Rubens, qui jugeait en maître, disait de Holbein: «C'est le peintre de
la vérité qui parle et qui pense.» En effet, Holbein prenait la
nature face à face et ne déposait son pinceau qu'après l'avoir
vaincue; car ce n'était pas seulement la nature visible qu'il jetait
vaillamment sur la toile ou le panneau, c'était l'âme de la nature.
Quand on passe devant un portrait d'Holbein, sous l'écorce souvent rude
des hommes de son temps on voit transparaître, comme le ciel à travers
les nues, les idées et les passions du seizième siècle. Chez ce grand
peintre l'art n'est pas le beau mensonge de la vérité, c'est la
vérité à brûle-pourpoint. Chez Rembrandt le réalisme a des mirages
de poésie jusque dans ses brutalités; le maître de Leyde, enivré par
sa palette, touche d'une main triomphante la gamme des tons; il joue de
la lumière avec tant d'amour, qu'il dépasse les jeux de la lumière;
il arrive à l'idéal, à force de vérité, comme d'autres y vont en
fuyant la vérité. Holbein a moins de génie que Rembrandt; il ne se
passionne pas; la raison le met en garde contre tous les écueils; son
soleil ne bride pas; mais il n'y a pas de taches à son soleil.
Si j'ai parlé de la raison d'Holbein, ce n'est pas pour lui nier la
poésie; il était l'ami de ce railleur philosophe qui écrivait
l'éloge de la folie, et il traduisait lui-même ce chef-d'œuvre avec
la pointe vive et lumineuse d'un graveur familier au miracle de
l'esprit. Quand il peignit ses fameuses fresques: la _Danse de la Vie_,
et la _Danse de la Mort_ sur les murs de la Poissonnerie, et sur les
murs du cimetière à Bâle il était emporté par ces belles
inspirations qu'ont fécondé les poëtes du moyen âge en France et les
poëtes modernes en Allemagne.
Si on cherche la filiation ou les analogies, on trouve qu'il n'y a pas
loin de Holbein à Matsys, comme il n'y avait pas loin de Matsys à Van
Eyck. C'est le même principe chez ces trois peintres: ils sacrifient
tout à la figure humaine, comme plus tard les peintres bruyants
sacrifieront la figure humaine aux accessoires[15].
Holbein est né à Augsbourg en 1478; il tenait à ce merveilleux
quinzième siècle, qui a créé presque tous les grands peintres,
Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, Giorgione, Titien, Corrége,
Albert Dürer.
Le père d'Holbein était peintre lui-même; il eut deux frères qui
peignirent aussi; mais il est seul de sa race, puisqu'il est le seul
Holbein qui eût du génie.
Quand Érasme vit Holbein à Bâle, il jugea du premier coup d'œil que
ce grand artiste n'était pas sur un théâtre digne de lui; en effet,
Holbein avait conquis, par ses premières œuvres, les plus curieuses
sinon les plus capitales, toute la renommée que peut donner un pareil
pays. Mais ce ne fut pas la seule raison qui porta Érasme à conseiller
l'Angleterre à Holbein; Érasme était entré familièrement de génie
à génie dans l'intérieur du peintre de Bâle: s'il avait trouvé la
sagesse de Socrate en son ami, il avait trouvé en sa femme la
méchanceté de Xanthippe. L'orage grondait toujours de la cuisine
jusqu'à l'atelier; la femme reprochait au mari ce pauvre métier de
peintre, qui ne lui donnait ni bijoux, ni dentelle, à elle, qui aurait
pu épouser un marchand d'or.
Un des frères de Holbein, le clair de lune de ce soleil un peu tiède,
habitait Bâle. Il se nommait Sigismond, un nom à peine écrit dans
l'histoire de l'art. Holbein le pria de veiller sur sa femme, disant:
«Je lui laisse tout ce que j'ai aujourd'hui, mais je prends pour moi
demain.» Demain c'était le meilleur lot, c'était la vraie fortune;
mais quand il eut les mains pleines d'or, il les ouvrit pour sa femme.
Il arriva à Londres avec une lettre de recommandation à Thomas Morus;
cette lettre de recommandation, c'était tout simplement le portrait
d'Érasme que le peintre présenta au chancelier. «C'est mon ami!
s'écria Thomas Morus en voyant le portrait.» Et, ne pouvant embrasser
la peinture, il embrassa le peintre. «Puisque c'est vous qui avez fait
un pareil chef-d'œuvre, vous êtes vous-même mon ami: ma maison est la
vôtre, mes gens sont vos gens, vous aurez toujours une place à ma
table, mais avec la liberté d'aller dîner où il vous plaira, ma
bourse à la main.»
Holbein prit pied à l'hôtel du chancelier; un des salons tout peuplé
de chefs-d'œuvre fut son atelier: il y recevait ses nouveaux amis, il y
recevait les amis du chancelier; mais comme il gardait ses vives allures
et qu'il avait ses heures de misanthropie, il fermait sa porte à tout
le monde, même à Thomas Morus, tantôt aimant le bruit, tantôt aimant
le silence. Il était de toutes les fêtes du chancelier qui lui avait
donné les habits les plus magnifiques. Les blanches ladies, qui se
hasardaient jusque devant son chevalet, ou qu'il courtisait au milieu
des fêtes, le consolaient sans doute un peu de l'absence de sa femme.
Ce beau train de vie dura trois années; Holbein avait peint pour le
chancelier un certain nombre de portraits et une petite répétition de
la _Dame de la Vie._ Thomas Morus invita le roi d'Angleterre à un grand
festin, où Holbein ne fut pas oublié. Au sortir de table, le
chancelier conduisit Henri VIII dans sa galerie, où l'œuvre d'Holbein
était mieux éclairée que les autres peintures. Le roi, frappé de la
vérité des figures d'Holbein, qui représentaient toutes des hommes de
sa cour, demanda qui avait pu faire de si belles choses; le chancelier
lui indiqua le portrait d'Holbein, et comme le roi avait déjà
remarqué le peintre pendant le dîner, il le chercha des yeux, alla
droit à lui et le complimenta. Après quoi il dit à Thomas Morus que
son peintre ordinaire était le peintre d'un roi. «Sire, lui dit le
chancelier, tous ces portraits, je voulais vous les offrir.--Non, dit
Henri VIII, gardez les portraits et donnez-moi le peintre.»
Ce fut dans cette royale période qu'Holbein peignit le beau portrait en
pied du roi, celui du prince Édouard, celui des princesses Marie et
Élisabeth, celui des ministres, et, entre autres, Cromwell, Thomas
Morus et l'archevêque de Cantorbéry.
Il reproduisit plusieurs fois le portrait du chancelier, tantôt seul,
tantôt avec sa femme et ses enfants. L'or tombait de son pinceau, et
comme plus tard Van Dyck à la cour de Charles Ier, il vivait en grand
seigneur, aimant mieux être riche au jour le jour que de thésauriser.
Sa fierté naturelle prit encore un caractère plus absolu. Un jour
qu'il s'était enfermé dans son atelier, il lui arriva une aventure que
je veux laisser conter naïvement par un de ses rares historiens: «Un
des premiers comtes d'Angleterre voulut le voir travailler. Holbein
s'excusa poliment; mais le seigneur, croyant qu'on devait tout à son
rang, persista et voulut forcer la porte. L'artiste, irrité, jeta le
comte du haut de l'escalier en bas, et se renferma d'abord dans son
appartement; mais, pour échapper à la fureur du seigneur et de sa
suite, il se sauva par une fenêtre dans une petite cour, et fut se
jeter aux pieds du roi, en lui demandant sa grâce sans dire son crime.
Il l'obtint du monarque, qui lui marqua sa surprise. Lorsque Holbein lui
eut raconté, ce qui s'était passé, il lui dit de ne pas paraître que
cette affaire ne fut terminée. On apporta bientôt le seigneur anglais
tout meurtri et ensanglanté: il fit plainte au roi, qui chercha à le
calmer, en excusant la vivacité de son peintre. Le comte, piqué alors,
ne ménagea point ses termes; et le roi, peu accoutumé à se voir
manquer de respect, lui dit: «Monsieur, je vous défends sur votre vie
d'attenter à celle de mon peintre. La différence qu'il y a entre vous
deux est si grande, que de sept paysans, je peux faire sept comtes comme
vous, mais de sept comtes je ne pourrais jamais faire un Holbein.» La
fermeté du roi et quelques autres menaces firent peur au seigneur
anglais, qui demanda pardon au roi et promit sur sa tête de ne tirer
aucune vengeance de l'outrage que lui avait fait Holbein.»
À ceux qui aiment les curiosités historiques je rappellerai qu'un
autre grand peintre allemand, Albert Dürer, qui mourut à l'âge où
mourut Holbein, et qui, comme Holbein, fut marié à une Xanthippe qui
l'obligea, plus d'une fois, à courir le monde, avait fait avec
l'empereur Maximilien la première édition de cette légende. On sait,
en effet, qu'un jour, dessinant sur une muraille, il avait toutes les
peines du monde à se tenir sur la pointe des pieds. Maximilien dit à
un gentilhomme de lui servir d'échelle pour un instant. Le gentilhomme
représenta humblement qu'il était prêt à obéir, mais qu'il trouvait
cette position trop humiliante, et que c'était avilir la noblesse que
de la faire servir de marchepied.--_Albert Dürer_, répondit
l'Empereur, _est plus noble que vous par ses talents; d'un paysan je
puis faire un noble, mais d'un noble je ne pourrai jamais faire un tel
artiste._ Et, sur-le-champ, Maximilien ennoblit Albert Dürer.
Holbein mourut de la peste comme Titien. Il mourut à Londres, à peine
âgé de cinquante-six ans, «mais comblé de gloire et de biens,» dit
le naïf Descamps. Comblé de gloire, voilà qui est beau; mais à quoi
bon tous ces biens après lui, puisqu'il ne lui restait pas même un
enfant pour les recueillir.
Sandrard raconte une conversation entre Rubens et plusieurs peintres sur
le génie de Holbein: «Rubens étant venu voir Honstrorst à Utrecht et
poursuivant son chemin jusqu'à Amsterdam, il fut accompagné de
plusieurs artistes hollandais. Comme on parlait en chemin des ouvrages
des habiles gens, Holbein entre autres, Rubens en fit l'éloge et
conseilla de bien regarder la _Danse des Morts_ de ce peintre, soit
devant la fresque même, soit par les gravures de Stimers. Le grand
peintre d'Anvers confessa qu'il avait, dans sa jeunesse, dessiné toutes
les figures de la _Danse des Morts._»
Rubens avait raison; chaque maître est une école; chaque maître
répand un rayon sur les routes nocturnes où s'égarent les esprits
médiocres, où, seules, les intelligences douées se retrouvent.
Le génie de Holbein fut reconnu par les Italiens comme par les
Flamands. Quand Zuccaro, qui était venu à l'appel du roi d'Angleterre,
vit les portraits d'Holbein, il fit éclater sa surprise et s'écria que
toutes ces figures du peintre de Bâle ne pâliraient pas devant
Raphaël ni devant Titien.--Éloge trop italien.--
Holbein était plus varié qu'il ne semble au premier abord. Quoiqu'il
peignît de la main gauche, il était libre et vif; tout était
triomphant dans sa main, le pinceau, le crayon et la plume. Il peignait
à fresque, à la gouache, à l'huile. Dans ses jours de patience,
c'était un merveilleux miniaturiste de l'école d'Hemling. Il aimait
les symboles, il aimait les contrastes. Après avoir peint la _Danse des
Vivants_ et la _Danse des Morts_, il créa ces deux belles pages qui
sont presque aussi célèbres: les _Triomphes de la Richesse_ et les
_Misères de la Pauvreté_, où il y a des rehauts d'or travaillés avec
l'art de l'orfèvrerie.
Son génie était familier avec tous les genres. La peinture religieuse
lui doit huit pages éloquentes de la _Passion de Jésus-Christ._
Toutefois, il n'avait pas le style de l'histoire ni dans la composition
ni dans les draperies; il mettait son orgueil à garder son caractère
tudesque. Quand on lui parlait de l'antiquité, cette fenêtre ouverte
sur le beau, il se rejetait sur la nature, disant qu'il ne fallait pas
aller si loin pour voir les modèles. C'était l'opinion de Rembrandt.
Sans doute ils avaient raison tous les deux, puisqu'ils ont bien fait ce
qu'ils ont fait, puisqu'ils ont créé leur momie et qu'ils vivent
après plusieurs siècles par des créations qu'ils ont animées de leur
âme. Allez au Louvre ou dans tout autre grand musée, arrêtez-vous
devant les figures de Rembrandt ou d'Holbein, voyez du même regard
celles des curieux qui s'y arrêtent, et, après avoir étudié les unes
et les autres, dites-moi quelles sont les plus vivantes pour votre
esprit, tant il est vrai que les grands artistes, commentaires humains
des merveilles de la création, continuent l'œuvre de Dieu.
Chez Holbein, quoiqu'il soit toujours coloriste, le dessin domine la
couleur. Dans sa première manière il est sec et dur comme s'il gravait
avec son pinceau; il a peur de la ligne ondoyante, qui est le génie de
ses contemporains, Corrége et Titien. Il est trop correct, il est trop
exact pour tenter les mirages de l'art, aussi reste-t-il le plus souvent
froid dans la vérité; il ne voit pas que la nature est moins précise
que lui, parce qu'elle est plus libre. Mais dans sa seconde manière, un
sang plus généreux court en lui, un vif rayon tombe sur sa palette
jusque-là tiède et morne. Ses portraits sont plus vivants. Il avait
peur de la pâte, il y égare son pinceau et y trouve plus de
transparence et plus d'éclat. Il avait, comme par miracle, donné des
reliefs en pleine lumière, il s'aventure dans les demi-teintes et
accuse les ombres. Il y a tout un monde entre Holbein, du musée du
Louvre, et Holbein, de la galerie de Hampton-Court.
Au musée du Louvre, c'est la même note grave et froide; à
Hampton-Court, il varie sa gamme; s'il ne se passionne pas tout à fait,
son rythme a plus de mouvement et de chaleur. Voyez plutôt sa
_Madeleine au tombeau du Christ_, le _Bouffon d'Henri VIII, Bataille de
Pavie, la Revue de François Ier et d'Henri VIII._
C'est donc à Londres et à Bâle qu'il faut étudier Holbein. À
Londres, pour les portraits et les tableaux, à Bâle, pour les
fresques. À Bâle, la _Danse des Morts_ et la _Danse des Vivants_
montrent le peintre du passé, le peintre légendaire dans le cortège
des visions du moyen âge. À Londres, c'est l'historien du seizième
siècle, historien exact et sévère, qui dit la vérité même aux
rois, puisqu'il les peint comme ils sont et non comme ils voudraient
être.
Comme tous les grands maîtres, Holbein a cela de beau qu'il a signé sa
page dans l'histoire. Un historien qui écrirait les événements du
seizième siècle sans consulter Holbein, se priverait de précieux
documents. L'homme d'Holbein est bien l'homme de ce temps-là.
Holbein est le plus savant des peintres naïfs; au premier aspect on
croit qu'il n'a que le secret du passé; mais si on l'étudie de près,
on reconnaît que l'art n'a pas de secret pour lui; il sait tout à
fond; il a médité sur la peinture comme son ami Érasme sur la folie
humaine,--j'allais dire la philosophie.
[Note 15: Je ne doute pas qu'Holbein n'ait vu à ses débuts des
tableaux de Matsys. J'en ai la preuve dans sa peinture d'abord, mais
surtout dans la visite qu'il lui fit à Anvers à son premier voyage en
Angleterre.]
[Figure 10: La fille de Rubens. Peint par Rubens]