Rubens est un génie épique comme Homère et Zeuxis, comme Dante et
Michel-Ange. Ce qu'a dit Cicéron d'Homère, ce qu'a dit Aristote de
Zeuxis peut quelquefois s'appliquer au souverain artiste des Flandres.
Oui, celui-là aussi avait les yeux et les ailes de l'aigle; il
préférait le surhumain vraisemblable au vrai cloué sur le sol; avec
les hommes il faisait des dieux, parce qu'il savait voir la nature à
travers les splendeurs du monde idéal[16].
L'art est l'image du monde: il a ses luttes et ses sommeils, ses
aspirations et ses désespoirs. «Il est pétrifié quand il ne change
pas,» a dit madame de Staël. L'art se renouvelle par les conquêtes
modernes ou par les découvertes anciennes, deux vastes horizons qui
l'appellent toujours. Mais le plus souvent le génie, n'est-ce pas le
don de répandre la vie et la jeunesse sur des idées et des formes
déjà connues? Quiconque est né fort, quiconque est l'inspiré des
Dieux vient ramener le printemps dans le monde de l'art. Rubens est
apparu à l'heure de la décadence pour la peinture. L'Italie n'avait
plus que des maîtres secondaires; les Carrache croyaient succéder à
Michel-Ange, l'Albane s'imaginait continuer l'œuvre du Vinci, le Guide
prononçait devant ses tableaux le divin nom de Raphaël. Une dernière
et glorieuse période allait pourtant s'annoncer comme la sève d'août.
Rubens, Murillo, Poussin, Rembrandt, Claude Lorrain, devaient faire la
gloire du dix-septième siècle; mais Rubens domine tous ces maîtres
par le caractère grandiose de ses créations, par les formes
magistrales de son génie.
D'où venait-il, ce génie ardent et aventureux qui semait la vie à
pleines mains? Est-il l'héritier suprême des Flamands, ou, comme tant
d'autres, Rubens est-il le fils de ses œuvres?
Qu'il nous soit permis de jeter un regard rapide sur les siècles déjà
parcourus.
Dans la première période de la peinture gothique, le sentiment du beau
idéal se révèle çà et là, mais à travers de sombres nuages.
L'école de Van Eyck ennoblit la réalité par l'éclat du coloris, par
le sentiment de l'art, qui, à lui seul, est déjà quelquefois le beau;
d'ailleurs, avant la science parfaite, les peintres primitifs avaient
l'expression naïve, la simplicité pittoresque et souvent sublime, la
sévérité adoucie par le calme; mais ce n'était pas l'Idéal trouvé
par Raphaël comme par Phidias. En vain, dans le siècle qui suivit, les
lèvres tourmentées de cette soif ardente du Beau qui dévore tant de
nobles cœurs, les peintres des Pays-Bas allèrent demander à Rome, à
Florence et à Venise le secret des œuvres monumentales, le secret de
ce rayon qui tombe de si haut pour illuminer d'une lumière toute divine
la page immortelle d'un artiste; ils réussirent à imiter les lignes et
les nuances, mais songèrent-ils que c'est dans l'âme que le peintre,
s'il est doué, doit puiser la vie intérieure de son œuvre?
Il faut bien avouer qu'il y eut dégénérescence dans l'école flamande
et hollandaise après Hemling et Lucas de Leyde. On vit s'épanouir plus
d'œuvres remarquables, on ne signa presque plus de pages immortelles.
Le génie avait soutenu ces deux maîtres dans les hauteurs
inaccessibles; ils ne s'étaient pas contentés de peindre, ils avaient
pensé. Ainsi Hemling était un poëte et un historien. Quelle savante
naïveté! quelle poésie sublime en ces tableaux où il représente
dans les lointains les événements qui ont précédé ou qui vont
suivre l'action principale! Lucas de Leyde était un poëte et un
philosophe. Il traduisait la Bible avec un profond sentiment biblique et
l'interprétait librement comme un penseur. Comme les maîtres de
Cologne, comme les Van Eyck, comme Matsys, Hemling et Lucas de Leyde
peignaient d'après leur imagination et non d'après celle des peintres
étrangers. Van Orley, Cocxie, Mabuse, Schoorel, Hemskerke, Franc
Floris, Otto Venius sont de grands artistes préoccupés de la ligne
italienne, mais non du sentiment de Raphaël ni de la grandiosité de
Michel-Ange, ni de la poésie robuste du Titien. Ils se contentaient de
leur dérober un certain air de famille qui frappait les yeux; mais le
cœur, mais la pensée ne les voulaient pas reconnaître pour des
frères ou des fils de ces grands maîtres.
Rubens apparut, qui secoua d'une main libre et fière les mauvaises
traditions qui allaient ruiner l'art des Pays-Bas.
Ce grand peintre recueillit l'héritage de ses devanciers, mais il
l'agrandit encore par des conquêtes hardies et inespérées. Rubens
était emporté par une ardente et orageuse imagination jusqu'aux
débauches de la pensée et de la palette. Avait-il compris que les
Flandres, déjà trop bercées par les voluptés matérielles, les
Flandres depuis longtemps endurcies par la religion de l'or, ne seraient
désormais émues que par les pages à grand fracas, les drames
chrétiens où ruisselle le sang, les sauvages ripailles de la kermesse,
les altiers tourbillons de la fête de village, les allégories
éclatantes, le faste bruyants des grands seigneurs et la beauté
luxuriante des grandes dames? Ou bien, en créant ce pompeux poëme de
la chair, du mouvement et du bruit, où la nature s'élève si haut
qu'elle parvient jusqu'à voiler le ciel, Rubens obéissait-il à sa
nature toute païenne?
Au seul nom de Rubens, une vie éclatante se déroule fastueusement sous
les yeux. On voit apparaître le palais à colonnes et à cariatides. La
sculpture déploie sur la façade toutes ses merveilles épanouies, ses
pampres ruisselants, ses grappes d'Amours lascifs, ses chimères
audacieuses. Le regard va de la surprise à l'éblouissement. Dans les
cours de ce palais, devant ce perron couvert de statues, les chevaux
piaffent et hennissent d'impatience; sont-ce des équipages de princes
et d'archiducs? c'est l'équipage de Rubens lui-même, qui va descendre
de son atelier pour aller à la cour. Mais la vraie cour n'est-elle pas
chez lui? N'est-ce pas dans son atelier que se rencontrent tous les
grands seigneurs et tous les grands artistes? N'est-ce pas dans son
atelier que sont répandues d'une main prodigue toutes les saintes et
folles richesses créées pour les yeux: les belles femmes qui posent en
Madeleines, en courtisanes, en naïades; les étoffes de velours et de
soie, d'or et d'argent; les tapisseries féeriques, les tableaux de
maîtres, les armes ciselées, les miroirs de Venise, les girandoles de
Murano, les livres à images?
La Grèce a hésité entre les douze patries d'Homère, la Belgique et
l'Allemagne revendiquent Rubens parmi leurs illustres enfants. Rubens
est né à Cologne, mais Rubens est flamand par l'origine comme par le
génie. En effet, il était le fils d'un échevin d'Anvers que les
proscriptions religieuses avaient chassé de son pays. D'ailleurs, il
n'avait pas huit ans, il n'était pas encore né pour l'art quand il
suivit à Anvers sa famille, qui revint habiter son ancienne maison,
dès que le duc de Parme eut remis la ville d'Anvers sous la domination
espagnole. Pierre-Paul Rubens naquit donc à Cologne[17] le 29 juin
1577, dans la même maison où soixante-cinq ans plus tard, par un de
ces hauts caprices de la destinée, Marie de Médicis, à jamais
immortelle par la palette de Rubens, mourait abandonnée, presque sans
pain. Qui ne s'est arrêté tout ému et tout pensif devant cette maison
à jamais célèbre dans la comédie humaine! Rubens était fils de Jean
Rubens, professeur en droit, et de Marie Pipelings. Son aïeul était
originaire de la Styrie. Son père, qui le destinait aux belles-lettres,
lui fit aimer la langue latine. À peine était-il entré sérieusement
dans l'étude, que Marguerite de Ligne, comtesse de Lelaing, le prit
chez elle en qualité de page. La dame aimait les beaux adolescents;
Rubens avait une figure charmante, douce, pensive et spirituelle. Le
génie tumultueux qui enflamma sa vie ne rayonnait pas encore sur son
front. Il paraît même que les soupers licencieux de la comtesse de
Lelaing ne furent pas longtemps du goût de Rubens, car il vint un jour
tout rougissant appuyer son front sur le sein de sa mère en lui
confiant qu'il ne voulait plus retourner dans un hôtel où l'on vivait
comme dans un cabaret. «Mon pauvre enfant, ton père est mort; où
iras-tu sans appui?--Chez Tobie Verhaegt.--Tobie Verhaegt?--Oui. C'est
un paysagiste que j'ai vu chez la comtesse.» Rubens ne fut pas peintre
en naissant, comme tant d'autres qui apprennent à dessiner avant
d'apprendre à écrire; quand il prit un pinceau, il s'imagina qu'il
était né paysagiste. Les fortes natures se mettent presque toujours en
route sans connaître encore leur chemin.
Tobie Verhaegt était un artiste original, qui reproduisait la nature
avec un certain caractère de grandeur, sans toutefois abandonner le
sentiment naïf des paysagistes du Brabant; Rubens n'eut pas lieu de se
repentir des études qu'il avait faites avec cet excellent artiste. Ce
fut surtout avec lui qu'il apprit la science des tons aériens; il
reconnut bientôt que ce n'étaient pas seulement des ciels et des
rivières, des prairies et des montagnes, des fleurs et des forêts qui
devaient tomber du chaos de sa palette, mais des hommes et des femmes,
des pensées et des sentiments. Il entra à l'atelier d'Adam Van Oort,
génie aventureux dont la hardiesse séduisit de prime abord le jeune
homme.
Adam Van Oort était né à Anvers. Son père, peintre et architecte,
fut son maître. Il puisa tout son génie dans les traditions
nationales; il voulut être franchement de son pays, comme Abraham
Janssens, que nous allons voir apparaître. La bonne ville d'Anvers
n'avait plus de mœurs depuis que la guerre avait profané ses églises,
depuis que les grands seigneurs avaient banni l'humble vertu du foyer,
depuis que les grandes dames enseignaient l'amour à leurs pages. Adam
Van Oort, trop tôt aveuglé par son génie, n'étudia bientôt que dans
les tavernes enfumées, au milieu des filles de joie et des pots de vin.
Rubens avait été attiré à son atelier par un instinct secret pour
ces débauches de chair et de pampre, mais surtout parce que tous les
talents en germe étaient disciples d'Adam Van Oort, témoin Jordaens,
Sébastien Franck et Van Balen.
Au temps où éclata le génie de Rubens, les Pays-Bas comptaient
encore, sans parler des Franck, des Breughel et d'Adam Van Oort, plus
d'un grand artiste, comme Gaspard de Crayer, Jacques Jordaens, Otto
Venius.