TITIEN.

Pauvre Titien! Après tout, peut-être cette lettre n'est-elle pas si

mensongère que nous le croyons; qui sait si les richesses que Vasari et

les vieux historiens accordent au roi des coloristes étaient de vraies

richesses?

Il payait avec un collier de perles la dot de sa fille et habitait une

petite maison sur une des rives les plus abandonnées de Venise, une

maison qu'il voulut toujours acquérir et dont il ne fut jamais que le

locataire.

Je crois que Titien a traversé toutes les fortunes, même les

mauvaises.

Quand il peignit le fameux tableau de _Saint Pierre le Martyr_, il

était célèbre et n'était pas riche. «Se plaignant souvent avec

Pietro Aretino, dont les écrits sont si renommés, ce fidèle ami,

tâchant de le servir, employait sa plume à publier son savoir et à le

faire connaître dans les cours des plus grands princes.» En 1530,

quand Charles-Quint alla à Bologne pour être couronné par les mains

du pape Clément VII, l'Arétin--il était payé pour cela--«sut si

bien faire valoir le mérite du Titien par ses livres et par ses

discours, que l'empereur le fit venir à la cour. Il n'y fut pas plutôt

arrivé, qu'il commença à faire le portrait de l'empereur, qui en fut

tellement satisfait, qu'il combla le Titien de biens et d'honneurs.»

Et le vieil historien ajoute: «Lorsque le pape Paul III alla à Ferrare

en l'an 1543, le Titien fit son portrait, et dès ce temps-là il aurait

été à Rome, comme le pape le souhaitait, mais étant engagé avec

François de la Rovère, duc d'Urbin, il différa le voyage pour aller

à Urbin. Enfin, ayant été appelé à Rome en 1548, il fit, pour la

seconde fois, le portrait de Paul III, et le représenta assis et

s'entretenant avec le duc Octave et le cardinal Farnèse.»

Ce fut alors qu'il peignit cette belle _Danaé_ que Michel-Ange admira

si fort, avouant que, pour la beauté des couleurs, la peinture ne

pouvait aller plus loin. Et Michel-Ange eut tort de s'écrier: _Ah! s'il

savait dessiner!_ Titien avait le dessin de son coloris, comme

Michel-Ange avait le coloris de son dessin.

«Le pape l'honora de plusieurs présents, et donna à son fils Pomponio

un bénéfice considérable, et même lui offrit l'évêché de Ceneda.

Le pape voulut aussi donner au Titien l'office de Fratel del Piombo,

vacant par la mort de frà Sebastien, pour l'engager à demeurer à Rome;

mais il remercia le pape, désirant retourner en son pays pour y finir

ses jours dans le repos et dans la compagnie de ses amis, dont le

Sansovino était des premiers.»

C'est ici que se joue la fameuse scène du pinceau ramassé par

Charles-Quint. «Sur la fin de la même année, il ne put se dispenser

d'aller à la cour de l'empereur, auquel il porta quelques-uns de ses

ouvrages, et le peignit pour la troisième fois. Ce fut alors qu'en

travaillant, on dit qu'il lui tomba un pinceau de la main, et que

l'empereur l'ayant ramassé, le Titien se prosterna aussitôt pour le

recevoir en disant ces mêmes paroles: «Sire, non merita cotante honore

un servo suo.» Ce à quoi l'empereur repartit: «E degno Titiano essere

servilo da Cesare.»

Ce ne fut pas tout: «l'empereur lui ayant ordonné de faire plusieurs

portraits des hommes illustres de la maison d'Autriche, pour en composer

une espèce de frise autour d'une chambre, il voulut que le Titien y

fût aussi représenté. Pour obéir à ce prince, il se peignit

lui-même, et par modestie plaça son portrait dans un endroit le moins

en vue. Charles-Quint, pour récompenser avec plus d'honneur le mérite

de Titien et laisser à la postérité des marques de l'estime

particulière qu'il en faisait, l'ennoblit avec toute sa famille et ses

descendants; il lui donna le titre de comte palatin, et n'oublia rien de

toutes les grâces et faveurs qu'il pouvait lui faire. Il donna à son

fils Pomponio un canonicat dans l'église de Milan, et à Horace, son

autre fils, une pension considérable.»

Mais c'était la période suprême. Le soleil va descendre et éteindre

ses rayons. La vieillesse arrive avec sa neige sur les cheveux d'or,

avec sa mélancolie douce encore, avec ses horizons nocturnes. Les fils

de Titien vont manger leur blé en herbe. Charles-Quint ne reviendra

plus et oubliera de payer les pensions. Les élèves de Titien, Paris

Bordone entre autres, disputent déjà la gloire du maître. On sait

qu'il signe des tableaux qu'il ne peint pas et qu'il peint des tableaux

qu'il ne signe pas. L'heure du déclin a sonné son glas funèbre. C'est

alors, j'imagine, que Titien quitte son palais où il recevait le roi de

France, pour habiter cette petite maison--la maison de Titien--qu'on

montre aujourd'hui aux étrangers.

À son dernier jour, il avait conservé toute la verdeur de ses vingt

ans. J'ai vu à l'Académie des Beaux-Arts son premier et son dernier

tableau, qui sont placés dans la même salle comme deux pages curieuses

de son histoire. Le croira-t-on? le tableau le plus hardi, le plus

vivant, le plus lumineux, c'est le dernier; je dirai même que pour moi

c'est le plus beau tableau de ce peintre séculaire. Ainsi du génie de

Rembrandt, qui commença avec la sagesse et la patience, qui finit par

les libertés et les hardiesses de la vraie _furia._

Le miracle de la couleur, c'est moins encore Titien que Giorgione. Mais

tout Titien n'est pas dans Giorgione. En étudiant avec sollicitude

l'œuvre des Vénitiens, on reconnaîtra bientôt que Titien a presque

dévoré trois maîtres: Zucati, Bellini et Giorgione. S'il a effacé

Zucati, a-t-il atteint à la suavité de Bellini, à la poésie de

Giorgione? La _Madeleine_ de Titien égale-t-elle la _Madone_ de

Bellini? La célèbre _Assomption_, qui est trop humaine pour être

divine, vaut-elle cette forte page de la Bible, le _Moïse enfant?_ La

passion pour la palette ne domina point Giorgione au point de l'éblouir

sur l'horizon, comme il arriva pour Titien. Sa symphonie est moins

bruyante, mais plus élevée. Dans le _Moïse enfant_, dans ses fresques

grandioses et charmantes, dans ses merveilleux tableaux, il n'a mis en

opposition qu'un petit nombre de couleurs toujours admirablement rompues

par les ombres; aussi son harmonie est-elle plus sévère dans son

éclat que celle de Titien.

C'est Giorgione qui reconnut le premier que l'arc-en-ciel du peintre est

composé de rouge, de jaune et de bleu; le rouge qui donne du relief aux

objets, le jaune, qui prend les rayons de la lumière, et le bleu, si

favorable aux grandes nappes d'ombre. Titien joua de ces trois couleurs

franches sur toute la gamme de l'harmonie, avec un art miraculeux. Mais

il substitua souvent le noir au jeune avec la même magie. Rubens

lui-même, Rubens, qui avait étudié les secrets de Titien et les

secrets de l'arc-en-ciel, ne s'éleva pas à cette musique des yeux,

parce qu'il sacrifia presque toujours une des trois couleurs maîtresses

sans croire qu'ainsi il détruisait l'équilibre des tons; Rubens

éblouit comme Titien, mais il ne marie jamais ses couleurs avec cette

profonde et voluptueuse intimité qui est comme le Cantique des

cantiques de la palette.

[Note 3: Selon Mengs, qui parle un peu dans la Babel allemande, Titien

eut le génie de donner la même grâce, la même clarté de ton et la

même dignité de couleur à l'ombre et aux demi-teintes qu'aux clairs.

«Aussi, sait-il admirablement bien distinguer la transparence d'une

peau fine et diaphane par la variété des demi-teintes, l'humidité

sanguine par un œil bleuâtre, une peau grossière par un mélange de

jaune et de noir, et une peau grasse par le jaune et le rouge mêlés

ensemble. Il reconnut que ce qui est transparent est d'une couleur plus

indécise que ce qui est opaque, et que la lumière s'arrête et se

repose sur ce qui n'est pas transparent.»]

[Note 4: Les précieux documents sur Titien qui se trouvaient dans la

famille de Lavinia ont été dispersés çà et là. On les retrouve par

fragments ou par lambeaux chez les docteurs Carnieluti, Taddeo Jacobi,

Alessandro Vecelli, colonel Soldati, chevalier Koner, et l'abbé Luigi

Celotti. Par la mort des descendants de Lavinia s'est éteinte la race

de Titien, et les autres Vecelli proviennent ou d'une autre souche ou

d'une ligne collatérale des aïeux de Titien.]

[Note 5: «Ce tableau fut digne de la passion des plus fameux inciseurs,

et l'on en connaît les admirables reproductions. Les nombreuses

répétitions en peinture, ou originaux ou copies, en ont accru encore

la célébrité. Finalement, il plut à Vecellio de la représenter sous

la figure de Siringe enlevée par Pan, pensée, à la vérité,

capricieuse, et autour de laquelle on pourrait philosopher, mais je ne

sais avec quel fruit. Vecellio aura eu sa raison. Malicieux est l'esprit

de ce satyre, et l'infortunée jeune fille montre cet effroi qui est

l'indice de la pudeur et de la surprise, mais qui la rend plus belle et

plus intéressante. Cette peinture existe dans la galerie Barbarigo, et

c'est une de celles qui, après la _Madeleine_, la _Vénus_, la

_Notre-Dame au Bambino_, attire à soi l'attention.» L'abbé Giuseppe

Cadorin.]

[Note 6: Les fils de Lavinia survécurent et eurent en don de Pomponio,

leur oncle, tous les biens qui, sur les territoires de Serravalle et de

Conegliano étaient possédés par Titien, excepté en cette dernière

cité une petite maison dans le bourg de Saint-Antoine. Par la suite du

temps, cette descendance devint moindre. La noble famille Filomena

hérita des biens de celle de Sarcinelli, mais la race des Filomena

s'étant éteinte aussi, par la mort d'une dame, arrivée il n'y a pas

beaucoup d'années, le palais de Lavinia vint en la possession de la

famille Carnieluti, par laquelle il est habité.]

[Note 7: Boccherini en a éternisé la mémoire, la belle Violante, en

louant le portrait qui se trouve dans la galerie Serra, à Venise, avec

les vers suivants--mot à mot--en idiome vénitien:

Ici est cette Viola ou Violante

Que aussi Titien lui voulut donner du nez

À la bonne odeur. Du reste je m'en tais,

Car il ne fut pas un voluptueux amant.]

[Note 8: Selon l'inscription de la gravure de Hollar: _Joannina Vecellia

Pictressa, filia prima Titiani_, il semblerait que Titien aurait eu une

autre fille peintre; mais cette inscription est un mensonge, car, en

étudiant la figure de l'estampe et la confrontant avec celle des autres

graveurs, ce n'est point une autre que Lavinia qui soulève des fruits

sur un bassin.]

[Note 9: V. St di Milano, di Pietro Verri, t. V, page 209, à la note.

Édition de Milan, in-16, 1830.]

[Note 10: Titien était renommé par ses saillies toutes vénitiennes.

On citait ses mots jusqu'en ses derniers jours. On lui rapporta que

Paris Bordone trouvait dans le _saint Pierre martyr_ ses chaires trop

rouges: «Ils ne sont si rouges que par sa colère de voir tant de

peintres qui n'ont pas de sang dans les veines critiquer les

chefs-d'œuvre.»]

[Note 11: Titien s'inclinait même devant Arétin. Il le peignait pour

être proclamé grand artiste. Tintoret n'eut pas les mêmes

ménagements: un jour il alla chez le poëte et lui prit mesure avec un

pistolet: «Pierre Arétin, vous avez trois de mes pistolets de haut,»

lui dit-il. Le peintre était bien nommé _Robusti._]

[Note 12: Ces lettres curieuses, trouvaille rarissime, sont des pages

trop vivantes de l'histoire de l'art pour ne pas les imprimer ici.]

[Figure 8: Portrait d’après Paul Véronèse]

Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture · 第 30 / 50 题