À SA MAJESTÉ PHILIPPE II, À MADRID

«Venise, 5 août 1554.

La _Cène de Notre-Seigneur_, promise depuis longtemps à Votre Sacrée

Majesté, est terminée, par la grâce de Dieu, après un travail de

sept ans. J'y ai presque travaillé continuellement, avec le désir de

laisser à Votre Majesté, dans mes dernières années, le plus grand

témoignage que puisse jamais produire mon très-ancien dévouement pour

elle. Plaise à Dieu que cet ouvrage paraisse tel à votre jugement

exquis, afin que l'on voie que j'ai fait du moins tous mes efforts pour

le satisfaire! Je consignerai, un de ces jours, ce tableau pour Votre

Majesté, dans les mains de son secrétaire Garzia Ernando, ainsi que

vous l'avez ordonné.

Je supplie en attendant votre clémence infinie, afin que, si mes longs

services ont pu jamais lui être agréables en quelque chose, elle

daigne me faire la grâce d'ordonner que je ne sois plus aussi longtemps

fatigué par vos agents pour retirer mes appointements soit d'Espagne ou

de la chambre de Milan, et passer désormais plus tranquillement ce peu

de jours qui me reste à consacrer à votre service. Alors, libre de

mille soins continuels pour me procurer le peu d'aliments que j'en

retire, je pourrais employer tout mon temps à travailler pour Votre

Majesté, sans en perdre la plus grande partie, comme je suis obligé de

le faire, à écrire çà et là à vos divers chargés d'affaire; ce

qui m'occasionne beaucoup de dépenses souvent vaincs, pour avoir ce peu

d'argent que je puis à peine retirer depuis tant de temps.

Je puis assurer à votre clémence que, si Votre Majesté connaissait ma

peine, votre pitié infinie aurait compassion de moi, et qu'elle

voudrait m'en donner quelques marques. Quoique, par une bonté

particulière, Votre Majesté donne les ordres de me payer, jamais on ne

le fait selon ses intentions et selon la forme usitée.

Voilà la cause pour laquelle je suis obligé de recourir humblement aux

pieds de mon catholique souverain, en suppliant sa piété de pourvoir

à mon infortune; et, ne voulant pas le fatiguer plus longtemps de mes

plaintes, je lui baise les mains.

Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture · 第 29 / 50 题