre parenthèse. Les chanoines
convoquèrent un chapitre, dans le dessein de réparer leur tort.
Séance tenante, ils écrivirent à Van Dyck pour le prier de leur
peindre d'autres tableaux. Van Dyck leur répondit: «Vous avez assez de
barbouilleurs dans Courtray et aux environs; pour moi, j'ai pris la
résolution de ne peindre désormais que pour des hommes et non pour des
ânes.» On prétend, ajoute Descamps, que ce dernier mot «formalisa un
peu le chapitre[30].»
Selon Houbracken, Rubens offrit alors sa fille aînée à Van Dyck. Van
Dyck refusa la fille, parce qu'il aimait encore passionnément la mère.
L'imagination des conteurs d'anecdotes est sans doute pour beaucoup dans
cette histoire. Van Dyck ne fit guère qu'une halte à Anvers: Rubens y
prenait trop de place au soleil des autres. Il partit pour La Haye, où
le prince d'Orange, Frédéric de Nassau, ne le paya pas en monnaie de
religieux. Il fut logé à la cour et y peignit plus de vingt portraits
de princes, de ducs, d'ambassadeurs. De La Haye il passa en Angleterre
et d'Angleterre en France, plus tourmenté alors par l'amour du gain que
par l'amour de l'art. Mais il était écrit que mille obstacles se
jetteraient sous la roue de sa fortune; à Londres et à Paris, il passa
comme un inconnu, sans rencontrer personne qui se souciât de son
talent. Il fut forcé, le croira-t-on? de revenir à Anvers peindre
encore pour les religieux. Heureusement que l'ordre des Capucins lui fut
plus hospitalier que l'ordre des Augustins.
Les mauvais jours allaient cependant finir pour lui. À peine avait-il
quitté l'Angleterre que plusieurs des portraits qu'il avait peints à
la cour du prince d'Orange passèrent à la cour de Londres. Charles Ier
s'enthousiasma du beau caractère des portraits de Van Dyck; il lui
envoya un ambassadeur. Mais Van Dyck n'oubliant pas qu'à son premier
voyage la Grande-Bretagne lui avait été inhospitalière, jura d'abord
de n'y jamais retourner. Cependant le chevalier Digby l'emmena à
Londres et le présenta au roi. Charles Ier l'accueillit avec autant de
bonne grâce et de déférence que si c'eût été Rubens. Il lui donna
son portrait garni de diamants, suspendu à une chaîne d'or; il le
créa ensuite chevalier du Bain, et, voulant que l'Angleterre fût sa
seconde patrie, il lui assura une pension considérable et lui donna
deux logements, un d'hiver et un d'été. Il lui dit que toute sa cour
se ferait peindre par lui et taxa lui-même le prix des portraits: cent
livres sterling pour les portraits en pied et cinquante livres sterling
pour les portraits à mi-corps.
Ce fut le bon temps de sa vie. Comme Rubens, il eut une royauté, la
plus haute et la plus douce, celle de perpétuer l'œuvre de Dieu. Les
plus belles femmes de la Grande-Bretagne venaient, comme à une fête,
poser devant sa palette, toute chargée pour elles de roses immortelles.
Les blondes chevelures se répandaient pour lui en gerbes ruisselantes;
les fraîches épaules plus blanches que la cime des Alpes, se
découvraient devant son pinceau. Comme le maréchal de Richelieu, il
pouvait se dire un peu le mari de toutes les femmes. Quand la belle
princesse de Brignolles, à moitié nue, posait si complaisamment dans
son atelier, quand Dyck peignait d'une main toute agitée cette gorge
éblouissante, qui était le chef-d'œuvre de la nature, ne pensait-il
pas que le grand maître avait créé cette gorge pour lui?
Van Dyck vécut en familiarité intime avec Charles Ier. Il était
insatiable; il coûtait au roi plus cher qu'un premier ministre. Un jour
que Charles Ier posait devant le peintre (peut-être pour cet admirable
portrait que la gravure a immortalisé), le roi, qui venait de parler au
duc de Norfolk du mauvais état de ses finances, se tourna vers Van Dyck
et lui dit en riant: «Et vous, chevalier, savez-vous ce que c'est que
d'avoir besoin de cinq ou six mille guinées?--Oui, oui, sire; un
artiste qui tient table ouverte à ses amis et bourse ouverte à ses
maîtresses ne sent que trop souvent le vide de son coffre-fort[31].»
Van Dyck s'était jeté dans d'effroyables dépenses; il enrichissait
ses maîtresses et ses domestiques, mais il ruinait peu à peu son
talent et sa santé. Dans ses fureurs de luxe, il ne fit point bâtir un
palais comme Rubens, il fit bâtir un laboratoire, car il était tombé
dans le prestige des alchimistes: tout l'or qu'il avait créé comme par
magie avec son pinceau, il le vit bientôt s'évaporer par le creuset.
C'était son ami, le duc de Buckingham, qui l'avait entraîné à la
folie du grand-œuvre. L'orgueilleux favori de Charles Ier, voyant qu'il
avait presque ruiné Van Dyck, voulut réparer ses torts, d'ailleurs
involontaires. Il l'arracha à ses maîtresses et le maria à la fille
de lord Ruthven, seigneur écossais. C'était une des plus belles femmes
de l'Angleterre, mais elle ne lui apporta en dot que son nom illustre et
sa beauté déjà célèbre. Van Dyck, à peine marié, ramassa les
débris de sa fortune et partit pour Anvers, espérant enfin y être
accueilli avec enthousiasme. Mais décidément sa gloire n'était pas
là. Une seconde fois il fit le voyage de Paris; on lui avait dit qu'il
y rétablirait sa fortune en peignant la galerie du Louvre, mais le
Poussin était arrivé avant lui. Une seconde fois il quitta la France
inhospitalière; il retourna en Angleterre, mais c'en était fait de
lui; il avait abusé de ses forces: jeune encore, il n'avait plus ni
sève ni courage. Il tomba malade et ne se releva point. Sa femme lui
avait donné une fille; cette fille étant morte à deux ou trois ans,
ce fut un dernier coup pour son cœur. Il mourut, sans trop de regrets,
à quarante-deux ans, avec la funèbre et sainte espérance d'aller
reposer où déjà reposait sa fille, dans l'église Saint-Paul. Marie
Ruthven se remaria, mais ne lui survécut guère[32].
Van Dyck n'a été que le Virgile de Rubens: moins de génie et plus de
charme, moins de grandiosité et plus de noblesse, moins enthousiaste et
plus parfait. Il faut dire qu'il est mort jeune et qu'il a jeté sa vie
à l'aventure, toujours amoureux, parlant toujours fou. Du reste,
n'était le parti pris de toujours mettre l'élève à l'ombre du
maître, on aurait souvent pour Van Dyck, devant ses grandes
compositions, la même ferveur que pour Rubens. À ceux qui lui refusent
le génie on peut répondre par son fameux tableau de _Saint Martin_,
exécuté à vingt ans dans le pauvre village de Saventhem, où il
était seul, sans maître et sans tradition. Il a laissé en Italie des
pages admirables qui ne pâlissent pas devant celles de Titien.
Il avait, comme Rubens, la poésie de la couleur; son accent est moins
vif, mais il est plus harmonieux encore; son clair-obscur est le
triomphe de l'art, puisque l'art ne s'y montre pas. Ce qu'il faut
surtout admirer en Van Dyck, c'est sa touche ferme, large et fondue, qui
n'exclut pas un fini merveilleux. On comprend d'autant moins cette
perfection, qu'il peignait une tête du premier coup et de la même
palette. La plupart du temps, il commençait un portrait le matin, il
retenait le modèle à dîner et terminait dans la soirée. On voit que
ceux qui posaient ne s'ennuyaient pas chez lui. En effet, Van Dyck avait
à sa disposition des comédiens, des jongleurs, des musiciens, des
danseuses, tout ce qui fait du bruit, tout ce qui jette de l'éclat[33].
En exagérant les ombres et les lumières avec la hardiesse du maître,
Van Dyck arrivait toujours à un effet grand et simple. Il ne prenait à
la nature que ce que demande la vérité; il y ajoutait la pompe de
l'art. Ses têtes ont un tel relief, un tel degré de vie, qu'on oublie
presque, en les voyant, que ce sont des portraits.
Van Dyck, comme portraitiste, est à la hauteur de Raphaël, d'Holbein,
de Velasquez et de Rembrandt. La vie éclate dans tous ses portraits; il
saisissait la vérité au moment où l'âme rayonne sur la figure; de
là cette fleur d'idéal, même dans la précision. Du reste, quand
l'âme ne parlait pas sur la figure, Van Dyck faisait courir la sienne
au bout de son pinceau; aussi retrouve-t-on quelquefois son air de tête
dans sa galerie pourtant si vantée.
Van Dyck est peut-être le peintre qui a le plus naïvement compris le
beau idéal de son siècle; ses portraits lumineux, frappés du reflet
de cette aube nouvelle qui se levait sur le monde, ont tous, avec leur
fierté intelligente, un accent de poésie espagnole et romanesque. On
peut dire aussi qu'ils rappellent les héros du Tasse, qui sont plus
amoureux que sanguinaires; tous sont marqués d'un certain accent
chevaleresque. On sent que le roman de leur vie a traversé leur cœur.
Aussi les portraits de Van Dyck, outre qu'ils sont des chefs-d'œuvre,
sont encore animés par leur air de tête. Ceux-là ont toujours une
famille. Que de fois même un portrait d'aïeul a été décroché de la
place d'honneur pour un portrait peint par Van Dyck!
Titien seul est peut-être supérieur à Van Dyck comme portraitiste; il
est plus sévère et plus magistral. Il faut dire que Van Dyck ne
peignait que des Flamands et des Anglais, tandis que Titien peignait des
Italiens: si le peintre d'Anvers trouvait plus de motifs pour sa
palette, le peintre de Venise trouvait naturellement plus de vigueur et
plus de caractère[34].
Si Van Dyck a eu beaucoup d'imitateurs, il a eu peu d'élèves. On ne
cite guère, parmi ceux qui ont étudié dans son atelier, que Fouchier,
de Berg-op-Zoom, qui imita tour à tour Van Dyck, Tintoret et Brauwer;
Hanneman, de La Haye, qui avait saisi la touche de son maître après
quatre ou cinq leçons seulement; Reyn, de Dunkerque, qui aidait le
grand portraitiste dans les ajustements; Boek, de Delft, qui fut
recherché dans toutes les cours d'Europe. Il avait une telle rapidité
de pinceau, que Charles Ier, se faisant peindre par lui, s'écria:
«Parbleu, Boek, je crois que vous peindriez à cheval et en courant la
poste.»
Quoique Gonzalez Coques fût élève de David Rikaert, on peut dire que
son vrai maître fut Van Dyck. Dans quelques-uns de ses portraits, c'est
la même fierté, le même goût et presque la même touche.
Mais le vrai disciple de Van Dyck fut Lely qui lui succéda dans les
bonnes grâces de la cour d'Angleterre. Il avait comme Van Dyck une
table de douze couverts et un concert de douze musiciens pendant ses
repas. Mais il ne se ruina pas comme Van Dyck, «parce qu'il eut moins
de maîtresses et qu'il ne donna pas dans les folies de l'alchimie.» Il
est beaucoup moins riche dans la postérité; cependant Lely est un vrai
portraitiste, plein de tournure et d'éclat. Il a été tour à tour
peintre ordinaire de Charles Ier, de Cromwell et de Charles II. Il
mourut subitement, empoisonné, dit un de ses historiens, par les
succès de Kneller à la cour de Londres; empoisonné, dit un autre,
avec plus de raison, par une méprise de son médecin.
Van Dyck ferme le cycle des grands peintres de son pays. La nature des
Flandres s'est épuisée en enfants sublimes. Le génie du Nord va
s'exiler plus loin dans les brumes; il va fleurir à Leyde, à Harlem,
à Amsterdam. L'école de Rubens se disperse et s'éteint peu à peu.
Après cette moisson splendide, nous retrouvons çà et là quelques
vertes pousses; après cette lumière éclatante, nous apercevons, sous
la nuit qui tombe, les traces du soleil qui disparaît: le couchant
conserve quelque temps encore ses teintes de pourpre et de flamme, peu
à peu on ne voit plus que des étoiles au ciel de l'art. Mais demain le
soleil va se lever en Hollande et s'appellera Rembrandt.
[Note 28: En France, le beau idéal des raffinés ne ressemblait guère
au beau idéal de la cour de Louis XIV. Quelle distance entre Botrou et
Racine, qui tous deux ont été jugés beaux! Quel rapport existe-t-il
entre les jolis coureurs de ruelles de 1740 et les pâles rêveurs de
1840? Le masque se modifie selon les passions d'une époque; aussi, au
XVIIIe siècle, on avait Vanloo et La Tour; cent ans après nous avions
Delacroix et Scheffer.]
[Note 29: La _Famille de la Vierge_ a disparu depuis plus d'un siècle
de l'église de Saventhem; le _Saint Martin_ avait disparu aussi en
faveur du Louvre; mais, en 1815, Saventhem a revu son chef-d'œuvre.]
[Note 30: Van Dyck n'eut jamais à se louer des communautés
religieuses. Il avait peint un _Saint Augustin_ pour les Augustins
d'Anvers; quand il s'agit de le payer, ils lui déclarèrent qu'il avait
mal habillé leur saint, qu'ils le voulaient vêtu de noir et non vêtu
de blanc. Van Dyck, dans l'espoir d'être payé, changea l'habit du
saint; mais les religieux lui dirent alors qu'ils n'avaient pas
d'argent. «Cependant, hasarda timidement l'un d'eux, si vous nous
donniez un Christ de votre main, nous trouverions de quoi vous payer le
_Saint Augustin._» Van Dyck leur donna le Christ pour être payé du
saint.]
[Note 31: La reine Marguerite de Bourbon, fille de Henri IV, posait un
jour devant lui. Comme il s'arrêtait longtemps aux mains de la
princesse (il excellait à peindre les extrémités), elle lui demanda
d'un air enjoué pourquoi il caressait plus ses mains que sa tête:
«Madame, c'est que j'espère de ces belles mains une récompense digne
de celle qui les porte.» Descamps cite cette réponse comme une
réponse heureuse. Nous espérons, pour l'honneur de Van Dyck, que c'est
encore là une anecdote bâtie sur le vent. Un autre mot de Van Dyck
prouverait un peu de sans-façon dans son caractère. On lui reprochait
de peindre à quarante ans plus négligemment qu'à vingt: «Autrefois,
répondit-il, j'ai travaillé pour ma renommée; aujourd'hui je
travaille pour ma fortune.»]
[Note 32: Le roi l'avait toujours beaucoup aimé, malgré sa soif de
l'or et ses prodigalités; pendant la maladie du peintre, il promit
trois cents guinées à son médecin s'il guérissait Van Dyck.]
[Note 33: «Le peintre Van Dyck, ruineux pur la réputation bien
méritée qu'il s'est acquise dans son art, était parvenu par la
libéralité de plusieurs princes, et par les sommes considérables
qu'il tirait de ses tableaux, à un degré d'opulence que ceux qui
cultivent la peinture, même avec le plus grand succès, n'ont pas
connu: il avait une troupe de comédiens, de musiciens, et un équipage
de chasse à lui. Il vivait en grand seigneur et se faisait payer de
même.» L'ANNÉE LITTÉRAIRE.]
[Note 34: Joshué Reynolds, le grand portraitiste anglais, le salue
connue le premier peintre de portraits. Le marquis d'Argens le salue
comme le premier peintre du monde.]
[Figure 11: Vénus. Peint par Rembrandt]