III

La reine Marie de Médicis avait appris de bonne heure, par tradition de

famille, que les beaux-arts autant que les belles actions immortalisent

un nom royal. Le génie de la statuaire, de la peinture et de la poésie

n'a-t-il pas répandu plus d'éclat sur les grandes figures de

l'histoire que l'histoire elle-même? En 1620, Rubens était seul le

grand artiste qui parut digne à Marie de Médicis d'imprimer sur la

toile l'éternité de sa gloire. Rubens fut donc choisi par elle pour

peindre le célèbre poëme épique du Luxembourg, poëme en

vingt-quatre chants, comme ceux d'Homère. Rubens, pourquoi ne pas le

dire? s'est montré dans cette œuvre moins grand artiste que profond

courtisan; car on peut contester le goût de ses allégories, roman

historique, histoire romanesque, où le sacré coudoie le profane dans

un petit cercle, qui prend des airs de grandeur par la seule magie du

pinceau. Il faut dire aussi que l'inspiration n'était pas favorable au

génie. La vie de Marie de Médicis n'a offert qu'une page poétique à

l'histoire: cette page, Rubens ne l'a pas vue; c'est celle où, par

l'ingratitude de Richelieu, la reine-mère alla mourir de misère à

Cologne, dans la maison même où était né Rubens. S'est-elle rappelé

à son lit de mort le poëme menteur du grand peintre, qui avait

entouré son berceau de destins et de génies prédisant pour elle un

avenir splendide.

Winckelmann admire beaucoup trop les allégories de Rubens. «Rubens a

cherché à représenter Henri IV comme un vainqueur humain et

pacifique, qui témoigna de l'indulgence et de la bonté même envers

ceux qui s'étaient rendus coupables de rébellion et de lèse-majesté.

Il représenta son héros sous la figure de Jupiter, qui ordonne aux

dieux de punir les vices et de les plonger dans l'abîme. Apollon et

Minerve décochent leurs flèches sur ces vices, représentés par les

figures allégoriques de monstres qui tombent tumultueusement par terre.

Mars en fureur veut tout détruire; mais Vénus, comme emblème de

l'Amour, retient doucement le bras du dieu de la guerre. L'expression de

Vénus est si grande qu'on croit entendre cette déesse adresser ces

paroles à Mars: Que la colère ne vous emporte pas contre les vices;

ils sont assez punis.» Et Winckelmann s'évertue à pénétrer des

intentions profondes là où Rubens n'a songé qu'à des effets de

palette.

Je reconnais avec Winckelmann que la peinture étend son empire sur les

idées, sur le monde de l'âme comme sur le monde qui frappe les yeux.

Nous sommes gouvernés par des allégories; la religion et la

philosophie ne sont peuplées que de symboles. Les arts surtout vivent

par le symbole, mais je n'aime pas les énigmes dans l'art. Je ne puis

admettre avec Platon que la poésie soit énigmatique. Homère, le grand

maître, ne répand jamais d'ombres sur ses idées; il est clair comme

le ciel du matin. Dans ses tableaux immortels, l'allégorie apparaît

sans nuages, fière et belle comme la vérité. N'est-ce pas un tableau

tout fait que cette allégorie des Prières: «Apprenez, ô Achille! que

les Prières sont filles de Jupiter; elles sont devenues courbées à

force de se prosterner; l'inquiétude et les rides profondes sont

gravées sur leur visage; elles forment le cortège de la déesse Até.

Cette déesse passe d'un air fier et dédaigneux, et, parcourant d'un

pied léger tout l'univers, elle afflige et tourmente les humains; elle

tâche d'éviter les Prières qui la poursuivent sans cesse, et qui

s'occupent à guérir les plaies qu'elle a faites. Ces filles de

Jupiter, ô Achille! versent leurs bienfaits sur celui qui les honore.»

Il y a, dans toutes les allégories antiques, une grandeur et une

simplicité qui fait leur lumière; les allégories modernes, plus

ingénieuses que grandes, sont souvent confuses, presque jamais simples.

Si les anciens avaient à peindre la mort d'une jeune fille, ils la

représentaient enlevée dans les bras de l'Aurore, symbole d'une grâce

adorable qu'ils devaient à leur poésie panthéiste, et non pas, comme

a dit Vinckelmann, plus savant que poëte, à la coutume d'inhumer les

enfants à la pointe du jour. Or, demandez un symbole aux peintres

modernes sur la mort d'une jeune fille!

Rubens a été forcé de ne prendre aux anciens, lui qui était un

génie de premier ordre, que des allégories surannées; ce qu'il

fallait à ce fier pinceau, à ce poëte épique, à ce savant artiste,

c'était l'allégorie renfermant dans sa figure sublime le sens

mystérieux de la fable, et non le symbole des vertus et des vices. La

galerie du Luxembourg de Rubens est un poème qui ne vaut guère mieux

que _la Henriade_, exécution à part, car Voltaire poëte épique n'a

ni verve ni couleur. Mais, si Rubens n'a cherché que des prétextes

pour déployer toutes les hardiesses de son pinceau et tout le luxe de

sa palette, applaudissons à ce chef-d'œuvre éclatant, sinon profond.

Rubens vint achever ce chef-d'œuvre à Paris, où la reine l'avait plus

d'une fois appelé. Marie de Médicis prit un vrai plaisir à le voir

peindre, car il couvrait une grande toile comme par magie. Il fut retenu

en France par toute la cour qui voulait poser devant lui. Sa carrière

diplomatique commença à son retour en Flandre. Il connaissait les

hommes de longue date par l'étude des passions; il était grand

physionomiste; il jugeait vite et jugeait bien. Son grand œil

pénétrant, quoique enivré de lumière, allait au fond des cœurs.

L'infante Isabelle eut de graves entretiens avec lui sur la situation

des Pays-Bas. Elle comprit que c'était le seul homme de haute

intelligence qui fût à sa cour; elle ne le nomma point ambassadeur,

mais elle lui confia la mission d'aller en Espagne conférer avec le roi

sur les dangers d'une guerre plus longue en Brabant. Il fut accueilli à

la cour d'Espagne par le roi, par le duc d'Olivarès et le marquis de

Spinola, comme un ambassadeur en titre. Il fit mieux que de peindre

l'état des Flandres, il donna d'excellents conseils pour l'avenir. Le

roi d'Espagne lui donna comme preuve de son contentement six chevaux

andalous, un diamant de prix et la charge de secrétaire du conseil

privé avec la survivance de cette charge pour son fils. À peine de

retour en Flandre, Isabelle l'envoya en Hollande, toujours avec la

mission d'arriver à la paix. La négociation allait arriver à bonne

fin, quand mourut le prince de Nassau. Ce fut alors que le roi d'Espagne

confia à Rubens la mission d'aller en Angleterre, toujours dans le

même but. Le peintre passa en Grande-Bretagne comme un simple voyageur;

il visita son ancien ami le duc de Buckingham, et demanda à être

présenté au roi. Il fut accueilli à la cour avec toute sorte de bonne

grâce. Il déplora la guerre entre l'Espagne et l'Angleterre. «Qui

sait? dit-il avec un sourire, peut-être le roi d'Espagne et le roi

d'Angleterre ne seraient pas fâchés de consentir à la paix?--Qui

sait?» dit le roi devenu pensif. Rubens comprit que le moment était

favorable; il déplia ses lettres de créance et demanda la paix au nom

du roi son maître. Charles Ier, pour donner à cet ambassadeur

extraordinaire une preuve de haute estime, lui passa au cou à l'instant

même le cordon de son ordre. Peu de jours après il le créa chevalier

en plein parlement et lui remit l'épée qui venait de lui servir pour

la cérémonie.

Rubens n'était pas aux termes de ses missions diplomatiques; nous ne le

suivrons pas plus longtemps dans cette région fatale au génie, car le

génie aime la solitude qui inspire. Il regretta bientôt lui-même de

s'être un peu trop attardé dans ces vanités de cour qui dévoraient

le meilleur de son temps, mais qui du moins l'avaient détourné peu à

peu de sa douleur à la mort de sa femme. Il prit à la fin la ferme

résolution de vivre désormais pour l'art et pour lui-même. Il se

renferma à Anvers dans cette royale maison peuplée de souvenirs où il

avait passé ses plus belles heures; mais il n'y retrouva ni sa jeunesse

ni l'amie de sa jeunesse. Il n'eut pas la force de vivre seul. Il y

avait à Anvers une jeune fille d'une rare beauté, Hélène Formann,

qui comptait seize ans à peine; il l'épousa, tout en reconnaissant la

folie d'un pareil hyménée. C'était d'ailleurs une belle folie qui

eût entraîné les plus raisonnables. Rubens a immortalisé Hélène

Formann comme Isabelle Brandt. Depuis son second mariage jusqu'à sa

mort, il peignit toutes ses vierges sur le modèle de sa jeune femme.

Il y a au musée de Munich deux portraits de Rubens peints par

lui-même. Dans le premier, il s'est représenté dans tout l'éclat de

sa luxuriante jeunesse, donnant la main à Isabelle Brandt; dans le

second, c'est un homme déjà mûr, qui se promène avec une femme et un

enfant; cette autre femme, c'est Hélène Formann. Dans la fameuse

_Descente de Croix_, la Vierge et la Madeleine ne rappellent-elles pas

la nature et l'expression de ces deux femmes de Rubens?

Rubens, frappé de la goutte, mourut à l'âge de soixante-deux ans et

onze mois, le 30 mai 1640, laissant à ses deux fils et à sa fille un

nom glorieux et une grande fortune. Il mourut vaillamment, le pinceau à

la main. Son génie lui était demeuré fidèle compagnon; jamais grand

artiste n'avait créé tant d'œuvres immortelles. Il fut enterré dans

l'église Saint-Jacques d'Anvers, derrière le chœur. Ses funérailles

furent celles d'un prince. On porta devant son cercueil une couronne

d'or sur un carreau de velours noir. La noblesse, le clergé, les

artistes, les gens du peuple, vinrent en foule saluer cette couronne et

s'agenouiller devant son cercueil[20]; mais c'était au dix-neuvième

siècle qu'il était réservé d'élever une statue à Rubens en pleine

place d'Anvers, comme pour un roi. Quel roi oserait lui disputer la

place[21]?

Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture · 第 35 / 50 题