GIORGIONE

_Le pinceau de Léonard de Vinci et la palette de Giorgione_, disait an

maître; mais ne sont-ils pas, l'un comme l'autre, le miracle de l'art?

Giorgione voulait être à Venise ce que Léonard de Vinci avait été

à Florence et à Milan. Comme Léonard de Vinci, il était né

chevaleresque, doué de l'intelligence souveraine. Il avait la beauté

et le charme, la force et la grâce, l'autorité et la magnificence. Lui

aussi, il proclama l'art affranchi; les écoles gothiques furent

fermées; il décréta que le seul maître étant la nature, la seule

inspiration était le beau.

La foi en l'Art élevait son Église à côté de la foi en Dieu.

À force de travail, les peintres primitifs éteignaient dans leurs

œuvres ce rayon du génie qui, chez les maîtres, donne aux figures

peintes je ne sais quelle âme qui est déjà la vie. L'œuvre de

Bellini et de son école nous émerveille par la patience; l'œuvre de

Giorgione et de son école nous transporte par ses miracles. Là-bas, ce

n'est qu'une œuvre d'art; ici, c'est une œuvre de vie; là-bas, nous

nous étonnons devant le labeur de l'atelier; ici, nous sommes surpris

par ce don inouï de création: le labeur se cache sous des prodiges de

puissance. Giorgione et ses disciples, tout en contenant leurs forces,

ont répandu toutes les fortunes de l'art comme des enfants prodigues.

Quelquefois même le fleuve envahit ses rives; mais avant l'arrivée de

Véronèse et de Tintoret il ne débordera pas.

Les trois Italiens, les trois inspirateurs qui furent le mieux doués,

sont Léonard de Vinci, Raphaël et Giorgione; il y a du Dieu dans ces

trois hommes. Voyez-les à leur soleil levant, ils se dépensent en

fêtes et en amours; on ne sait pas où ils étudient, tant la vie les

appelle à toutes ses aspirations. L'atelier est bruyant, on y fait des

armes, on y joue du violon, on y dit des vers. Les maîtresses viennent,

les Violantes et les Fornarines; elles aussi vont donner la vie au

pinceau, car elles ne poseront pas pour l'amour de Dieu, mais pour

l'amour de l'Amour.

Et combien d'ateliers voisins où on ne s'amuse pas, où on travaille

gravement, et où on ne trouve ni la ligne éloquente ni la couleur

divine! C'est qu'il y a dans l'art les initiés, ceux-là qui savent

tout sans avoir rien appris, je me trompe, s'ils savent tout, c'est

qu'ils ont eu le don de lire, à livre ouvert, le livre de la vie, là

où les autres s'épuisent à l'A, B, C.

Giorgione, cet autre Arioste, qui écrivait ses poëmes avec un pinceau

d'or, tout en vivant à cœur ouvert, tout en jetant sa jeunesse aux

aventures et sa vie aux femmes, garda toujours dans son œuvre, comme

dans un tabernacle, cette fleur d'intimité qu'il avait cueillie dans le

jardin des vieux maîtres, et qui répand un si chaste et si sympathique

parfum dans l'âme du spectateur. Cette fleur-là, Titien la cueillit

aussi, mais elle s'est fanée dans ses mains. Véronèse, qui fut à

Titien ce que Titien fut à Giorgione, était trop à la surface pour

s'inquiéter des voix intérieures, des poésies cachées, des poëmes

invisibles.

On ne connaît pas Giorgione si on n'a pas un peu couru le monde. On ne

le retrouve guère à Venise, où Titien vous éblouit à chaque pas;

mais quand on s'est enivré du soleil de Titien, on cherche Giorgione,

cette aurore déjà dorée, mais gardant ces belles teintes roses qui se

fondent si harmonieusement sur la palette du ciel quand le soleil les

caresse.

Giorgione voyait de plus loin et de plus haut que Titien. Il regardait,

par-dessus les exemples de Bellini, les exemples de Léonard de Vinci et

du Corrége.

Il ne voulut imiter ni l'un, ni l'autre; mais tout en gardant sa forte

originalité, il étudia le merveilleux clair-obscur de Léonard de

Vinci. Il ne rechercha pas comme ce grand maître la poésie des ombres,

mais c'est souvent par le même travail qu'il arriva à la poésie de la

lumière. Là où Vinci songe, Giorgione parle. Le maître de Milan se

réfugie dans les solitudes mystérieuses de l'art: le maître de Venise

aime les fêtes bruyantes du pinceau, mais des deux côtés le cœur bat

au même sentiment, devant la poésie de la Nature.

Pareillement il y a un monde et un trait d'union entre Corrége et

Giorgione. Si Corrége enseigne la grâce fondante et le charme

pénétrant, Giorgione montre ces beaux airs humains que ne comprime

plus la peur du péché, ces libres expressions, ces épanouissements de

l'âme sur la figure, qui sont aussi la marque de la beauté dans l'art.

Giorgione vivait comme il peignait: il jetait l'or à pleines

mains,--les jours où il en avait,--sur les pas de sa maîtresse. Les

jours où il n'avait pas d'argent, il ne se croyait pas plus pauvre pour

cela. Il n'eût jamais, dans sa fierté, signé les épîtres de Titien

à Charles-Quint. Il disait qu'un peintre était roi chez lui. Le duc de

Parme lui dépêcha un gentilhomme pour l'amener à sa cour, où toutes

les dames voulaient être peintes par lui. L'ambassadeur trouva le

peintre de Castel-Franco le pinceau à la main devant une de ces fêtes

giorgionesques qui sont comme la première épreuve, plus ferme et plus

chaude, des fêtes galantes de Watteau.--Vous allez partir avec moi, dit

le gentilhomme.--Demain, dit Giorgione. L'ambassadeur attendit. Le

lendemain il fallut attendre encore, puis le surlendemain, puis toute

une semaine. Et comme le gentilhomme se fâcha: «Comment voulez-vous,

lui dit Giorgione, que je quitte ma cour pour aller à celle d'un

autre?»

Giorgione, comme Léonard de Vinci, ne se disait jamais vaincu. Pour lui

la peinture était l'art par excellence. Il disait: «Je bâtis des

palais, je sculpte, j'écris des poèmes et je chante comme un

musicien.» Selon Vasari, dans le temps où le Verruchio exécutait son

cheval de bronze, «Giorgione se rencontra avec plusieurs artistes qui

prétendaient que la sculpture avait sur la peinture l'avantage de

montrer une figure de tous les côtés, pourvu qu'en tournant autour

d'elle on changeât le point de vue. Giorgione, au contraire, soutenait

que la peinture pouvait offrir tous les aspects d'un corps et les faire

embrasser d'un seul coup d'œil sans qu'on eût besoin de changer de

place. Il s'engagea même à représenter une figure que l'on verrait

des quatre côtés à la fois. Les pauvres sculpteurs se mirent la

cervelle à l'envers pour comprendre comment Giorgione se tirerait d'une

semblable entreprise. Il peignit un homme nu, dont les épaules sont

tournées vers les spectateurs. Une fontaine limpide réfléchit son

visage, tandis qu'un miroir et une brillante armure reproduisent ses

deux profils: œuvre charmante et capricieuse qui justifia les

prétentions du grand artiste.»

Comme Léonard de Vinci, Giorgione a tout tenté.

Selon la tradition, Giorgione a aimé Violante aussi; mais c'est une

autre femme, une patricienne, devenue sa maîtresse, qui lui donna

«l'amour et la mort.» Elle se passionna sous ses yeux pour un de ses

disciples, Pietro Luzzo, de Feltre, un beau garçon qu'il avait admis à

ses fêtes de tous les jours. Sa maîtresse partit avec le disciple;

elle revint une fois comme pour mieux asservir ce pauvre cœur déjà

dans l'enfer. Elle repartit et ne revint plus. Tout à ses colères

jalouses, Giorgione voulut jouer le dédain; mais cette femme était son

âme, il mourut.

Qui donc a écrit ce beau sonnet sur la vie de _Giorgione_ et sur

l'_ombre_ aimée qui errait avec lui?

J'ai peint dans le monde, et il fut si grand le bruit

De ma renommée dans cette contrée et dans cette autre,

Que ma gloire égale celle de Zeuxis et d'Apelles,

Et que tout rivage éloigné retentit de mon nom.

Dans mon jeune âge, je quittai ailes déployées

Le nid paternel pour aller acquérir des grâces nouvelles;

De là, je m'envolai au ciel, parmi les étoiles d'or,

Où j'ai une chambre meilleure et une demeure sûre.

Ici, entre les âmes éternelles et divines.

Je prend, pour les imiter, des idées plus belles,

Ornées de grâces et ardentes de lumières.

Et je continue le travail de mon pinceau,

Et je vais errer avec l'ombre aimée parmi les vivants,

Tandis que je prends des formes divines dans le ciel.

Giorgione et Titien, nés à la même heure, eurent le même ciel, le

même maître, presque le même pinceau et peut-être la même

maîtresse. Mais Giorgione, qui menaçait d'enterrer toute sa

génération par sa force herculéenne, mourut comme un enfant d'une

trahison de femme, tandis que Titien, svelte et pâle en sa jeunesse,

traversa les passions sans y laisser sa force. Giorgione avait un cœur

vaillant et tendre, un cœur d'or; Titien avait un cœur de bronze.

Chamfort disait: «Il faut que le cœur se brise ou se bronze.»

Giorgione eut le cœur brisé là où Titien eut le cœur bronzé, si

l'on me permet ce jeu de mots qui peint si juste.

L'art et l'amour ont été toute la vie de Giorgione. Des sa jeunesse il

a représenté, dans son paysage de Castelfranco, avec le château sur

le second plan et ses belles montagnes bleues à l'horizon, il a

représenté trois jeunes filles qu'il aimait, comme on aime à l'aube

avec les rêveries embrumées encore,--comme on aime avant la passion,

ce soleil qui dévore les dernières visions du matin.--Ces trois belles

filles, qui ont tout à la fois le type des Trévisanes et des

Vénitiennes, cheveux onduleux et dorés, ovale mollement arrondi,

regards naïvement amoureux, sont peintes toutes nues sous les frais

rideaux de la ramée. Et ainsi elles sont métamorphosées en ces trois

Grâces qui se soumettent au jugement de Paris. Paris, c'est un peu

Giorgione. Il les regarde si longtemps qu'il ne songe plus à donner sa

pomme. Ce curieux tableau, de la première manière du peintre, indique

encore l'atelier de Bellini par quelques timidités de contour; mais

quelle merveille déjà par les horizons, le ciel, les arbres! Le

maître se révèle partout. Les figures même, toutes discrètes encore

et comme enchaînées dans leur pudeur, ont un charme tout

giorgionesque. Le beau Paris est beau: il a raison de garder la pomme.

Giorgione s'est peint plus d'une fois. On peut étudier à Venise et à

Munich sa tête énergique et douce, forte et tendre. L'intelligence a

élargi ce front superbe, l'amour a tempéré par un sourire cette

lèvre fière. C'est la beauté, mais la beauté impérieuse qui n'est

pas comprise par les femmes. Ce n'est pas le miroir à coquette qui,

comme le miroir, n'a qu'une surface polie. Giorgione, par son aspect

rude et méditatif, ferait peur à une petite-maîtresse; mais une vraie

femme s'y prendrait par le cœur et par l'âme.

[Figure 7: Flore d’après Titien]

Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture · 第 22 / 50 题