PAUL VÉRONÈSE

La peinture de l'âme avait fait son temps. La peinture de Paul

Véronèse, c'est la peinture des yeux: c'est la première page du

carnaval de Venise.

Paul Véronèse fut le plus merveilleux des improvisateurs; il y a de

lui des tableaux dans tous les musées et dans tous les palais. Combien

les étrangers ont-ils acheté de ses toiles à Venise? et combien la

ville des doges en possède-t-elle encore? C'est l'infini. Si Dieu lui

eût ordonné de créer un monde, il ne l'eut pas fait en donnant la vie

à Adam et Ève, il eût, dans sa journée, mis au jour--et dans quel

jour lumineux!--d'innombrables créatures; mais c'eût toujours été le

même homme et la même femme, un Vénitien et une Vénitienne; princes

ou pâtres, grandes dames ou paysannes, il eut toujours accentué le

même type et donné le même ton.

Il y a des artistes que l'espace effraye, Paul Véronèse trouvait

toujours sa toile trop petite; il y avait en lui une telle efflorescence

que la place manquait à ses créations: les hommes, les femmes, les

enfants, les festins, les palais, tout tombait de son pinceau comme par

magie. Et quelle magnificence dans les étoffes, dans l'architecture,

dans les ornements!

Paul Véronèse ouvre la troisième période de l'art vénitien.

Si j'avais à peindre le tableau des peintres radieux de ce beau pays,

je choisirais un triptyque, comme ceux des peintres primitifs. Sur le

panneau central j'inscrirais en lettres de feu: _siècle d'or_; le

premier volet, je le consacrerais au _siècle d'argent_, et le dernier

au _siècle d'alliage._

Dans le premier volet, au-dessous des maîtres mosaïstes, qui sont

l'enfance lumineuse de l'art, dans les horizons perdus j'indiquerais les

peintres primitifs dominés par Giotto, Jean de Venise, Martinello,

Pierano, Semtecolo; je grouperais autour de Giovanni Bellini, le peintre

ineffable, Schiavoni, qui dérobait les anges à Dieu et les

emparadisait dans son œuvre; Carlo Crivelli, le mâle pinceau; Gentile

Bellini, touche virginale; Montegna, un amoureux de la nature, qui, le

premier, ouvrit les yeux aux peintres vénitiens sur les pompeux

paysages de la Brenta; le Squarcione, qui peignit de beaux tableaux par

la main de ses élèves; Vittore Carpaccio, qui répandait son âme sur

ses figures; Benedetto Diana et Girolamo de Santa Croce, aubes déjà

lumineuses de Giorgione; Giam-Battista Cima, de Conegliano, qui révèle

la nature par la vérité des airs de tête; Pellegrino, main divine;

Montagnana, pinceau harmonieux; le correct et savant Francesca da Ponti;

Bartolomeo, qui composait ses tableaux avec des feuilles d'or autant

qu'avec des couleurs; Andrea di Murano, qui cache sa sécheresse par

certains airs de style antique; les Vivarini, les éclatants coloristes,

les peintres pieux et savants; Carlo Crivelli, le Pérugin exagéré de

Venise; le svelte et élégant Marco Basaïti; enfin quelques figures

moins dignes de l'histoire et que l'oubli a voilées dans les

demi-teintes.

Sur le panneau central nous voyons apparaître quatre groupes tout

rayonnants. C'est d'abord Giorgione à la touche hardie et dorée;

Pietro Luzino, son élève et son rival, qui de la peinture cavalière

était tombé dans l'art des grotesques, qui enleva la maîtresse de son

maître et le tua par le chagrin; Sébastien del Piombo, autre disciple

de Giorgione, qui, à la mort de Raphaël, fut salué, en face de Jules

Romain, le premier peintre de l'Italie; Giovanni d'Udine, qui eut un

instant la palette de Giorgione et le pinceau de Raphaël; Francesco il

Moro, qui avait la main pour exécuter quand Jules Romain ou tout autre

voulait bien penser pour lui; Lorenzo Lotto, qui tempérait son pinceau

véhément par le jeu des demi-teintes, qui mourait les mains jointes

devant une image de la Vierge de sa création, digne des figures de

Léonard de Vinci; Palma le Vieux, le père de Violante, le maître de

Bonifacio, Palma, qui avait l'air de cacher son pinceau dans ses

adorables têtes de Vierges inspirées par la beauté de sa fille, avant

qu'elle eût rencontré Tiziano; le rude et doux Rocco Marconi;

Brusasorci, le poëte épique, qui avait pris une palette au lieu d'une

plume; Paris Bordone, plein de grâces et de sourires; le robuste, le

charmant, le passionné Pordenone, qui rivalisa avec Tiziano le pinceau

à la main et l'épée au côté.

C'est ensuite le groupe de Tiziano, le grand maître; Nicolo di Stefano,

Francesco, Orazio, Fabrizio, Cesare, Tommaso et Marco Vicelli;

Tizianello et Girolamo di Tiziano, tous de la famille du roi des

coloristes, font cercle autour de lui, ainsi que Bonifacio, _l'ombre de

son corps_; Campagnola l'érudit; Calislo Piazza, qui signait ses

tableaux Tiziano sans offenser personne, pas même Tiziano.

Au troisième groupe, on voit rayonner sur un fond d'outremer un peu

cendré la figure aux teintes vineuses du véhément et délicat

Tintoretto, qui, chassé de l'atelier du jaloux Tiziano, avait écrit

sur le mur de sa pauvre chambre: _Le dessin de Michel-Ange et le coloris

de Titien_; Tintoretto, qui eût été un des plus grands peintres,

«si, dans beaucoup de ses tableaux, il ne se fût trouvé indigne de

Tintoretto.» Près de lui apparaît Domenico Tintoretto, qui suivit les

traces de son père, «comme Ascagne suivit celles d'Énée;» Maria

Tintoretto, l'ange de la maison, qui fut belle par le cœur, par la

figure et par le génie, la joie et la douleur de son père, qui avait

souri à son berceau et qui pleura toutes ses larmes sur son cercueil.

Tout près de Tintoretto, saluez, dans cette clarté douteuse, mais d'un

effet magique, cette arche de Noé où ce génie instinctif, qui se

nomme Bassano, s'amuse comme un enfant avec tous les animaux

antédiluviens. Il est entouré de ses quatre fils, tous marqués du

même air de tête, de Jacopo Apollonio et de Jacquo Guadagnini, qui le

rappellent de loin; d'Antonio Luzzarini, ce noble Vénitien qui le

reproduisit jusqu'à l'illusion.

Voici le quatrième groupe, qui se détache sur un fond transparent

devant un palais à sveltes colonnes, à portiques majestueux, où l'on

célèbre quelque pieux festin avec une magnificence toute païenne.

Reconnaissez-vous ce grand seigneur de la peinture à son riant air de

tête, à l'élégance de ses mouvements, à la splendeur théâtrale de

son costume? C'est Paolo Véronèse; il s'appuie nonchalamment sur son

frère Benedetto, le peintre des ornements et de la perspective, il

entraîne à sa suite ses deux fils: Carlo et Gabriele, qui ne furent

que des enfants de grand homme; Parasio et del Friso, qui ont eu aussi

une part d'héritage; enfin tous les imitateurs serviles.

Nous sommes au deuxième volet; nos yeux, éblouis par tant d'éclat,

tant de magie, tant de rayonnement, ne distinguent pas d'abord ces

teintes grises étouffées par l'ombre. Cependant nous voyons

apparaître Jacopo Palma, le maître des maniéristes, celui-là qui fut

le dernier du siècle d'or et le premier du siècle d'alliage, ce

pinceau magique, cette palette de fée, ce génie indécis qui allait de

Raphaël à Véronèse, de Michel-Ange à Tintoret, grand maître, si

les tableaux de ces quatre maîtres n'existaient plus. On voit aussi

dans l'ombre se dessiner vaguement Boschini, qui peignait comme un

matamore se bal; Corona le grandiose; Vincentio, le peintre historien de

la république; Peranda, le poëte; Malombra, le portraitiste; le doux

et gracieux Pilotto. Plus loin encore, on aperçoit la secte des

ténébreux qui vinrent, au dix-septième siècle, apporter à Venise le

style de Caravaggio, comme Triva, Saracini, Strozza, Berevensi, Ricchi.

L'œil est attiré par un groupe qui rappelle au premier aspect le beau

règne de la peinture vénitienne. C'est Contarino, Tiberio Tinelli, le

lumineux et délicat Farabosco, Belleti, Carlo Ridolfi, Vecchia. Mais

voilà que l'ombre se déchire comme la brume au soleil levant; quelle

est cette figure radieuse? N'est-ce pas encore Titien ou Véronèse?

C'est Varotari le Padouan. Quelle grâce et quelle énergie! quel amour

du beau romanesque! Car, le beau absolu n'est plus là. Comme l'Arioste

battrait des mains! Les femmes de Titien et de Véronèse n'ont pas

cette désinvolture héroïque et cette fraîcheur saisissante. Mais où

est le dessin? Le Padouan est entouré de ses élèves Scaliger, Rossi

et Carpioni; il laisse un peu de place à Liberi dans le gai cortège de

ses amoureuses couronnées de roses; au farouche et puissant Piazetta,

qui étincelle dans l'ombre; à Canaletti, le paysagiste de ce pays où

il n'y a pas un coin de terre; à l'impétueux et souriant Tiepolo, qui

fut le dernier Vénitien, parce que Rosalba était une femme.

Que de figures dignes de mémoire j'ai noyées dans le lointain nuageux

de ce tableau! Et pourtant, j'ai entassé Pélion sur Ossa, confusion

sur confusion. La renommée est une paresseuse qui se contente de

prononcer çà et là un beau nom et qui redit toujours le même. Que de

poëtes et d'artistes qui ont eu le génie et qui n'ont pas eu la

gloire!

Dès mon arrivée à Venise j'ai pensé que l'idéal était une

invention du Nord; le Midi n'est jamais vaincu par l'art. À Venise, ni

Bellini, ni Giorgione, ni Titien, ni Véronèse n'ont surpassé dans

leurs madones ou leurs courtisanes la beauté des filles de

l'Adriatique.

Les maîtres vénitiens, comme les maîtres flamands, ont reproduit avec

tant de vivante vérité l'œuvre de Dieu, qu'à chaque pas, à Anvers

ou à Venise, on croit rencontrer un tableau ou un portrait. On

s'arrête tout émerveillé, on croit d'abord saluer le peintre--Rubens

ou Véronèse--c'est Dieu qu'on salue.

Mais Venise semble être encore aujourd'hui l'atelier de Paul

Véronèse. Le premier tableau qui frappa mes yeux, quand je débarquai

dans la ville des Doges, fut un tableau vivant du peintre des _Noces de

Cana._

C'étaient quatre jeunes filles blondes,--brunes à reflets dorés,--des

filles du peuple vives et paresseuses, à la fois cherchant le soleil et

le gondolier. Chaque fille du peuple, à Venise, a deux amants

pareillement aimés: le soleil et le gondolier; le règne de l'un

commence quand l'autre finit le sien.

En voyant passer dans leur nonchalance de reine et leur désinvolture de

courtisane ces belles filles liées pour être belles et non pour le

travail, j'admirais tour à tour Dieu dans son œuvre et Paul Véronèse

par le souvenir. Elles allaient à peine vêtues de l'air du temps.

Elles n'ont ni bonnet, ni chapeau, ni aucune de ces horribles inventions

des femmes du Nord qui ont peur de s'enrhumer. Leurs cheveux abondants

sont à peine retenus par un peigne doré. Il y a toujours quelque

touffe rebelle qui s'échappe bruyamment comme une gerbe d'or. Leur robe

est à peine agrafée; leur corsage orgueilleux rappelle celui de la

maîtresse du Titien au musée du Louvre; il n'est pas beaucoup plus

voilé. Elles se drapent en chlamyde avec une majesté orientale dans un

châle de cent sous. Quelquefois elles se drapent sur la tête comme les

Espagnoles. Elles traînent avec beaucoup de grâce des mules de bois ou

de maroquin d'une jolie coupe, à haut talon[13]. Elles sont toutes

coloristes; elles cherchent les couleurs amies ou les oppositions

harmonieuses. Il semble qu'elles aient été à l'atelier des peintres

vénitiens du siècle d'or. C'est bien le même effet violent, le même

amour des teintes ardentes, le même style étoffé, n'atteignant que

çà et là au sublime, mais éclatant toujours en magnificences

théâtrales; le style de Véronèse à Venise, de Rubens à Anvers, de

Giordono à Naples et de Delacroix à Paris. Cicéron n'eût pas aimé

les femmes de Venise, mais Pline les eût adorées.

Titien, le roi des coloristes même en face de Rubens, même en face de

Véronèse, ne reconnaissait que trois couleurs, le blanc, le rouge et

le noir; il y trouvait ses ciels, ses Violantes, ses doges, ses arbres

et ses rayons.

Les femmes du peuple, à Venise, n'aiment que ces trois couleurs; elles

y trouvent toute la palette de leur coquetterie. Elles jouent de ces

trois couleurs comme le paon joue de sa queue et comme la Parisienne

joue de son éventail. Le soleil achève et signe le tableau.

Comme a si bien dit le président de Brosses, «on pourrait appeler

Saint-Sébastien l'école de Paul Véronèse. On y voit la gradation de

son génie, de ses divers ouvrages et de toutes ses manières. Le

plafond de la sacristie, représentant le _Couronnement de la Vierge_,

par où il a commencé n'est qu'un commencement. Les plus belles

peintures qu'il ait faites à Saint-Sébastien sont le plafond de

l'église, représentant l'_Histoire d'Esther_; les portes de l'orgue,

représentant au dehors la _Purification_ et la _Guérison du

paralytique_; le tableau représentant _Saint-Sébastien devant le

tyran_, celui de _Saint-Sébastien lié à un tronc d'arbre_; dans le

réfectoire: le _Grand Festin de Jésus-Christ chez Simon le lépreux_,

et surtout le _Martyre de saint Marc et de saint Marcellian_, ouvrage

très-bien composé, où tout se rapporte au sujet, chose rare dans les

ordonnances de Paul, qui n'a pas mieux connu l'unité d'action que le

costume. Quant à ses quatre grands festins, le premier de tous, sans

contredit, est celui des _Noces de Cana_, peint dans le réfectoire de

Saint-Georges; celui chez le pharisien, qui était ci-devant aux

Servites, et qui est à présent à Versailles, dans le grand salon

d'Hercule; puis celui chez le lévite, peint à l'église des

Saints-Jean-et-Paul; et enfin celui que l'on voit ici à

Saint-Sébastien, qui est le moindre des quatre. Paul Véronèse s'est

beaucoup copié lui-même dans tous ses ouvrages, mais surtout dans ses

quatre festins. Enfin à San Giorgio, dans le fond du réfectoire, les

_Noces de Cana_ de Paul Véronèse, tableau non-seulement de la

première classe, mais des premiers de cette classe. On peut le mettre

en comparaison avec la _bataille de Constantin_ contre le tyran Maxence,

peinte au Vatican, par Raphaël et par Jules Romain, soit pour la

grandeur de la composition, soit pour le nombre infini des personnages,

soit pour l'extrême beauté de l'exécution. Il y a bien plus de feu,

plus de dessin, plus de science, plus de fidélité de costume que dans

la _bataille de Constantin_; mais dans celui-ci, quelle richesse! quel

coloris, quelle harmonie dans les couleurs! quelle vérité dans les

étoffes! quelle ordonnance et quelle machine étonnante dans toute la

composition! L'un de ces tableaux est une action vive, et l'autre est un

spectacle. Il semble dans celui-ci qu'on aille passer tout au travers

des portiques, et que la foule des gens qui y sont assemblés vous

fassent compagnie[14].»

Pourquoi tous les peintres vénitiens sont-ils coloristes? C'est que

tous ont eu en naissant le spectacle de la couleur dans ses oppositions

les plus vives. Ni Rome, ni Florence ne produisent de pareils effets;

les teintes y sont plus fondues, les aspects moins saisissants. À

Venise, rien n'est tranquille; la cité semble flotter doucement sur les

vagues, le ciel prend les tons les plus divers, le mouvement du port,

les gondoles qui vont et viennent, les silhouettes moresques et

byzantines, les marbres et les peintures des palais, les jupes rouges

des femmes du peuple, les châles brodés d'or des patriciennes, les

costumes variés de toutes les nations, qui, au seizième siècle, se

donnaient rendez-vous à Venise, comme à un steeple-chase du luxe,

formaient le tableau le plus éclatant qui fût au monde. Et je ne parle

pas de l'éblouissant carnaval de Venise!

Les peintres vénitiens sont tous coloristes par une autre raison: ils

n'ont pas regardé dans la vie avec les yeux de l'âme; ils n'ont pas

ouvert les portes d'or de l'invisible et de l'infini; ils se sont

contentés de sourire au monde périssable sans pressentir le monde

immortel. Ils ont cueilli la fleur de la vie sans s'apercevoir que dans

le calice il y avait une larme du ciel. C'est la faute de la bruyante et

folle Venise où la méditation n'avait pas un refuge. Qu'il y a loin

des rêveries amoureuses du Corrége aux nymphes charnelles de Titien

qui peignait au milieu de ses amis, de ses disciples, de ses

maîtresses. Avec Corrége qui vivait seul, la volupté est toute en

flammes, mais elle a des ailes; avec Titien, c'est une femme couchée

qui entr'ouvre un rideau.

Venise n'a jamais ressenti les inquiétudes de la pensée; elle a aimé

Dieu sans s'élever jusqu'à lui; elle s'est enivrée de la beauté

rayonnante de ses femmes et des grappes dorées de la Lombardie. La mer,

qui lui apportait, comme une esclave à jamais docile, tous les trésors

de l'Asie, tout le luxe et tout l'esprit de l'Europe, la mer, aux heures

de tempête ou de calme, ne lui a jamais apporté les solennelles

méditations qui font les rêveurs et les poëtes. Venise n'a lu, pour

ainsi dire, que le roman de la vie; elle écoutait les folles chansons

du banquet quand la philosophie lui voulait enseigner ses âpres

vérités, ou bien elle attirait la philosophie au banquet, et lui

versait, par la main d'une belle fille aux seins nus, le meilleur vin de

Chypre qui eût voyagé sur la mer.

L'abbé Lanzi, ce beau rhétoricien des arts plastiques, convient que

dans toute la république de Venise, terre et mer, bois et vagues,

palais et chaumières, jusqu'aux pigeons de la place Saint-Marc, tout a

un accent plus vif qu'ailleurs: le soleil plus amoureux, a dit un

poëte, y colorant mieux la nature que dans les autres pays. Mais

l'abbé Lanzi décide du premier coup que le climat ne crée pas les

coloristes. «Les Flamands et les Hollandais, qui vivent sous un ciel si

froid, sont d'aussi beaux coloristes que les Vénitiens.»

Si l'abbé Lanzi eût voyagé en Flandre et en Hollande, il n'aurait pas

résolu si légèrement cette question toujours à juger. Comme à

Venise, et par d'autres effets, la Flandre et la Hollande ont un accent

plus vif au regard que les autres pays; le ciel y est noir ou blanc, ou

la lumière éclate ou l'ombre accentue les objets; la terre est rouge

ou brune, quand elle n'est pas revêtue de cette admirable robe verte

tout emperlée de rosée. Les maisons de briques, les toits d'ardoises,

les arbres luxuriants découpent à vif leur silhouette sur les

prairies, sur les étangs, sur les canaux; les paysans, des coloristes

sans le savoir, s'habillent de laine rouge; les troupeaux de bœufs et

de vaches se détachent en vigueur sur l'herbe claire par leurs poils

roux tachetés ou zébrés de blanc et de noir.

D'ailleurs, Amsterdam et Anvers, comme Venise, étaient, au siècle des

peintres, des ports de mer où passaient les quatre parties du monde,

tableau toujours éclatant de l'imprévu. Les yeux des artistes

n'avaient pas le temps de s'habituer aux teintes effacées de

l'habitude; les aspects nouveaux réveillaient les regards des artistes

et passionnaient leur pinceau: les ports de mer sont tous

coloristes:--Rembrandt, Rubens et Véronèse,--Amsterdam, Anvers et

Venise.

Cet enchanteur, dont le pinceau était la baguette des fées, ne se

reposait jamais. Il ne se reposa que dans la mort. On sait comment il

peignit sa _Famille de Darius._ Ses amis, effrayés de son labeur

surhumain, le conduisirent en partie de campagne dans une des belles

villas qui se mirent sur la Brenta. Là au moins, disaient-ils, il se

croisera les bras, et vivra de la vie des arbres et des fleurs.

«Êtes-vous contents de moi? demanda Véronèse à ses amis après huit

jours de _far niente._--Oui, nous sommes contents, car te voilà revenu

à toi. Tu serais mort à la peine si nous ne t'avions arraché à ton

atelier.»

Or, tout en jouant avec ses amis, tour à tour gai convive, bon

musicien, intrépide chasseur, il avait peint, dans ses matinées,

pendant que tout le monde dormait, ce beau tableau de la _Famille de

Darius_, qu'il laissa comme souvenir à ses hôtes.

Venise, toute pleine de ses chefs-d'œuvre, a-t-elle religieusement

gardé le souvenir de Paul Véronèse?

Aujourd'hui enfin on a taillé le marbre du tombeau de Titien, mais on

oublie Paul Véronèse dans Saint-Sébastien, où l'araignée file

silencieusement sa toile sur les œuvres du grand coloriste. J'ai passé

tout seul une après-midi devant ces peintures radieuses. Il m'a pris

peu à peu une profonde tristesse à la pensée qu'il était là, seul,

dans la double nuit de la tombe, celui qui avait vécu en si bruyante et

si joyeuse compagnie, celui qui avait si longtemps dérobé an soleil

ses rayons et sa gaieté.

Mais l'âme de Paul Véronèse est toute dans son œuvre. Étudiez ses

festins; c'est là qu'il a vécu, c'est là qu'il vit toujours. Comme

ces palais, son atelier était peuplé de patriciens, de poëtes,

d'artistes et de femmes romanesques tour à tour madones et courtisanes,

Vierges et déesses. Ces beaux chiens, ces riches étoffes, ces

négrillons, ces coupes, ces fruits, ces fleurs, tout ce qui est le luxe

des yeux, c'était son luxe.

Je me trompe, il avait un autre luxe: le luxe des enfants. Sa femme

était belle et il l'adorait avec l'âme de l'artiste et de l'amant.

Aussi, quand il mourut avant l'heure, on prononça cette oraison

funèbre: «Pourquoi est-il mort: tout le monde l'aimait et il était

heureux!»

Ce jour-là on aurait pu inscrire sur son tombeau: _Ci-gît le grand art

vénitien._

[Note 13: Elles sont d'assez belle taille cependant pour ne pas rappeler

les vers de Juvénal:

Virgine Pygmaea nullis ad'uta cothurnis,

Breviorque videtur]

[Note 14: «Paul Véronèse a représenté au naturel les plus fameux

peintres vénitiens exécutant un concert. Au-devant du tableau, dans le

vide de l'intérieur du triclinium, le Titien joue de la basse; pour

lui, il joue de la viole: le Tintoret du violon, et le Bassan de la

flûte, Véronèse a voulu faire allusion au feu brillant de son

pinceau, à la profonde science et à l'exécution lente et sage du

Titien, à la rapidité du Tintoret et à la suavité du Bassan.

Remarquez l'attention que donne Paul Véronèse à un homme qui vient

lui parler, et la suspension de son archet. Une grande figure debout

tenant une coupe à la main, vêtue d'une étoffe à l'orientale,

blanche et verte, est celle de Benedetto, son frère.»]

[Figure 9: Anne de Boleyn d’après Holbein]

Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture · 第 31 / 50 题