II

Otto Venius, qui après Coexie et Floris fut le Raphaël flamand, venait

d'arriver à Anvers avec une grande renommée. C'était un savant

historien, un fervent artiste, un peintre épris du style: Rubens alla

à lui.

On admire l'art dans les tableaux d'Otto Venius, mais on n'y trouve pas

l'expression intime de la nature. Tout en quittant les régions du

simple et du vrai, il ne s'élève pas à l'idéal. Il a plus d'ampleur,

plus d'éclat, plus de variété que ses devanciers; c'est bien la

préface de Rubens, mais on cherche encore quand on a longtemps étudié

son œuvre. Sainte simplicité flamande, où es-tu? C'en est fait de

toi, nous ne le retrouverons plus dans les grandes pages. Sneyders

lui-même donnera à ses bêtes le caractère épique[18].

À l'atelier d'Otto Venius, Rubens eut d'abord un rival sérieux dans

Nicolas de Liemacker, surnommé Roose, qui avait l'instinct des grandes

compositions. Rubens admira sans jalousie son talent à grouper les

figures, le goût savant de son dessin, la hardiesse de son coloris.

Plus tard, Rubens, déjà reconnu le plus grand peintre de son siècle,

demeura fidèle à cette admiration pour Roose. Il fut appelé à Gand,

où s'était établi son condisciple, pour peindre au retable d'un autel

la chute des anges rebelles. «Messieurs, dit-il aux membres de la

confrérie, quand on possède une rose si belle, on peut bien se passer

de fleurs étrangères.» Le peintre de Gand se montra digne de ces

paroles; sa _Chute des Anges rebelles_ pourrait sans affront porter la

signature de Rubens.

Tout en reconnaissant la science et le style d'Otto Venius, Rubens,

déjà pénétré du naturalisme flamand, eut le bon esprit de ne pas

sacrifier à ce nouveau maître les œuvres robustes et originales

d'Adam Van Oort. Otto Venius, même dans ses hardiesses, avait des

timidités aux yeux de Rubens, même dans son ampleur il avait de la

sécheresse, même dans son éclat il était brumeux. Et puis Otto

Venius avait le tort de tous les érudits, dans les arts comme dans les

lettres: il peignait trop de par tel peintre vénitien ou tel peintre

bolonais, comme un savant qui indique ses auteurs à chaque page. Rubens

sentait en lui-même trop de sources vives jaillissantes déjà pour

aller puiser d'une main timide aux sources étrangères.

Rubens quitta son dernier maître à peine âgé de vingt-trois ans,

soit qu'il craignît de trop subir l'influence d'Otto Venius, soit que

celui-ci lui conseillât de voyager. Rubens eut encore un maître,

maître souverain dont il faut parler ici. Ce grand maître, ce fut son

temps, ce seizième siècle tout plein des fougues, des colères, des

orages de la guerre civile et de la fureur religieuse. Dieu sème le

génie dans le sang des révolutions; après les grandes actions

viennent les grands artistes. Dieu dispose le tableau, le peintre n'a

plus qu'à le fixer sur la toile. Les uns ont la nature pour souverain

maître, ils vivent dans son silence éloquent et dans ses joies

agrestes, dans la poésie de ses métamorphoses et de ses horizons:

c'est Claude Lorrain, c'est Ruysdaël. Les autres, comme Ostade ou

Metzu, ont pour souverain maître le génie du foyer, parce qu'ils ont

vécu les pieds dans l'âtre, l'œil distrait par le roman familier de

l'intérieur. Ceux-ci, Raphaël ou Lesueur, ont pour les guider le Dieu

qui parle en eux-mêmes, le divin sentiment qui fleurit dans leur âme.

Ceux-là, Michel-Ange ou Rubens, ont emprunté la fougue, le bruit, la

fureur et l'éclat de leurs compositions aux révolutions qui les ont

bercés.

Après avoir quitté Otto Venius et avant de partir pour l'Italie,

Rubens, peut-être incertain encore sur son génie, passa quelque temps

à courir le monde. Il ébaucha les portraits de ses amis, tous

gentilshommes flamands ou espagnols. Albert et Isabelle accueillirent à

la cour ce jeune peintre, déjà gentilhomme parle talent comme par la

naissance. Selon Sandrart, Rubens n'alla en Italie que chargé d'une

mission par l'archiduc d'Autriche pour le duc de Mantoue, Vincent de

Gonzague. Ce qui est hors de doute, c'est que Rubens demeura près de

huit ans à la cour du duc de Mantoue. Mais, beaucoup plus artiste que

courtisan. À toute heure et en tout lieu il ne cessait d'étudier

tantôt les anciens poëtes, tantôt la nature qui passait devant ses

yeux, tantôt l'œuvre des grands maîtres. Il peignait d'ailleurs une

galerie pour le duc de Mantoue. Un jour qu'il représentait le combat de

Turnus et d'Énée, il récitait à haute voix, pour animer son génie,

ces vers de Virgile: «_Ille etiam patriis agmen ciet..._» Le duc, qui

l'avait écouté, entra en riant et lui parla latin, croyant qu'il

n'entendait pas cette langue. Mais quelle fut sa surprise, lorsque le

peintre lui répondit, en style digne du siècle d'or! Il comprit

surtout alors qu'il avait dans son palais un gentilhomme accompli qui

pouvait le servir par son esprit comme par son talent. Il lui donna

bientôt une mission pour Philippe III, roi d'Espagne. La mission du

peintre fut sans doute de faire des portraits, car il peignit à Madrid

le roi et toute sa cour; seulement les cent mille piastres qu'il y gagna

furent bien pour lui et non pour son seigneur et maître. Rubens fut si

hautement renommé à Madrid, que le duc de Bragance, qui allait devenir

roi de Portugal, écrivant à un seigneur de la cour, le supplia

d'amener avec lui l'ambassadeur du duc de Mantoue à Villaviciosa, où

le duc faisait sa résidence et méritait déjà le surnom de protecteur

des sciences et des arts. Rubens, né pour la pompe des rois, né pour

le luxe et le fracas, prit la route de Villaviciosa avec un train

considérable, qui mit en rumeur toute la province. La reine de Saba

allant visiter Salomon n'étala guère plus de faste et de splendeur.

«Le duc de Bragance, dit Descamps, effrayé de la dépense qu'un tel

hôte pourrait occasionner, dépêcha un gentilhomme au-devant de

l'artiste, qui n'était plus qu'à une journée de sa cour, _pour le

prier de remettre sa visite à un autre temps._ Ce compliment était

accompagné d'une bourse de cinquante pistoles, pour dédommager Rubens

de sa dépense et des heures qu'il avait perdues. Rubens répondit qu'il

ne recevrait pas ce présent et qu'il visiterait le duc de Bragance. Je

ne suis point venu peindre, mais pour m'amuser pendant une semaine à

Villaviciosa. Que voulez-vous que je fasse de cinquante pistoles? J'en

ai apporté mille pour les dépenser pendant mon séjour.»

À peine de retour à Mantoue, le duc, qui voulait avoir une immense

galerie due à Rubens, l'envoya copier à Rome les tableaux des grands

maîtres. Jusque-là cependant Rubens, qui avait quitté les Flandres

pour aller s'enivrer de lumière devant l'école de Venise, n'avait pu

étudier les maîtres de la couleur italienne. De Rome il alla à

Venise. Quand il se vit en face des Titien, des Tintoret et des

Véronèse, il sentit plus que jamais qu'il était né peintre et jura

de ne plus éparpiller son génie dans les plaisirs frivoles des cours.

Il quitta peu à peu son royal protecteur pour étudier en toute

liberté les anciennes écoles d'Italie. Il n'avait pas pris le temps de

vivre seul dans les rayonnantes extases de la pensée. Il vécut

désormais seul, traversant comme un vieux pèlerin Venise, Rome,

Gênes, Florence. L'art était devenu son dieu; il ne l'avait aimé

d'abord que par caprice; son culte devenait plus grave. Ce qui acheva

surtout de mûrir son esprit, ce qui vint à l'heure décisive donner à

son génie un caractère plus solennel, ce fut la mort de sa mère. À

la première nouvelle de la maladie, il était parti en toute hâte,

mais il n'arriva que pour pleurer sur un tombeau. Sa douleur fut si

profonde, qu'il se retira dans l'abbaye de Saint-Michel d'Anvers,

presque décidé à n'en jamais sortir.

L'amour bâtit sur la mort: l'année même où il s'agenouilla tant de

fois sur une tombe aimée, il devint follement épris de cette belle

Isabelle Brandt dont il a laissé tant de portraits. Tout amoureux qu'il

fût cependant, il voulait d'abord retourner à Mantoue. En vain

l'archiduc Albert lui fit dire «qu'il ne souffrirait qu'avec peine que

Mantoue enlevât à la Flandre espagnole son précieux ornement.» Mais

quand Isabelle Brandi lui dit ces simples paroles en le regardant avec

une naïve tendresse: «Vous partirez?» il demeura. En épousant

Isabelle, il réalisa un des mille rêves de sa jeunesse. Sa femme

était belle, il en fit une reine: il ne la mit point dans une maison,

mais dans un palais: il lui donna des chevaux et des laquais, les plus

lâches étoffes, les plus rares parures. Si la chambre d'Isabelle

semblait l'œuvre des fées, l'atelier de Rubens était l'œuvre d'un

artiste achevé: c'était un cabinet en rotonde éclairé par en haut,

orné de vases de porphyre et d'agate les plus merveilleusement

sculptés, de bustes antiques et modernes du plus haut style. Toutes les

écoles de peinture avaient là leur représentant dans quelque œuvre

précieuse. Cette collection enviée par tous les princes, Rubens la

céda plus tard, bien à regret, au duc de Buckingham, qui, en lui

comptant soixante mille florins, croyait bien qu'il ne la payait pas;

mais le duc lui donna son amitié, qui fut inépuisable. Quoiqu'il

vécut comme un prince, Rubens vivait heureux. Il avait le luxe, mais il

avait la liberté. Et puis, s'il travaillait, c'était avec la religion

de l'art; ses loisirs étaient ceux d'un esprit intelligent qui s'en va

butiner comme l'abeille gourmande sur toutes les fleurs de la science.

En un mot, son temps était à lui, voilà tout le secret. L'or tombait

de sa palette comme par enchantement: ses moindres ébauches étaient

recherchées dans les quatre royaumes de l'art. Il comprenait si bien

que le temps est une richesse qui passe, qu'il ne voulait pas perdre une

heure. Il dormait peu; il courait beaucoup à pied ou à cheval, tantôt

le monde, tantôt les bois. Il avait son lecteur ordinaire: il ne

saisissait jamais sa palette sans que celui-ci vînt avec deux ou trois

auteurs, tantôt sacrés, tantôt profanes. Il n'avait pas besoin

d'ailleurs de la science des autres; tous les poëtes lui étaient

familiers; il parlait sept langues et connaissait à fond toutes les

théologies et toutes les histoires[19]. Cependant peu à peu la paresse

vint saisir cet esprit éclatant. Comme l'amour de l'or et du luxe ne

s'altérait pas chez lui, il choisit sept à huit de ses élèves et les

mit à l'œuvre, non pour eux, mais pour lui. Il devint pour ainsi dire

un très-intelligent chef d'orchestre. Il avait une estrade dans son

atelier, il y montait avec des livres, il traçait quelques lignes et

commandait à haute voix. Comme il avait choisi les talents les plus

variés, les sept ou huit élèves pouvaient travailler au même

tableau; l'un traitait le nu, l'autre la draperie, celui-ci le paysage,

celui-là les animaux, enfin le maître venait à son tour par achever

l'œuvre. En quelques coups de palette il avait l'art de répandre la

vie et d'imprimer son style. Il pouvait signer en toute conscience,

c'était bien l'œuvre de Rubens; il avait donné l'inspiration, il

avait tracé le dernier mot.

Cependant quelques-uns des élèves se confièrent un jour que Rubens

avait tout l'argent et toute la gloire. De là révolte ouverte. Ils

répandirent le bruit que sans le secours de ses disciples Rubens serait

un pauvre paysagiste, un mauvais peintre de kermesse et un plus mauvais

peintre d'animaux. Rubens répondit à la critique, comme tous les

grands artistes, par de nouveaux chefs-d'œuvre. En quelques semaines il

peignit une kermesse éclatante, des animaux et des paysages d'une

grande manière et d'un grand effet. Ceux qui s'étaient le plus

acharnés contre sa gloire ne se tinrent pas pour battus; Abraham

Jeanssens entre autres, téméraire dans sa fureur de combattre, osa

proposer à Rubens un défi de peinture. Rubens se contenta de lui

répondre: «Quand vous serez à ma taille, j'accepterai le défi.»

Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture · 第 34 / 50 题