Otto Venius, qui après Coexie et Floris fut le Raphaël flamand, venait
d'arriver à Anvers avec une grande renommée. C'était un savant
historien, un fervent artiste, un peintre épris du style: Rubens alla
à lui.
On admire l'art dans les tableaux d'Otto Venius, mais on n'y trouve pas
l'expression intime de la nature. Tout en quittant les régions du
simple et du vrai, il ne s'élève pas à l'idéal. Il a plus d'ampleur,
plus d'éclat, plus de variété que ses devanciers; c'est bien la
préface de Rubens, mais on cherche encore quand on a longtemps étudié
son œuvre. Sainte simplicité flamande, où es-tu? C'en est fait de
toi, nous ne le retrouverons plus dans les grandes pages. Sneyders
lui-même donnera à ses bêtes le caractère épique[18].
À l'atelier d'Otto Venius, Rubens eut d'abord un rival sérieux dans
Nicolas de Liemacker, surnommé Roose, qui avait l'instinct des grandes
compositions. Rubens admira sans jalousie son talent à grouper les
figures, le goût savant de son dessin, la hardiesse de son coloris.
Plus tard, Rubens, déjà reconnu le plus grand peintre de son siècle,
demeura fidèle à cette admiration pour Roose. Il fut appelé à Gand,
où s'était établi son condisciple, pour peindre au retable d'un autel
la chute des anges rebelles. «Messieurs, dit-il aux membres de la
confrérie, quand on possède une rose si belle, on peut bien se passer
de fleurs étrangères.» Le peintre de Gand se montra digne de ces
paroles; sa _Chute des Anges rebelles_ pourrait sans affront porter la
signature de Rubens.
Tout en reconnaissant la science et le style d'Otto Venius, Rubens,
déjà pénétré du naturalisme flamand, eut le bon esprit de ne pas
sacrifier à ce nouveau maître les œuvres robustes et originales
d'Adam Van Oort. Otto Venius, même dans ses hardiesses, avait des
timidités aux yeux de Rubens, même dans son ampleur il avait de la
sécheresse, même dans son éclat il était brumeux. Et puis Otto
Venius avait le tort de tous les érudits, dans les arts comme dans les
lettres: il peignait trop de par tel peintre vénitien ou tel peintre
bolonais, comme un savant qui indique ses auteurs à chaque page. Rubens
sentait en lui-même trop de sources vives jaillissantes déjà pour
aller puiser d'une main timide aux sources étrangères.
Rubens quitta son dernier maître à peine âgé de vingt-trois ans,
soit qu'il craignît de trop subir l'influence d'Otto Venius, soit que
celui-ci lui conseillât de voyager. Rubens eut encore un maître,
maître souverain dont il faut parler ici. Ce grand maître, ce fut son
temps, ce seizième siècle tout plein des fougues, des colères, des
orages de la guerre civile et de la fureur religieuse. Dieu sème le
génie dans le sang des révolutions; après les grandes actions
viennent les grands artistes. Dieu dispose le tableau, le peintre n'a
plus qu'à le fixer sur la toile. Les uns ont la nature pour souverain
maître, ils vivent dans son silence éloquent et dans ses joies
agrestes, dans la poésie de ses métamorphoses et de ses horizons:
c'est Claude Lorrain, c'est Ruysdaël. Les autres, comme Ostade ou
Metzu, ont pour souverain maître le génie du foyer, parce qu'ils ont
vécu les pieds dans l'âtre, l'œil distrait par le roman familier de
l'intérieur. Ceux-ci, Raphaël ou Lesueur, ont pour les guider le Dieu
qui parle en eux-mêmes, le divin sentiment qui fleurit dans leur âme.
Ceux-là, Michel-Ange ou Rubens, ont emprunté la fougue, le bruit, la
fureur et l'éclat de leurs compositions aux révolutions qui les ont
bercés.
Après avoir quitté Otto Venius et avant de partir pour l'Italie,
Rubens, peut-être incertain encore sur son génie, passa quelque temps
à courir le monde. Il ébaucha les portraits de ses amis, tous
gentilshommes flamands ou espagnols. Albert et Isabelle accueillirent à
la cour ce jeune peintre, déjà gentilhomme parle talent comme par la
naissance. Selon Sandrart, Rubens n'alla en Italie que chargé d'une
mission par l'archiduc d'Autriche pour le duc de Mantoue, Vincent de
Gonzague. Ce qui est hors de doute, c'est que Rubens demeura près de
huit ans à la cour du duc de Mantoue. Mais, beaucoup plus artiste que
courtisan. À toute heure et en tout lieu il ne cessait d'étudier
tantôt les anciens poëtes, tantôt la nature qui passait devant ses
yeux, tantôt l'œuvre des grands maîtres. Il peignait d'ailleurs une
galerie pour le duc de Mantoue. Un jour qu'il représentait le combat de
Turnus et d'Énée, il récitait à haute voix, pour animer son génie,
ces vers de Virgile: «_Ille etiam patriis agmen ciet..._» Le duc, qui
l'avait écouté, entra en riant et lui parla latin, croyant qu'il
n'entendait pas cette langue. Mais quelle fut sa surprise, lorsque le
peintre lui répondit, en style digne du siècle d'or! Il comprit
surtout alors qu'il avait dans son palais un gentilhomme accompli qui
pouvait le servir par son esprit comme par son talent. Il lui donna
bientôt une mission pour Philippe III, roi d'Espagne. La mission du
peintre fut sans doute de faire des portraits, car il peignit à Madrid
le roi et toute sa cour; seulement les cent mille piastres qu'il y gagna
furent bien pour lui et non pour son seigneur et maître. Rubens fut si
hautement renommé à Madrid, que le duc de Bragance, qui allait devenir
roi de Portugal, écrivant à un seigneur de la cour, le supplia
d'amener avec lui l'ambassadeur du duc de Mantoue à Villaviciosa, où
le duc faisait sa résidence et méritait déjà le surnom de protecteur
des sciences et des arts. Rubens, né pour la pompe des rois, né pour
le luxe et le fracas, prit la route de Villaviciosa avec un train
considérable, qui mit en rumeur toute la province. La reine de Saba
allant visiter Salomon n'étala guère plus de faste et de splendeur.
«Le duc de Bragance, dit Descamps, effrayé de la dépense qu'un tel
hôte pourrait occasionner, dépêcha un gentilhomme au-devant de
l'artiste, qui n'était plus qu'à une journée de sa cour, _pour le
prier de remettre sa visite à un autre temps._ Ce compliment était
accompagné d'une bourse de cinquante pistoles, pour dédommager Rubens
de sa dépense et des heures qu'il avait perdues. Rubens répondit qu'il
ne recevrait pas ce présent et qu'il visiterait le duc de Bragance. Je
ne suis point venu peindre, mais pour m'amuser pendant une semaine à
Villaviciosa. Que voulez-vous que je fasse de cinquante pistoles? J'en
ai apporté mille pour les dépenser pendant mon séjour.»
À peine de retour à Mantoue, le duc, qui voulait avoir une immense
galerie due à Rubens, l'envoya copier à Rome les tableaux des grands
maîtres. Jusque-là cependant Rubens, qui avait quitté les Flandres
pour aller s'enivrer de lumière devant l'école de Venise, n'avait pu
étudier les maîtres de la couleur italienne. De Rome il alla à
Venise. Quand il se vit en face des Titien, des Tintoret et des
Véronèse, il sentit plus que jamais qu'il était né peintre et jura
de ne plus éparpiller son génie dans les plaisirs frivoles des cours.
Il quitta peu à peu son royal protecteur pour étudier en toute
liberté les anciennes écoles d'Italie. Il n'avait pas pris le temps de
vivre seul dans les rayonnantes extases de la pensée. Il vécut
désormais seul, traversant comme un vieux pèlerin Venise, Rome,
Gênes, Florence. L'art était devenu son dieu; il ne l'avait aimé
d'abord que par caprice; son culte devenait plus grave. Ce qui acheva
surtout de mûrir son esprit, ce qui vint à l'heure décisive donner à
son génie un caractère plus solennel, ce fut la mort de sa mère. À
la première nouvelle de la maladie, il était parti en toute hâte,
mais il n'arriva que pour pleurer sur un tombeau. Sa douleur fut si
profonde, qu'il se retira dans l'abbaye de Saint-Michel d'Anvers,
presque décidé à n'en jamais sortir.
L'amour bâtit sur la mort: l'année même où il s'agenouilla tant de
fois sur une tombe aimée, il devint follement épris de cette belle
Isabelle Brandt dont il a laissé tant de portraits. Tout amoureux qu'il
fût cependant, il voulait d'abord retourner à Mantoue. En vain
l'archiduc Albert lui fit dire «qu'il ne souffrirait qu'avec peine que
Mantoue enlevât à la Flandre espagnole son précieux ornement.» Mais
quand Isabelle Brandi lui dit ces simples paroles en le regardant avec
une naïve tendresse: «Vous partirez?» il demeura. En épousant
Isabelle, il réalisa un des mille rêves de sa jeunesse. Sa femme
était belle, il en fit une reine: il ne la mit point dans une maison,
mais dans un palais: il lui donna des chevaux et des laquais, les plus
lâches étoffes, les plus rares parures. Si la chambre d'Isabelle
semblait l'œuvre des fées, l'atelier de Rubens était l'œuvre d'un
artiste achevé: c'était un cabinet en rotonde éclairé par en haut,
orné de vases de porphyre et d'agate les plus merveilleusement
sculptés, de bustes antiques et modernes du plus haut style. Toutes les
écoles de peinture avaient là leur représentant dans quelque œuvre
précieuse. Cette collection enviée par tous les princes, Rubens la
céda plus tard, bien à regret, au duc de Buckingham, qui, en lui
comptant soixante mille florins, croyait bien qu'il ne la payait pas;
mais le duc lui donna son amitié, qui fut inépuisable. Quoiqu'il
vécut comme un prince, Rubens vivait heureux. Il avait le luxe, mais il
avait la liberté. Et puis, s'il travaillait, c'était avec la religion
de l'art; ses loisirs étaient ceux d'un esprit intelligent qui s'en va
butiner comme l'abeille gourmande sur toutes les fleurs de la science.
En un mot, son temps était à lui, voilà tout le secret. L'or tombait
de sa palette comme par enchantement: ses moindres ébauches étaient
recherchées dans les quatre royaumes de l'art. Il comprenait si bien
que le temps est une richesse qui passe, qu'il ne voulait pas perdre une
heure. Il dormait peu; il courait beaucoup à pied ou à cheval, tantôt
le monde, tantôt les bois. Il avait son lecteur ordinaire: il ne
saisissait jamais sa palette sans que celui-ci vînt avec deux ou trois
auteurs, tantôt sacrés, tantôt profanes. Il n'avait pas besoin
d'ailleurs de la science des autres; tous les poëtes lui étaient
familiers; il parlait sept langues et connaissait à fond toutes les
théologies et toutes les histoires[19]. Cependant peu à peu la paresse
vint saisir cet esprit éclatant. Comme l'amour de l'or et du luxe ne
s'altérait pas chez lui, il choisit sept à huit de ses élèves et les
mit à l'œuvre, non pour eux, mais pour lui. Il devint pour ainsi dire
un très-intelligent chef d'orchestre. Il avait une estrade dans son
atelier, il y montait avec des livres, il traçait quelques lignes et
commandait à haute voix. Comme il avait choisi les talents les plus
variés, les sept ou huit élèves pouvaient travailler au même
tableau; l'un traitait le nu, l'autre la draperie, celui-ci le paysage,
celui-là les animaux, enfin le maître venait à son tour par achever
l'œuvre. En quelques coups de palette il avait l'art de répandre la
vie et d'imprimer son style. Il pouvait signer en toute conscience,
c'était bien l'œuvre de Rubens; il avait donné l'inspiration, il
avait tracé le dernier mot.
Cependant quelques-uns des élèves se confièrent un jour que Rubens
avait tout l'argent et toute la gloire. De là révolte ouverte. Ils
répandirent le bruit que sans le secours de ses disciples Rubens serait
un pauvre paysagiste, un mauvais peintre de kermesse et un plus mauvais
peintre d'animaux. Rubens répondit à la critique, comme tous les
grands artistes, par de nouveaux chefs-d'œuvre. En quelques semaines il
peignit une kermesse éclatante, des animaux et des paysages d'une
grande manière et d'un grand effet. Ceux qui s'étaient le plus
acharnés contre sa gloire ne se tinrent pas pour battus; Abraham
Jeanssens entre autres, téméraire dans sa fureur de combattre, osa
proposer à Rubens un défi de peinture. Rubens se contenta de lui
répondre: «Quand vous serez à ma taille, j'accepterai le défi.»