La vie de Michel-Ange, c'est l'histoire de ses créations. Ce qui le
rend, en effet, presque autant que son multiple et effrayant génie, le
vrai modèle, le type souverain du grand artiste, c'est cette absorption
complète et continue de sa pensée dans la mise en œuvre du grandiose
et du beau. Toutes ses heures, toutes ses forces, tout son amour, toutes
les sollicitudes de sa longue existence, tous les rêves, toutes les
ambitions de son intelligence, tout en lui vit d'une seule et même
âme: l'art seul est pour lui l'instrument, le moyen et le but; mais ce
n'est pas l'art dans sa matérialité, l'art sans visée supérieure et
sans philosophie: Michel-Ange voit le culte dans le temple, sent Dieu
dans la nature; et, comme d'un nimbe céleste, toutes ses créations
sont couronnées d'idéal. Sous ce rapport, les recueillements, les
aspirations de sa noble pensée, condensés en sonnets et en
cantilènes; ces lyriques soupirs, qu'on a souvent dédaignés, au
milieu du splendide bagage de sa gloire, ont une valeur
d'interprétation que nous nous garderons de négliger. Ses poésies
montrent en lui les deux soucis divins, les deux préoccupations
éternelles et sublimes: Dieu et l'idéal! Dieu et l'idéal, voilà le
secret de son immortalité.
L'antique maison des comtes de Canosse avait longtemps tenu un rang
illustre à Reggio, et plus tard en Toscane. Un comte Boniface de
Canosse avait été seigneur de Mantoue. Plusieurs de ses descendants,
venus à Florence, y occupèrent successivement les grandes charges de
l'État. La plupart d'entre eux avaient porté le nom de Buonarroti, et
ce nom, de la sorte inscrit honorablement dans les fastes de la
république, finit par se substituer entièrement à celui des
ancêtres. Or, la fortune de cette famille n'était plus au niveau de
son illustration, et Ludovic, fils de Buonarroti de Simoni, ne
conservant des grandeurs de sa race qu'un orgueil intraitable et une
austère fierté, remplissait les modestes fonctions de podestat de
Caprèse et Chinsi, lorsque Francesca di Neri, sa femme, lui donna au
château de Caprèse, le 6 mars 1474, l'enfant qui fut Michel-Ange.
Les particularités merveilleuses n'ont pas manqué pour les
chroniqueurs dans cette grande naissance. Francesca di Neri, aux
derniers temps de sa grossesse voyageant à cheval, avait été
violemment jetée sous les pieds de sa monture, sans qu'un accident
fâcheux s'en fût suivi. On s'est plu avoir dans ce fait une sollicitude
toute spéciale du ciel, comme on trouva plus tard, dans le nom
d'archange du nouveau-né, une prédestination pour l'immortalité.
Les fonctions du podestat expirant alors, la famille revint à Florence,
et l'enfant fut placé en nourrice à Settignano, bourg voisin de la
ville, où se trouvaient les biens des Buonarroti. La nourrice était
fille, sœur, femme de tailleurs de pierres; d'où Michel-Ange se
plaisait à dire qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il eût tant
de goût pour la pierre, ayant sucé cet amour au sein de sa nourrice.
Mais le patricien de race antique ne devait pas voir sans protestation
son fils tourner vers les arts toutes les ambitions de sa jeune pensée.
Il en voulait faire un lettré, un personnage, un podestat sans doute.
L'enfant fut donc envoyé de bonne heure chez François d'Urbino,
grammairien renommé. Malheureusement, les dessins, les croquis, les
pochades au charbon, au crayon, à la plume, le captivaient bien plus
que la grammaire. Il apprenait très-peu, et dessinait déjà d'une
façon surprenante. Les deux frères Ghirlandajo, Dominique et David,
tenaient alors école de peinture à Florence. Un de leurs plus jeunes
élèves, François Granacci, suivait aussi les leçons de François
d'Urbino. Michel-Ange eut promptement deviné un ami. Granacci commença
par lui procurer en secret des modèles, et le conduisit bientôt dans
l'atelier même de ses maîtres. Là, Michel-Ange donna de telles
preuves de sa supériorité, que son père dut enfin céder, à
contre-cœur toutefois, au courant de cette irrésistible vocation.
L'enfant, âgé de quatorze ans, fut placé pour trois ans en
apprentissage dans l'atelier où l'entraînait l'instinct de son génie;
mais ses maîtres, loin de lui demander aucune rétribution,
consentirent, au contraire, à lui accorder d'année en année une
rémunération progressive de six, huit et dix florins. Dès lors, en
effet, Michel-Ange avait plutôt à donner qu'à recevoir des exemples.
On cite quelques faits qui en sont des preuves surabondantes. Tantôt,
c'est l'œuvre de ses maîtres eux-mêmes qu'il corrige en leur absence,
et les maîtres admirent; tantôt c'est une remarquable estampe d'un
Hollandais célèbre, Martin Shœn, un _Saint Antoine flagellé par des
démons_, qu'il copie à la plume, qu'il modifie d'une main puissante,
qu'il enrichit d'une couleur fantastique, qu'il complète, qu'il rend
plus étrange et plus saisissante encore par des inventions magistrales,
au point d'en faire un chef-d'œuvre. Un autre jour enfin, c'est une
copie qu'il restitue en place du modèle: la copie vaut l'œuvre
originale; une couche de fumée donne à la toile neuve l'aspect et
l'harmonie des vieilles peintures, elles maîtres s'y trompent; et
Michel-Ange se dit sans doute qu'il n'a plus rien à apprendre des
leçons de ceux-là, qu'il n'étudiera désormais que les immortels
chefs-d'œuvre et la sublime nature.--En lui le grand peintre est
trouvé. Dominique Ghirlandajo avait, du reste, non sans un dépit
jaloux, mais qui n'excluait pas la franchise, fait la juste part de
chacun. «L'enfant, s'était-il écrié, en sait plus que nous tous!»
Laurent de Médicis, dit _le Magnifique_, poëte et homme d'État
supérieur, protecteur éclairé des lettres et des arts, gouvernait
alors Florence avec un rare génie. Ses grandes manières, son
éloquence entraînante, cette cour de nobles esprits qu'il avait su se
créer, et la prospérité matérielle assurée par ses habiles efforts
à sa patrie glorieuse encore, faisaient presque oublier la liberté
perdue. Quelques grands cœurs soupiraient dans l'ombre; mais
Savonarola, l'impétueux apôtre, de sa voix prophétique et superbe,
tonnait seul, au nom des antiques mœurs, contre les corruptions du
présent asservi; et, les chaînes cachées sous des fleurs ne blessant
trop personne, la cité supportait sans se plaindre un joug que le
souverain savait alléger à propos. Florence était grande du moins par
l'esprit. Cette grandeur semblait lui suffire.
Or, parmi les établissements de Laurent qui, de son temps, exercèrent
une large influence sur le développement des beaux-arts, il faut
signaler surtout l'école de peinture et de sculpture qu'il avait
fondée dans son propre palais, sous la direction de maître Bertoldi,
sculpteur renommé. Les jardins du prince servaient d'ateliers aux
statuaires; des profusions de marbres dégrossis, de merveilleux
modèles ou de précieux débris de l'antique, appelaient les jeunes
artistes à l'œuvre, ou leur prodiguaient les meilleures leçons.
Michel-Ange et son ami Granacci s'étaient aventurés dans ce musée en
action. Michel-Ange, pétrissant, dès le premier jour, la glaise au
gré de son génie, étonnant bientôt de ses _terres cuites_ le
professeur lui-même, n'hésita pas davantage à s'attaquer au marbre,
et, le ciseau en main, comme il s'était deviné peintre, il se sentit
sculpteur. Un jour donc, il lui prit fantaisie de copier une tête de
faune, fragment incomplet et mutilé de l'antique. Le jeune audacieux
reconstitue l'ensemble en lui donnant une expression étrange et
naturelle à la fois. Le vieux faune revit; son front ridé s'anime, et
sa face s'épanouit dans un éclat de rire grimaçant et joyeux.--Au
dernier coup de ciseau, un témoin était survenu; il contemplait
l'œuvre improvisée par l'enfant; il admirait déjà.
«Mais, dit enfin le nouveau venu, c'est bien un vieux faune que vous
avez voulu faire?--Apparemment, reprit l'artiste étonné.--Eh bien!
jeune homme, où donc avez-vous vu des vieillards qui rient et laissent
voir une bouche ornée de toutes ses dents?»
Laurent de Médicis (car c'était lui) s'éloigna alors sans en dire
plus long, et Michel-Ange aussitôt de briser deux dents à son faune;
puis, voulant une vérité plus complète encore, il creusa la gencive
pour imiter l'alvéole d'où la dent était tombée.--Laurent, revenu
sur ses pas, fut alors si frappé de cette ingéniosité rapide et
merveilleuse, il trouva d'ailleurs de telles promesses dans ce morceau,
où le sentiment de l'antique, traduit plus qu'imité, vivait dans une
inspiration toute moderne et dans un mouvement pleinement original,
qu'il adopta aussitôt par la pensée tout le glorieux avenir entrevu.
Il emmena donc avec lui Michel-Ange, l'établit dans son palais comme un
membre de la famille, et l'admit chaque jour à sa table, dans les
conditions d'une honorable égalité, sans permettre qu'on fit
désormais nulle différence entre l'artiste et ses propres enfants.
À dater de ce jour, le vieux Buonarroti commença à penser que son
fils n'infligerait peut-être pas au nom de l'antique race des comtes de
Canosse l'indigne déchéance dont il avait cru ce nom menacé. Laurent
avait d'ailleurs étendu jusqu'au père la faveur dont il entourait le
fils, et, en demandant au rigide patricien qu'il laissât Michel-Ange à
la cour, il lui avait accordé pour lui-même une place modeste, il est
vrai, mais qui suffisait à ses désirs.
Toutefois, la prospérité avait fait aussi des jaloux au jeune et
déjà célèbre artiste. Il avait eu des rivaux qui ne consentaient pas
encore à l'accepter pour ce qu'il devait être, à l'accepter pour le
suzerain de l'art. Un jour qu'ils étudiaient à plusieurs les
admirables peintures que le Masaccio venait d'achever dans la chapelle
_del Carmine_, sur un mot vif peut-être du jeune Michel-Ange, un de ses
camarades, robuste et brutal compagnon, Torregiano de Torrigiani, lui
asséna à poing fermé au milieu du visage un coup si violent, que l'os
en fut brisé et les cartilages écrasés. On emporta Michel-Ange sans
connaissance au palais. Il devait garder toute sa vie la trace de cette
odieuse brutalité, qui ne demeura pas, du reste, impunie: Torregiano
fut chassé pour quelque temps de Florence.
La cour du Médicis était, nous l'avons dit, une sorte d'académie
élégante, où les lettrés et les poëtes, aussi bien que les
artistes, recevaient la plus gracieuse hospitalité. Parmi les plus
célèbres, et entre beaucoup d'autres, on remarquait Marsile Ficin, Pic
de la Mirandole, bien jeune encore, et surtout Ange Politien, le plus
illustre littérateur de son temps, que Laurent avait chargé de
l'éducation de ses fils.
Politien avait promptement apprécié les promesses de génie de
Michel-Ange. Il lui prodiguait les conseils et les hautes leçons. On
peut supposer que, dans l'intimité du poëte savant, le jeune artiste
compléta avec bonheur son instruction, mal commencée chez le
grammairien François. On ne voit pas, en effet, dans quelle autre
période de sa vie il eût étudié à fond les lettres, la mythologie,
et surtout les saintes Écritures, l'Ancien et le Nouveau Testament,
dont son pinceau devait plus tard si savamment traduire les immortelles
pages. Sous la dictée de Politien, pour ainsi dire, il exécuta alors,
en demi-relief, le _Rapt de Déjanire_ et le _Combat des Centaures._
C'était en se rappelant cette œuvre, qui lui révéla à lui-même
toute sa puissance de statuaire, que Michel-Ange se reprochait plus tard
d'avoir fait autre chose que de la sculpture. Sa modestie ne voulait pas
comprendre qu'il avait trois royaumes à remplir de sa gloire.
L'heureux séjour de Michel-Ange dans la familiarité de Laurent de
Médicis et de son glorieux entourage avait duré trois ans. La mort du
prince vint tout à coup interrompre cette noble vie d'art et d'étude.
Laurent expira, jeune encore, entre les bras de ses amis les plus chers,
Politien et Pic de la Mirandole. Il voulut aussi, pour bien mourir,
recevoir le sévère adieu de Savonarola lui-même, dont il avait
toujours supporté sans colère les foudroyantes censures.
Pierre de Médicis, l'aîné des fils de Laurent, avait succédé à son
père. Il se sentait aussi du penchant pour Michel-Ange, mais il
subissait les captations du génie sans être digne de le comprendre. Au
dire des chroniqueurs, son affection se partageait, avec une égalité
peu intelligente, entre l'artiste déjà maître et un certain bretteur
espagnol, grand, beau, bien fait, bien découplé, dont les mérites
corporels charmaient le jeune prince autant au moins qu'auraient fait
des chefs-d'œuvre. Michel-Ange trouvait sans doute les sympathies de
son second protecteur, en de telles conditions, peu flatteuses. Pierre
d'ailleurs, oublieux des exemples de son illustre père, ne prodiguait
plus les blocs nouveaux venus de Carrare ou les antiques débris de
Paros: rien à tailler, rien à étudier désormais dans la maison des
Médicis. Un jour cependant, le jeune prince s'avisa de songer que la
main de Michel-Ange était puissante à pétrir la matière et à mouler
des colosses. C'était en décembre; pendant la nuit, la neige avait
couvert d'une couche épaisse les cours du palais. On vient chercher
Michel-Ange, et le nouveau souverain de Florence lui ordonne d'ériger
à sa gloire une immense statue de neige. L'artiste comprit qu'il
fallait chercher ailleurs des encouragements et du travail; il fit donc,
à la demande du prieur de Saint-Esprit, temple renommé dans Florence,
un christ en bois presque aussi grand que nature. Le prieur fut
enthousiasmé de l'œuvre et de l'artiste. Michel-Ange devint le
commensal du monastère; il dut peut-être à cette heureuse
circonstance une des rares perfections de son talent. Le prieur
s'occupait d'anatomie: Michel-Ange s'associa à ses travaux avec une
ardeur sans égale. Plein de l'amour de la science et de l'art, il
étudia péniblement le cadavre, il chercha passionnément la vérité
du dessin dans la réalité même de la nature; et ce fut de ce moment
qu'il arriva à cette audace suprême, à cette certitude absolue du
trait, qui lui permettait de faire tous les croquis de ses tableaux, non
pas au crayon, mais à la plume. Or, le crayon a le droit d'hésiter
quelquefois, s'il supporte une correction facile, le trait de plume, on
le sait, est définitif, on n'y corrige rien, et ceux-là seuls s'y
hasardent qui marchent à coup sur dans leur art, traçant d'une main
résolue la ligne irrévocable.
Cependant Florence se lassait d'un despotisme sans gloire. Pierre avait
continué, exagéré les pouvoirs absolus de son père; il n'imitait
rien de sa grandeur. Les signes précurseurs des chutes de princes se
manifestaient de toutes parts. Ces pressentiments populaires, ces vagues
prophéties, ces prédictions contagieuses qui s'emparent
superstitieusement de la pensée publique, et les nobles tout bas, et le
peuple à demi-voix, et Savonarola à voix haute, tout murmurait,
annonçait, proclamait l'affranchissement futur.
Une élite républicaine s'exaltait aux grands souvenirs; un peuple
libre allait renaître aux nobles espérances. Et alors, prévoyant les
orages, sentant combien ses études et son art avaient besoin de calme,
Michel-Ange jugea prudent de s'éloigner.
Il partit donc pour Venise, où il ne trouva ni accueil ni travail; de
là, pour Bologne, que gouvernait assez rudement Jean Bentivoglio. En ce
temps, les étrangers ne devaient pas entrer dans la ville sans s'être
fait apposer, sur l'ongle du pouce, un cachet de cire rouge. Michel-Ange
était en contravention avec cette loi, qu'il ignorait sans doute; il se
vil donc traduit devant le juge et condamné à une amende de cinquante
livres bolonaises. Or, cette condamnation n'ayant pas consulté les
modestes dimensions de son petit pécule, il allait immédiatement subir
l'hospitalité forcée de la prison, si un gentilhomme de l'assistance,
Jean-François Aldovrandi, qui peut-être avait déjà entendu parler de
son précoce talent, n'eût répondu pour lui et fait réformer la
peine. Messer Aldovrandi ne s'en tint pas à ce beau procédé: il sut
vaincre les premiers refus de l'artiste, et lui fit, avec grâce,
accepter sa maison et sa table. Là, Michel-Ange se fit une vie selon
ses goûts d'étude: il donnait le jour à l'art; le soir, il lisait à
haute voix, devant son hôte, Pétrarque, Boccace et surtout Dante.
Le digne gentilhomme bolonais trouva même un travail assez important
pour son protégé. Michel-Ange eut à exécuter, pour l'église de
Saint-Dominique, une statue de saint Pétrone et un ange de
demi-grandeur agenouillé devant l'autel. Ces deux marbres furent
promptement achevés, puis inaugurés à la satisfaction de tous, en
exceptant toutefois un sculpteur bolonais qui avait longtemps espéré
être chargé de cette tâche. Celui-ci prétendit qu'on l'avait
indignement frustré au profit d'un étranger, et fit même savoir à
Michel-Ange qu'il lui préparait un mauvais parti pour le jour où il le
rencontrerait à propos.
Michel-Ange ne se sentit pas suffisamment en sûreté dans un pays où,
pour une seule protection, il devait trouver toutes sortes de haines,
surtout s'il s'efforçait de sculpter ou de peindre; il songea donc à
rentrer dans sa patrie. Là, du reste, les pressentiments populaires
n'avaient pas tardé à se réaliser. Florence insurgée, sans lutte et
presque sans effort, venait de chasser Pierre de Médicis et ses
frères. Savonarola, l'apôtre républicain, régnait par l'enthousiasme
et gouvernait par la parole. Un calme austère succédait déjà aux
premiers orages. Michel-Ange ne dut pas se déplaire au milieu de cette
atmosphère d'indépendance; mais le gouvernement avait à sauvegarder
tout d'abord des intérêts plus pressants que ceux de l'art, et les
grands travaux allaient encore se faire attendre. Toutefois
l'inactivité était, pour le noble artiste, un insupportable fardeau;
il fut bientôt à la tâche. C'est en ce temps qu'il sculpta un _Amour
endormi_, dont on sait l'histoire. La statue, mise d'abord en terre et
parée, pour ainsi dire, d'une vétusté artificielle, fut envoyée à
Rome, où on la vendit, comme antique, au cardinal de Saint-Georges. La
supercherie s'ébruita, et le cardinal, irrité d'avoir été pris pour
dupe, envoya un de ses gentilshommes à Florence pour s'assurer de la
fraude. Michel-Ange ne s'en défendit pas; et, pour prouver au contraire
que lui seul pouvait avoir le droit d'une telle audace, il dessina d'un
trait cette main célèbre dont la hardiesse semblait donner à la
statue le contre-seing du génie. Le gentilhomme, dominé par cette
fière franchise, proposa soudain à l'artiste de l'emmener à Rome, en
lui promettant la protection du cardinal. Michel-Ange accepta; mais il
n'eut pas beaucoup à se louer de son nouveau patron, et ne fit rien
pour lui.
Ce n'est pas cependant à dire que le vaillant artiste dût rester sans
ouvrage. Il fit d'abord, pour un gentilhomme distingué, Jacques Galli,
ce merveilleux Bacchus qui devait plus tard enrichir le musée de
Florence, et qui suffit alors à établir sa renommée dans Rome. Après
le Bacchus, il dut exécuter, pour le même, un nouveau Cupidon, et
bientôt ensuite il entrait de plain-pied dans sa gloire en livrant à
l'admiration générale le magnifique groupe de _Notre-Dame de Pitié_,
pour qui l'enthousiasme et l'éloge durent inventer de nouvelles
formules. Condivi, le respectueux élève et le biographe passionné de
Michel-Ange, nous a transmis quelques paroles du maître qui expliquent
sa pensée tout entière sur celle création, et qui témoignent aussi
combien la foi, combien l'amour divin, combien les aspirations élevées
d'un glorieux spiritualisme sublimifiaient, pour ainsi dire, l'âme des
artistes souverains, quand leur main domptait et transfigurait la
matière. Condivi demandait après beaucoup d'autres, à son maître,
pourquoi, sans souci de l'âge et sans calcul des années, il avait
prodigué tant de jeunesse et de fraîcheur au front de la Vierge.
«Cette critique est ma gloire, repartait Michel-Ange; la chasteté fait
l'éternel printemps des vierges, et l'inspiration d'en haut est
glorieusement visible dans mon œuvre, puisqu'il m'est donné d'y
manifester ainsi la pureté virginale de la mère de Dieu. J'ai fait
tout autrement pour son fils, parce qu'il a voulu revêtir toute
l'infirmité de la nature humaine. Tu ne dois donc pas t'étonner que
j'aie donné à Marie l'immortalité d'une virginale jeunesse, tandis
que le Christ, volontairement soumis aux lois du temps, porte, comme
tout homme, les traces de l'âge. La mère s'élève au-dessus de
l'humanité, tandis que le fils s'y confond et s'y plonge.»
Des soins domestiques rappelèrent Michel-Ange à Florence. Sa
réputation lui avait préparé, dans sa patrie, un digne et sympathique
accueil. On le regardait déjà comme le premier des modernes et le
rival des anciens. Il n'avait pas vingt-six ans. On lui donna bientôt
un vaste bloc de marbre que nul n'avait osé attaquer depuis Simon de
Fiesole, qui, cent ans auparavant, avait en vain essayé d'en tirer une
colossale figure. Michel-Ange y trouva, à coups de ciseau, un admirable
David, et la gigantesque statue fut placée à la porte du palais de la
Seigneurie. Le marbre ne lui suffisant déjà plus, il se familiarisa
avec le bronze; il coula, en ce temps, plusieurs remarquables ouvrages;
il peignit aussi quelques tableaux, parmi lesquels une _Sainte Famille_,
qu'on admire à Florence. Mais ce fut surtout le carton de la _Guerre de
Pise_, composé pour les peintures à exécuter dans la salle du grand
conseil de la Seigneurie, qui écrasa toute rivalité et montra, en
Michel-Ange, la puissance du dessin supérieure à tout ce que le monde
des arts avait jamais pu ou devait jamais glorifier. Ce dessin fut fait
pour une sorte de concours ouvert entre Michel-Ange et Vinci. L'œuvre
du grand Léonard, suivant Benvenuto Cellini, était sublime, mais celle
du divin Buonarroti fut le dernier mot de l'art, et ni les anciens ni
les modernes n'ont jamais rien fait qui pût atteindre à celle hauteur.
«Tant que ces cartons existèrent, ajoute le merveilleux ciseleur, ils
furent l'étude de tous les jeunes peintres d'avenir et l'école du
monde.» C'est là, en effet, que le doux génie de Raphaël but
l'audace et la force à la coupe du géant Michel-Ange; et
l'enthousiasme de tous les écrivains du temps, acclamant d'une seule
voix ce prodige, confirme suffisamment pour nous le dire de Benvenuto.
Malheureusement, l'envie guetta patiemment le chef-d'œuvre. Le jour où
les Médicis rentraient à Florence, au milieu du tumulte et de
l'émeute, l'envieux, un homme qui n'était pas sans mérite pourtant,
mais qui ne voulait et ne savait pas admirer, qui, ne pouvant pas être
au premier rang, ne se résignait pas à marcher au second, l'envieux
Baccio Bandinelli, un lâche indigne de son propre talent, se glissait
furtivement jusqu'au palais de la Seigneurie, rampait sans bruit dans
l'ombre jusqu'au dessin sublime, et, d'un couteau impie, larron
sacrilège de la gloire d'autrui, hachait en morceaux l'admiration de
ses contemporains.
L'impétueux Jules II venait de monter sur le trône pontifical. Il
avait connu Michel-Ange à Florence: ces deux fortes, rudes et fières
natures devaient se convenir, parce qu'elles pouvaient se comprendre.
Les souverains d'une irrésistible volonté aiment surtout qui leur
résiste. Cette rareté les étonne; cette audace leur va. Le pape fit
venir le sculpteur près de lui. Le génie de l'art mettait à propos en
présence deux pensées qui se complaisaient à remuer de grandes
choses; ce fut, entre ces deux hommes, un véritable assaut d'immenses
projets et de plans gigantesques. D'un souffle ils édifiaient des
colosses; d'un mot ils créaient des forêts de statues dans
d'impossibles églises. C'était si beau, que ce fut trop beau; il en
fallut rabattre. Quelle que fût sa puissance, et bien qu'il eut trois
fois du génie, Michel-Ange n'avait que deux bras; son âme eût animé
trois mondes, mais sa main trouvait des limites qu'ignorait sa pensée.
Enfin, dans le chaos de projets splendides, il fallait commencer par un
commencement. Le commencement que voulut le pontife, ce fut son tombeau.
«Un tombeau tel qu'aucun souverain de la terre n'ose en rêver un
pareil, dit-il à Michel-Ange, un tombeau digne de Jules II et de
Buonarroti.--Ce sera cher, fit l'artiste après avoir réfléchi et vu
grandir dans son inspiration toute une épopée de marbre pour le
panthéon d'un seul homme.--Combien donc?--Cent mille écus au
moins.--Deux cent mille, et à l'œuvre!» Et Michel-Ange indique à
larges traits comment il comprend le tombeau d'un grand pape. La base du
monument, massif isolé, en forme de parallélogramme, aura dix-huit
brasses de long et douze de large. Aux quatre faces, quatre esclaves
debout et enchaînés. Entre eux, des victoires placées dans des niches
foulant du pied des vaincus. Au-dessus d'une corniche qui couronnera cet
ordre, huit figures de prophètes et de vertus seront majestueusement
assises. Au milieu d'elles, le sarcophage du pontife. Sur le tout enfin,
une haute pyramide, et, à son sommet, un ange debout portant le globe
dans sa main. En tout, quarante statues, sans compter les emblèmes, les
figurines, les bas-reliefs épisodiques et les détails d'ornement.
Voilà le rêve dont Michel-Ange peut faire une réalité. «À
l'œuvre! à l'œuvre! s'écrie encore le pontife enthousiasmé.
Michel-Ange, voilà de l'or, donne-moi du marbre! Aux carrières!
épuise Carrare! Souviens-toi de ma gloire. Va!»
Michel-Ange partit, fut aux carrières, s'attaqua aux rochers, éventra
la montagne, couvrit le sol de colossales ruines, amoncela les énormes
décombres, entassa les superbes débris. Son génie et sa force se
jouaient des rébellions de la pierre. Une seule de ses idées suffit à
le peindre: un roc géant se penchait en surplomb sur la mer; tailler la
montagne en statue, donner au roc une figure et la vie de l'art, cela
devait séduire le père des colosses. La lutte était à sa taille; il
y songea réellement. Le temps seul lui manqua pour se mesurer ainsi
avec la nature. Les envois de marbre le précédaient à Rome; il en
embarrassait les places publiques. Jules II, que l'artiste avait
fanatisé par les premières indications du projet, Jules II le
rappelait en hâte. Les dessins que lui présenta Michel-Ange
achevèrent de conquérir le pape: il voulut que l'artiste s'installât
près de lui. Un pont fut jeté d'une fenêtre à l'autre, pour qu'à
tout heure du jour l'impatience du pontife put surexciter l'ardeur du
statuaire.
Les deux insatiables esprits en vinrent alors à se demander quel serait
l'emplacement du vaste mausolée. Sous le pontifical de Nicolas V, il
avait été question de rebâtir l'église de Saint-Pierre. Michel-Ange
proposa à son hardi patron d'y loger sa tombe. Le pape saisit au vol
cette ambitieuse pensée; il voulut lui-même reprendre par le pied la
création de la basilique nouvelle, et le tombeau passa bientôt au
second plan, dans les engouements aussi ardents que mobiles du pontife.
Or, l'envie épiait la faveur dont Michel-Ange avait eu quelque temps
l'heureux monopole. Bramante, l'architecte favori de Jules II, Bramante,
depuis quelque temps négligé, saisit avec bonheur cette occasion
d'imprimer une diversion aux sympathies de son maître. Il préconisa
assidûment l'église à construire, discrédita la pensée du tombeau.
Michel-Ange ne vit plus venir l'hôte illustre dans l'atelier encombré.
L'argent aussi fut ailleurs, et les ouvriers restés sans salaire, et
les marbres qui n'étaient pas payés, commencèrent à peser lourdement
au statuaire oublié.
Il voulut s'expliquer et se plaindre. Sans plus se soucier que
d'habitude de l'étiquette et des valets, il marcha donc droit au
cabinet de travail où Jules II le recevait d'ordinaire; mais un
camérier lui barra le passage. L'orgueilleux artiste s'arrêta en
foudroyant du regard les courtisans, qui croyaient pouvoir rire. «Quand
votre maître me demandera, dit-il fièrement, à un secrétaire du
pontife, vous lui direz que Michel-Ange est absent.»
De retour chez lui, il donna ordre de vendre tout ce qu'il ne pouvait
emporter, et partit sur l'heure même pour Florence.
Mais Jules II ne l'entendait pas de la sorte. Toutes les gloires du
siècle étaient, selon lui, le fief de sa pensée. Le génie de
Michel-Ange lui appartenait comme le plus orgueilleux fleuron de la
tiare. Il dépêche donc courrier sur courrier, un d'abord, puis deux,
puis trois, jusqu'à six. Il faut qu'on lui ramène son sculpteur soumis
et vivant; mais Michel-Ange était aussi de la trempe des Jules II.
C'était fierté pour fierté, audace contre audace. Quand les gens du
pontife voulurent s'emparer de lui, il leur montra ses armes. Violences
ni prières, rien ne put le fléchir. Le pape épuisa trois mois en
vaines négociations. Des menaces contre l'artiste il avait passé aux
menaces contre la République. Il adressa à la Seigneurie trois brefs
comminatoires pour qu'on lui renvoyât son glorieux réfractaire. La
Seigneurie avait peur; Soderini, le gonfalonier perpétuel, ami de
Michel-Ange, le suppliait à mains jointes de ne pas brouiller son
gouvernement avec le véhément et superbe pontife. Les prières de
Soderini étaient aussi impuissantes que les violences écrites de Jules
II. Rien n'y fit. Buonarroti, poussé à bout, déclara qu'il irait
plutôt chez le Turc, où on l'appelait pour jeter quelque chose comme
un pont gigantesque de Constantinople à Pera; mais qu'il ne savait pas
oublier une insulte, qu'il avait été insulté, et qu'il ne se
soumettrait pas. Cependant Soderini finit par trouver un moyen de le
rapprocher de Jules II sans que le retour eût l'air d'une soumission.
Il conféra à son intraitable ami le titre d'ambassadeur et l'envoya,
au nom de la Seigneurie, porter l'hommage de la République au pape. Le
pape était alors à Bologne, où il venait de pénétrer par les armes.
À la vue de Michel-Ange, il s'emporta sans se contraindre. «Ainsi, tu
devais venir à nous, s'écria-t-il, et tu as attendu que nous vinssions
à toi.»
Le cardinal Soderini voulut excuser Michel-Ange, en rejetant son tort
sur le peu de savoir-vivre des artistes. Mais alors ce fut une autre
affaire. La colère du pape changea d'objet. «Tu injuries mon
statuaire; je ne l'aurais pas fait, moi, dit-il au prélat. Mais,
ajouta-t-il, c'est toi qui es l'ignorant, et, s'il y a ici un imbécile,
ce n'est pas Michel-Ange. Va-t'en!»
On voit que le pontife et le rebelle n'avaient pas beaucoup à faire
pour redevenir les meilleurs amis du monde. Le pape avait d'ailleurs
besoin de Michel-Ange, bien plus que Michel-Ange n'avait besoin du pape.
Le vainqueur de Bologne avait l'intention d'y laisser sa statue en
souvenir de la victoire; par quel autre eût-il voulu se voir couler en
bronze et traduire en géant?--L'artiste se mit à l'œuvre, et le
pontife, avant de retourner à Rome, put voir une première ébauche.
«Un livre dans ma main? dit-il au statuaire.--Non, ce n'est pas cela.
Je suis ici par l'épée.» Michel-Ange comprit. Quelques jours après,
le pontife revint encore. La statue gigantesque avait une main tendue
devant elle; l'action en était véhémente: «Est-ce que cette main-là
donnerait la bénédiction, par hasard?--Elle dit au peuple de Bologne
d'être sage, repartit Michel-Ange.--Bien! fit le pape, tu m'as
compris.» Et il fit promettre au statuaire de le venir rejoindre à
Rome, sans retard, dès que la statue serait debout sur son piédestal.
Au bout de seize mois, la statue était faite; mais elle ne devait pas
longtemps menacer la ville conquise; et le peuple, devant elle, ne se
tint pas plus sage. Elle fut brisée quand les Bentivogli, chassés par
Jules II, parvinrent à rentrer dans Bologne,--le bronze fut fondu, et
on en fit une pièce d'artillerie, qu'en l'honneur du pape on baptisa
_la Julienne._
De retour à Rome, Michel-Ange allait trouver des embûches nouvelles.
Il s'attendait à reprendre le grand travail du tombeau; mais Bramante
en décidait autrement dans les conciliabules de l'envie. Bramante
enviait, il est vrai, à son ennemi, moins les dons de la gloire que la
faveur du pape et les lucratives commandes; mais, quel que fût son
motif, il avait préparé son piège avec beaucoup d'art. Il tenait en
réserve Raphaël, son parent, pour en faire à propos un rival
dangereux en peinture; et il chercha longtemps quelle redoutable
épreuve il pouvait faire infliger au statuaire tant jalouse! Celui-ci
n'avait jamais peint à fresque. Bramante s'efforça de persuader au
pontife que rien ne serait plus beau que la grande voûte de la chapelle
Sixtine couverte de peintures; que la fresque seule convenait à ce
travail, et qu'il y fallait sans tarder employer Michel-Ange. Jules II
croyait qu'on ne peut faire au génie trop de hautains défis.--Notre
Corneille, dont l'âme habitait aussi les hauteurs sublimes, a dit
depuis, dans un vers magnifique:
Il est beau de tenter des choses inouïes.
Le pape devait souffler quelque chose dans le sens de ce vers à
l'oreille de celui qu'il aimait d'un cœur rudement paternel.
Or, Michel-Ange, qui devinait le piège, résista longtemps de tout son
pouvoir; mais enfin, accablé par d'impérieuses supplications, il se
laissa vaincre, il promit; il osa regarder en face la gigantesque
entreprise. Et peut-être, en sondant sa force, put-il encore sourire
des projets de Bramante, misérable avorton de la haine.
Il ne perdit pas de longs jours à écouler sa peur. Il fit aussitôt
venir de Florence quelques peintres habiles qui pratiquaient la fresque,
pour étudier leurs procédés et se faire aider dans sa tâche. Mais,
après les avoir vus travailler quelque temps, maître du secret de leur
art, et plus confiant en lui désormais qu'en personne, il les congédia
tous ensemble, et fit effacer tout ce qu'ils avaient commencé.
Alors c'est le génie humain dans toute la grandeur de son rôle et de
sa création. Il s'enferme seul dans la chapelle, il en refuse l'entrée
à tout le monde, au pape lui-même, aussi bien qu'à ses humbles
élèves. Il gâche le mortier, il enduit la voûte, il prépare ses
couches, il broie ses couleurs; il est maçon, chimiste, broyeur,
préparateur et peintre. Il est poëte aussi, car il est le géant
Michel-Ange, et de sa brosse invincible il écrit sur la fresque le plus
vaste poëme de peinture qui saisira jamais le regard, le poème de
l'humanité sanctifiée en Dieu.
Nous n'essayerons pas de décrire cette mise en scène sublime de la
Bible, égale en grandeur et en majesté au texte lui-même.--Qui
décrirait en quelques pages un monde? La stupeur de l'Italie entière,
dans ce grand siècle, le plus grand de l'histoire de l'art, est le seul
éloge à la hauteur de l'œuvre. Il faut se borner à dire que l'homme
et Dieu se touchent dans cette composition une et puissante, et que
l'homme s'élève sans que Dieu descende.
Lorsqu'au bout de vingt mois seulement Jules II, ne pouvant plus y tenir
et voulant officier dans la Sixtine le jour de la Toussaint, fit,
malgré Michel-Ange, jeter bas tous les échafaudages et livra le
chef-d'œuvre à l'admiration haletante de la Rome des arts, ce ne fut
qu'une acclamation, un seul cri de surprise. L'envie dut faire silence
et mâcher son fiel; l'admiration se tut aussi, ne trouvant plus que
dire. L'Italie s'émut, Raphaël lui-même se fit élève et revint à
l'école: son siècle l'y suivit; tandis que le grand vieillard Jules II
appelait Michel-Ange son fils et le serrait noblement sur son cœur.
À dater de ce jour, Michel-Ange marche sans rival dans sa force et sa
gloire. Chez lui, la main, le génie et le cœur sont égaux en
puissance. Il est, plus que tout autre, créateur et maître. Plus que
le divin Raphaël, plus que le grand Léonard, il a cette grandeur et
cette divinité du génie: rien ne lui pèse. La création, c'est pour
lui, comme pour Dieu même, un effort sans fatigue, un acte sans effort,
et, pour ainsi parler, l'exercice d'une fonction naturelle. Aussi, au
gré et quelquefois au caprice des puissants de la terre, sa volonté
prend toutes les expressions de l'art.--C'est qu'il ne faut pas voir en
lui seulement un penseur qui cherche à fixer, sous une forme plus ou
moins précise, son rêve plus ou moins réussi; ce n'est pas non plus
l'artiste prudent qui médite avec une sage lenteur, pour savoir à
quelle idée suffisamment mûrie il va prêter son art, son instrument,
son faire. Non, ni cela, ni cela. Michel-Ange, c'est une âme grandiose
ayant à son service trois idiomes éclatants, tous trois pour elle
également familiers, dociles, assouplis.--Le pinceau, le ciseau ou
l'équerre, qu'importe? que sa foi vive au front radieux de la statue,
dans les formes hardies d'une immense peinture, ou dans les masses
majestueuses d'un temple, que lui fait à lui? Sculpteur, il aura du
marbre et son ciseau; peintre, son pinceau et sa toile; architecte, de
la pierre et l'espace, l'espace large alentour,--illimité dans le ciel,
où il peut suspendre à la hauteur qu'il lui plaît la coupole, le
dôme et la croix.
Et puis, pour celui-ci, la loi commune du repos n'existe pas. Suivons-le
un moment dans l'austère demeure d'où sortent les chefs-d'œuvre.
Il y vit solitaire, sobre et silencieux comme un anachorète. Il a
trempé dans un vin robuste le pain qui suffit à son repas. Il est
debout; il rêve; il contemple le bloc informe et le fouille du regard
pour y chercher quelque chose que lui seul peut voir, pour y chercher,
pour y sentir une âme.
Oh! qu'on ne trouble pas ces rares instants d'une inaction qui dompte la
matière, qui commande à la vie. Son rêve achevé, l'Hercule du
marbre, le Vulcain du bronze, le pétrisseur de dieux, va engendrer à
coups de marteau, incruster à coups de ciseau l'immortalité dans la
pierre. Voyez-le dans ses colères fougueuses, dans ses fureurs
fécondes! il attaque l'auguste Carrare avec un acharnement qui fait
peur. Il frappe, il brise, il fait voler au loin les larges éclats. Il
a déjà émoussé les angles rebelles, dégrossi, diminué, réduit,
pulvérisé la masse brute et superbe. Vous diriez d'un iconoclaste
insensé qui s'en prend follement aux pans du roc impassible. Mais le
roc est vaincu, le Titan a trouvé son maître, Jupiter a terrassé
Briarée. La masse va se fondre, s'annihiler, s'évanouir, plus
rien!--Non! tout n'a pas disparu; du nuage de poudre et de débris
jaillit déjà une altière figure. La statue se dresse, elle est
debout, la voilà! elle a l'étrangeté d'une explosion soudaine,
quelque chose de spontané, d'abrupt, d'impérieux, d'irrésistible à
l'égal d'un défi: elle a l'audace et la force,--comme son père; elle
a le prime-saut et la grandeur,--comme son père! Ainsi venue d'un seul
jet, sortie tout armée d'une seule pensée, étonnée d'être, elle
est. Elle veut vivre, elle vit, et, comme un reflet de race, à son
front qui flamboie elle porte un rayon sacré,--le sceau du génie!
Telle est, tout entière, ensemble ou détail, l'œuvre sculpturale du
fier Buonarroti.
Sa peinture, nous l'avons vu, a les mêmes audaces et la même
puissance. Et plus tard, quand on voudra faire de lui le maçon des
immortelles bâtisses, ses moyens seront aussi hardis que ses idées
seront grandes.
Dans l'intervalle enfin, entre deux chefs-d'œuvre, il appelle au fond
de sa solitude l'austère poésie. Sur le croquis d'une statue derrière
un plan d'église, au coin d'un carton de ses mâles peintures, il
écrit, en mâle langage, un sonnet qui se souvient de Dante, une
élégie d'amour qui glorifie le cœur, une pieuse stance qui monte
jusqu'à Dieu.
Voilà sa vie; telle est sa tâche auguste sous le ciel. Et chaque jour
qui naît ressemble à celui qui s'éteint. Chaque jour, dès l'aube, il
entend dans son âme une voix qui murmure: Allons, peintre, à tes
fresques! Allons, statuaire, au marbre! Allons, architecte vainqueur, au
poëme de pierre! Allons, chrétien, penseur, poëte! amant chaste et
mystique! voici la nuit venue. Tout se tait; les plus ardents même
entre les plus jeunes, tous tes rivaux d'autrefois, tous tes élèves
d'aujourd'hui, ont laissé d'une main fatiguée s'échapper le pinceau.
Le marteau fait silence au poing du statuaire. Le maçon dort; la pierre
elle-même se repose; Rome sommeille.
Michel-Ange avait atteint sa trente-neuvième année. Il s'était remis
aux statues du tombeau. Il y travaillait avec passion, lorsque Jules II
mourut.
Il semblait que, précisément alors, la grande entreprise dût être
pieusement continuée. Mais Léon X, qui allait régner pour la gloire
de tant d'autres bien plus que pour celle de Michel-Ange, Léon X en
décidait autrement. Le génie de Raphaël répondait d'ailleurs aux
aspirations de Léon, comme l'audace de Michel-Ange avait violemment
charmé les ambitions fougueuses de Jules. El si le peintre de la
Sixtine eût eu encore quelque chose à faire pour s'assurer son rang
suprême, il lui eût fallu tristement ajourner sa gloire.
Le nouveau pape, qui devait donner son nom au plus grand siècle des
arts, ne voulait cependant point priver son règne d'un si merveilleux
concours. Mais il ne maintint pas le grand artiste à son légitime
état de maître sans rival. Aussi, songeant à donner à sa patrie un
souvenir digne d'elle, lorsqu'il envoya Michel-Ange préparer à
Florence les plans de la façade de Saint-Laurent, le pontife ouvrit-il
la lice à tous les prétendants. Les projets d'Antoine San Gallo, de
Baccio d'Agnolo, des deux Sansovini, de Raphaël lui-même, purent se
produire à la fois; et ce ne fut qu'à son écrasante supériorité que
le plan de Michel-Ange dut d'être préféré. Sur le terrain des belles
choses, il était donc toujours le premier; malheureusement, il n'avait
rien de ce qu'il fallait pour lutter aussi, avec quelque avantage, dans
la nuit de l'intrigue. Ses vaincus ne se résignaient pas sans peine, et
cherchaient toujours à prendre, par les armes honteuses de l'envie, la
revanche de leurs défaites dans l'art. Michel-Ange était parti pour
Carrare; il y exploitait déjà les marbres nécessaires à la
construction projetée, lorsqu'on persuada à Léon X qu'on trouverait
à Saravezza, en Toscane, des marbres également beaux et d'extraction
plus facile. Prêtant à l'austère et rigide Buonarroti les calculs
misérables de leur propre cupidité, les jaloux insinuaient que Carrare
n'était par lui préféré qu'en raison précisément des grandes
dépenses qu'y nécessitait l'exploitation, et il restait sous-entendu
que ces dépenses permettaient à l'architecte de réaliser sans
contrôle d'énormes bénéfices. Le noble artiste, sans se douter même
de ces machinations honteuses, reçut l'ordre de quitter Carrare, et de
se rendre à Saravezza. Il obéit à regret; perdant de la sorte, pour
son installation aux nouvelles carrières, un temps que rien ne peut
payer, quand il s'agit des travaux d'un tel homme.--Les facilités tant
promises ne se réalisèrent pas. Saravezza était encore plus pénible
à fouiller que Carrare.
La muse consolait sans doute l'artiste au milieu des ennuis d'une
besogne ingrate. Il dut aussi, dans sa solitude, resserrer son intime
commerce avec les poëtes de sa prédilection. Il relisait Pétrarque;
il retrouvait sans livre, au fond de sa vaste mémoire, toute la _Divine
Comédie_, qu'il savait depuis longtemps par cœur tout entière. Et
c'est peut-être alors que, demandant à Dante le secret de terreur que
devaient révéler plus tard à tous les yeux les peintures du _Jugement
dernier_, c'est peut-être alors qu'il traduisit, dans son dessin
superbe, presque toutes les pages du poème sacré. Malheureusement,
cette interprétation d'un génie par l'autre ne devait pas arriver
jusqu'à nous. L'ouvrage entier périt dans une traversée fatale, avec
tous les bagages d'un riche Florentin, Antonio Montanti, à qui
Michel-Ange l'avait confié. L'admiration des contemporains pour ces
dessins nous dit assez quelle perte c'est là.
En ce temps (1521) mourut Léon X. Huit ans s'étaient passés sans
qu'il eût été donné à Michel-Ange de mettre la main à une de ces
grandes choses qu'il savait faire. Les fondations de Saint-Laurent de
Florence avaient seules été commencées; l'argent manqua, et la
construction resta inachevée.
Un beau projet, qui était aussi une noble réparation, avait pourtant
vivement séduit la pensée de Michel-Ange. L'Académie de Florence,
pendant le dernier séjour qu'avait fait l'artiste dans sa ville,
adressa à Léon X une longue supplique pour que le pontife, intervenant
auprès de Ravenne, obtint que les cendres de Dante Alighieri fussent
restituées à sa patrie repentante. Parmi les noms illustres qui
figurent sur cette pièce, on distingue entre tous celui de Michel-Ange.
La note suivante précède la glorieuse signature:
«_Moi, Michel-Ange Buonarroti, adressant à Sa Sainteté la même
prière, je m'offre à exécuter pour le DIVIN poëte Alighieri un
tombeau convenable, dans un lieu honoré de notre cité._»
On aime cette respectueuse et fidèle admiration d'un artiste comme
Michel-Ange pour un poëte comme Dante; mais on regrette que Léon X, si
digne cependant de comprendre tout ce qu'il y avait de grandeur dans la
rencontre de ces deux noms, n'ait pas saisi avec empressement l'occasion
d'associer le sien au même souvenir.
Adrien VI, qui succéda à Léon X, était un Allemand rigide, un savant
morose, quelque peu iconoclaste dans l'âme. Il fut bien pour quelque
chose dans le tribut d'immenses regrets que le monde des arts paya à la
mort de Léon X. Une seule de ses fantaisies suffit à le peindre: il
eut l'idée farouche de faire gratter les peintures de la Sixtine, parce
qu'il y trouvait trop de nudités, et que le plafond, plein de vivantes
figures, ressemblait, selon lui, moins à la voûte d'un temple qu'à
une salle de bain. Qu'on juge des sublimes fureurs de Michel-Ange. Si sa
piété respectait le pontife, son juste orgueil devait avoir
grand'peine à ne pas vouer aux gémonies le barbare.
D'autres soucis vinrent encore, en ce temps, l'assaillir. Les héritiers
de Jules II exigeaient que le tombeau de leur glorieux oncle s'achevât,
mais ils ne voulaient pas donner d'argent, prétendant que, de son
vivant, le pontife avait payé bien plus de travail que n'en avait fait
Michel-Ange. Ils passaient déjà des injonctions à la menace, et le
grand artiste éprouvait encore plus d'indignation que de crainte;
heureusement un nouveau Médicis, le cardinal Jules, allait monter à
son tour sur le trône pontifical sous le nom de Clément VII. Clément
VII avait hâte de posséder tout à lui le temps et le génie de
Michel-Ange. Aussi se fit-il intermédiaire et arbitre entre l'artiste
et le duc d'Urbin, le plus intraitable des héritiers de Jules II. Sous
de tels auspices, une nouvelle convention fut arrêtée. Le projet
primitif du grand tombeau fut amoindri, et, sur le plan nouveau,
Michel-Ange dut l'achever dans un délai raisonnable.
Le pape, en attendant, l'envoya immédiatement à Florence pour y
construire la bibliothèque de Saint-Laurent et la nouvelle sacristie de
l'église du même nom. Michel-Ange se mit à l'œuvre; il acheva ce
monument, qui passe pour une de ses plus belles créations
architecturales, et où plus tard il devait se surpasser encore en
édifiant les magnifiques tombeaux de Julien et de Laurent de Médicis.
Pour se rappeler au souvenir de Rome, pour donner satisfaction aux
impatiences de Clément VII, au milieu de ses travaux d'architecture, il
exécuta un _Christ embrassant sa croix_, l'un des plus admirables
chefs-d'œuvre de son ciseau. Cet ouvrage, envoyé au pape, fut placé
dans l'église de la Minerve, où l'admiration ne se lassa jamais devant
lui.
Cependant le jour des grandes calamités était proche.
En 1512, avec l'aide puissante de Jules II, le gonfalonier Soderini,
représentant de la forme républicaine, avait été renversé, et
l'autorité des Médicis rétablie à Florence. C'était là que la
tiare était allée chercher le cardinal Jean, fils de Laurent le
Magnifique, pour en faire Léon X, et plus tard le cardinal Jules, fils
de Julien Ier, pour en faire Clément VII.
En ce temps, en 1527, le jeune Hippolyte, fils de Julien II, et
Alexandre, bâtard d'un Médicis quelconque, on ne sait trop lequel,
représentaient le nom des Médicis au pouvoir. Les cardinaux Cibo et de
Cortone gouvernaient pour eux Florence. Les vieux républicains
supportaient impatiemment le joug; une explosion était toujours
imminente; aussi, lorsque l'armée du connétable de Bourbon, avide de
sang et de dépouilles, se précipita sur la ville éternelle, Florence
s'arma contre ses maîtres, tout en préparant contre l'étranger sa
défense. À la nouvelle de la prise de Rome, les deux vieux cardinaux
et les jeunes Médicis fuyaient en hâte; le gouvernement républicain
se réorganisait presque sans lutte, et le peuple exalté offrait le
serment de la mort à la liberté reconquise.
Michel-Ange ne pouvait pas soustraire son grand cœur à la contagion du
patriotique enthousiasme. Lorsque Clément VII, plus oublieux de son
affront que de sa haine, s'empressa de détourner sur Florence
l'avalanche de barbarie qui s'était abattue sur Rome, l'architecte des
monuments superbes, transformé en stratégiste, et nommé commissaire
général des fortifications, avait déjà fourni au génie militaire
des plans de défense, restauré les remparts, entouré _San Miniato_ de
travaux de guerre, habilement garanti tous les points d'attaque les plus
exposés.
Ses travaux furent cependant critiqués; on lui refusa les moyens de les
poursuivre en insinuant qu'il s'exagérait le danger. Les chroniqueurs
remarquent ici que le plus vif de ses agresseurs dans la querelle expia
cruellement cette injustice passionnée. Au retour des Médicis,
celui-là fut le premier dont on trancha la tête.
Quoi qu'il en fût, Michel-Ange qui sentait venir la trahison et qui
avait osé le dire; Michel-Ange, indigné qu'on l'accusât de
pusillanimité parce qu'il voyait clair dans les hommes et regardait
résolument dans les choses, sortit une nuit par une des portes que son
titre lui pouvait faire ouvrir, et fut cacher à Venise son ressentiment
et sa douleur. Mais quand le danger fut devenu visible, même pour les
moins clairvoyants, la Seigneurie commença à regretter son ingénieur.
Tout le monde comprit et approuva les projets qu'on avait honnis
d'abord, et plusieurs envoyés durent aller, de la part du gouvernement,
faire amende honorable auprès du boudeur sublime. Il résista
longtemps. Il répondit, avec une humilité superbe, qu'il y avait sans
doute au pouvoir des hommes bien plus capables que lui de décider
toutes ces grandes questions sur lesquelles son avis n'avait pu
prévaloir; mais lorsque, cessant de lui parler au nom de tel ou tel
magistrat, au nom d'un conseil ou d'un homme, on lui dit que c'était la
patrie qui avait besoin de lui, la patrie qui réclamait son génie, il
pensa sans doute que la patrie ne doit pas supplier, qu'elle veut être
obéie des plus tiers, qu'elle peut commander aux plus grands: il revint
à Florence.
Alors on s'efforça de lui faire oublier les premières entraves qu'on
avait imposées d'abord à sa direction suprême; on accepta toute sa
volonté; on l'honora lui-même des titres les plus élevés. On le
nomma prieur honorifique.
Il fut chargé d'achever promptement la chapelle sépulcrale de
Saint-Laurent et les tombeaux des Médicis.
Ces tombeaux sont encore des plus grands parmi les chefs-d'œuvre du
maître. La figure de Laurent, c'est la vie dans la pensée; celle de
Julien, c'est la vie dans l'action. L'un a été nommé le _pensieroso_:
l'âme est visible dans le marbre; l'autre n'a pas de nom: elle va agir.
Les deux figures de l'Aurore et de la Nuit complètent le contraste. La
Vierge et son fils, groupe inachevé, reste néanmoins digne de
l'ensemble et vit aussi dans les régions sublimes.
Michel-Ange savait, avant tous et plus que tous, combien la statuaire,
si essentiellement tangible et saisissable, a besoin de s'élever par
l'idéal; combien le marbre glacé, si semblable à la mort dans sa
pâleur rigide, a besoin de s'animer par le sentiment, de puiser la vie
dans la pensée. Aussi, jamais sculpture n'atteindra à un plus haut
degré l'idéal et la vie, le style et l'originalité,--toute grandeur!
De retour à Rome, il se remit avec ardeur à travailler au mausolée de
Jules II; se conformant, comme nous l'avons dit, à un plan nouveau,
moins vaste que le premier, et où d'autres statuaires devaient l'aider
pour partie, il acheva, dans l'espace d'une année, le tombeau tel qu'on
le voit aujourd'hui dans l'église de Saint-Pierre-aux-Liens. Nul
n'ignore que c'est là qu'on admire la puissance sculpturale de
Michel-Ange, splendidement visible et comme personnifiée dans la statue
de Moïse. L'étrangeté superbe, la majesté fulgurante de cette
figure,--pose sublime et comme inébranlable, altitude olympienne, geste
de demi-dieu, front inspiré, baigné de génie, inondé de grandeur et,
pour ainsi parler, resplendissant de victoire. Tout, et ce regard qui
semble commander à la terre, et jusqu'à ces deux cornes naissantes,
ces deux cornes de bouc, qui traduisent littéralement l'Apocalypse;
tout, et même l'excès dans la force, l'exubérance dans le relief,
dans l'accent, dans l'énergie, dans l'audace, tout ce qui même a été
signalé comme imperfection ou défaut, tout est, partout, signé
Michel-Ange; tout écrase les œuvres du passé et défie l'avenir.
Cependant Clément VII était mort, après avoir montré au peintre,
comme un repos pour le statuaire, les deux parois latérales de la
chapelle Sixtine à couvrir encore de gigantesques peintures. On a
judicieusement remarqué que, durant cette grande vie d'un artiste sans
égal, chaque règne de pontife recevait de lui sa date sublime par un
chef-d'œuvre nouveau. La marche toujours ascendante de sa gloire
arrivait cette fois à un apogée que nul n'atteindra désormais, et que
lui-même ne pouvait dépasser, puisque Dieu n'a pas abdiqué pour
l'homme.--Paul III, succédant à Clément VII, livra pour l'œuvre
projetée la Sixtine à l'artiste. Michel-Ange aborde enfin cette page
du _Jugement dernier_, qui eût demandé à tout autre une vie entière,
où lui, le géant au vol d'aigle, il mit neuf pleines années de la
sienne.
Ce serait certainement folie à nous d'essayer de décrire ici ce rêve
de Titan, ce chaos sublime, ce poëme de la forme et de la force, cette
_Divine Comédie_ en action, où Michel-Ange épouse avec un filial
amour, avec un respectueux orgueil, la pensée de son grand aïeul
Dante.--Étonnements, stupeurs, peurs, frissons et terreurs, toutes les
émotions écrasantes tombent pour ainsi dire, par avalanche, de ces
grandes images. L'âme qui regarde commence par la surprise pour aller
s'abîmer dans l'épouvante. Aussi, cela se sent et ne se raconte pas.
D'ailleurs, comme nous l'avons dit, Dante n'a-t-il pas d'avance
expliqué Michel-Ange?
On pense bien qu'au milieu de l'admiration générale la critique ne
consentit pas encore à se taire. L'envie ne se dessaisit jamais de la
dernière poignée de boue qu'elle destine au triomphateur. Michel-Ange
écouta, impassible, tout ce bruit d'en bas et sourit. Cependant, quand
l'injustice lui parut trop criante, il pensa qu'un châtiment lui était
dû, et, par un procédé familier au poëte de l'_Enfer_, il donnait à
quelque damné bien affreux la figure de l'imprudent qui l'avait
outragé. Or, c'était là un arrêt irrévocable comme la mort; et Paul
III, un jour invoqué comme arbitre, déclara lui-même qu'il n'y
pouvait rien, tant il connaissait Michel-Ange.
Ce pontife, du reste, n'avait pas laissé les conseils de l'envie
pénétrer et altérer ses sympathies pour l'artiste. La Sixtine
achevée, il avait voulu, lui aussi, créer sa chapelle; il avait donc
encore livré à Michel-Ange les voûtes de la _Pauline._ Ces peintures,
où Michel-Ange vivait pourtant encore tout entier, s'éclipsèrent dans
l'événement triomphal, dans l'effet croissant toujours qu'avait
produit le _Jugement dernier._
Une autre immense tâche appelait d'ailleurs Michel-Ange, et les
peintures de la chapelle Pauline furent le dernier effort de son
pinceau. Après le _Moïse_, après le _Jugement_, prêt à compléter
sa gloire et son immortel défi à toute renommée passée ou future, il
allait mettre la main de son génie à la basilique de Saint-Pierre,
pour qu'à peu près au même temps, peintre, statuaire et architecte,
il eût réalisé trois prodiges.--Il avait alors soixante-dix ans; mais
pour ce type de force c'était encore l'âge de la maturité féconde.
Comme dans ses œuvres, il avait dans sa robuste nature ce que l'homme a
le moins, le droit de la durée.
Depuis la mort de Bramante, la direction des constructions de
Saint-Pierre avait été livrée à toutes sortes d'incertitudes. Nous
ne ferons pas, après tant d'autres, l'historique de ces travaux, où le
nom de Raphaël se rencontre après celui de Bramante, et avant celui de
Michel-Ange. Le dernier des architectes alors célèbres, San Gallo,
venait à son tour de mourir: le pape exigea impérieusement que
Michel-Ange portât la lumière dans le chaos de projets et de détails
où la pensée de Bramante s'était déjà perdue. Le vieux et austère
génie pratiquait la justice pour tous. Il rendait hommage à la
conception primitive de Bramante; mais il constatait que la puissance de
réalisation avait manqué plusieurs fois à lui comme à ses
successeurs. Or, sentant bien sa force, et sûr d'exécuter toujours le
plan qu'aurait adopté sa pensée, il ne mit pas, comme d'autres, son
orgueil à étouffer la trace de la première inspiration. Dans le
projet auquel il s'arrêta, il se rapprocha au contraire des conditions
de grandeur et de simplicité qu'on avait trop oubliées depuis
longtemps.
Alors, avec une ardeur juvénile, on le voit en peu de jours exécuter
en bois tous les modèles de détail ou d'ensemble. Tout s'anime de son
zèle, il ravive à la fois tous les travaux, il appuie et consolide les
bases qui n'eussent jamais supporté leur fardeau; et l'édifice grandit
dans sa force et dans sa majesté, sous le regard du glorieux
octogénaire.--Pendant dix-sept ans, en effet, Michel-Ange donna toute
sa vie de chaque jour, la pensée de toute son âme à la création sans
rivale; et Rome vit enfin la vaste coupole dominer, comme un diadème
éternel, vingt siècles, représentés dans son sein par cent
générations de chefs-d'œuvre.
Pendant ces dix-sept ans, Michel-Ange n'avait voulu recevoir aucun
traitement. C'était pour lui-même, pensait-il sans doute, c'était
pour son nom qu'il travaillait. C'était à sa propre gloire qu'il
édifiait le plus grandiose des monuments où l'homme ait fait habiter
Dieu.
Certes, il avait enfin cette fois acquis le droit d'un saint et
majestueux repos: il ne se reposa pourtant pas.
Beaucoup de ses œuvres d'architecture sont de la même époque. Il
avait donné les plans du Capitole; une aile entière du palais fut
exécutée sous sa direction même. Et non-seulement Jules III,
successeur de Paul III, malgré les intrigues, malgré les insinuations
des jaloux, avait confirmé au grand vieillard les pouvoirs suprêmes
dans les travaux de Saint-Pierre; mais, pour sa propre maison de
campagne, le nouveau pontife avait exigé que tous les plans fussent
faits par Michel-Ange. Les dessins du palais Farnèse lui furent aussi
demandés alors; au même temps, le roi de France et le grand-duc de
Florence le disputaient, par leurs pressantes sollicitations, aux
sympathies jalouses du pape et de Rome entière.
Venise le réclamait aussi, non pour lui demander des ouvrages, mais
seulement pour s'honorer elle-même, en lui offrant une hospitalité
digne de son nom.
Michel-Ange s'excusa sur son âge, sur ses infirmités, sur la
nécessité de sa présence à Saint-Pierre, et refusa modestement
toutes ces honorables avances. Sa patrie tenait pourtant toujours une
grande place dans son cœur: Florence, ayant formé le projet d'élever
une église somptueuse à saint Jean, patron des Florentins, n'en appela
pas en vain à son patriotisme et à son génie. Il se mit à l'œuvre
avec cette vivacité superbe qui ne l'abandonna jamais, et en peu de
jours il eut exécuté cinq projets différents, gradués suivant les
dépenses qu'ils pouvaient exiger. Les Florentins, appelés à choisir,
se décidèrent pour le plus magnifique; et Michel-Ange, reconnaissant,
leur assura, avec un juste orgueil pour lui-même, qu'en réalisant son
plan Florence posséderait un temple tel que les Grecs et les Romains
n'auraient jamais eu rien d'égal. Les malheurs de Florence nous ont
privés de ce dernier et glorieux spécimen du génie de Michel-Ange.
L'argent manqua dès les premières constructions, et les travaux furent
à jamais arrêtés.
Cette vie pleine de jours et de gloire approchait pourtant de sa fin;
depuis longues années déjà le vieillard sublime avait senti planer
sur son âme toutes les tristesses de cette solitude infinie qui se fait
autour de ce qui dure. Se rappelant peut-être et s'appliquant à
lui-même ce vers de Dante:
Désert et désolé comme chose éternelle,
il attendait maintenant, d'un front rasséréné, le baiser maternel de
la mort; il souriait aux mélancolies de la tombe; et sa grande joie,
c'était de travailler avec piété, avec ferveur, au marbre sous lequel
il voulait dormir.
Il avait, dans sa belle vieillesse, conservé toujours une vigueur rare.
Cette vigueur baissa tout à coup; il fut atteint d'une fièvre
irrégulière qui dégénéra bientôt en langueur. Sentant sa fin
prochaine, il fit venir son neveu Léonard Buonarroti, et lui dicta, en
quelques lignes, sa volonté dernière. Il abandonnait, disait-il, son
âme à Dieu, son corps à la terre, son bien à ses proches; puis,
laissant enfin retomber sans vie cette large main qui avait créé tant
de choses, le 17 février 1564, à l'âge de quatre-vingt-dix ans
accomplis, il rendit à Dieu son âme pleine de foi, d'espérance et
d'amour.
Michel-Ange repose au milieu des funèbres grandeurs de l'église de
Santa-Croce, panthéon de Florence, où manque seul le grand Alighieri.
La vie de Michel-Ange est écrite, date par date, dans l'historique de
ses travaux. On voit, en le suivant pas à pas dans ses créations
successives, combien l'art fut, pour lui, toute une destinée bien
remplie; pas un moment de tiédeur en son culte passionné; sa vie, ce
sont ses œuvres. Disons pourtant ici un mot de l'homme même.
Il avait la tête vaste, ronde, puissamment conformée. Le front
spacieux et carré. Les tempes et l'arcade de l'œil en saillie. Le
sourcil peu touffu, les yeux moyens, d'un ton brun, moucheté de jaune
et de bleu; le nez large, et gardant, dans son écrasement, l'empreinte
du coup de poing brutal de Torregiani; la lèvre mince et le menton
délicat.--Le bas du visage n'avait aucune de ces vultuosités
épaisses, aucun de ces reliefs charnus qui, dans les fortes natures,
accusent les appétits terrestres; toute la puissance de cette tête
énergique et rare vivait dans les sommets, dans le front, dans le
crâne, dans la solide voûte qu'habite le cerveau.--Il avait de larges
épaules; le corps robuste, bien fait, sec, musclé, nerveux; le
tempérament vigoureux et sain, une complexion à toute épreuve. On
peut dire qu'il ne fut jamais malade; un accident grave, une chute qu'il
fit en visitant un échafaud dans les travaux de Saint-Pierre, et sur
ses vieux jours, les douleurs de la gravelle, le forcèrent seuls à
interrompre deux fois les rudes besognes de l'art.
Il avait vécu toujours comme un sage, parfois même, dans le fort de
ses travaux, comme un anachorète, se nourrissant, le plus souvent
alors, de pain et d'un peu de vin généreux. Quand la fortune lui eut
prodigué ses faveurs, il fut bon, secourable, attentionné aux autres,
rude ou insouciant pour lui-même. «Ascanio mio, disait-il à Candivi,
son élève, quoique riche, j'ai, ma foi, vécu comme un pauvre!» et à
peine s'en était-il aperçu.
Il dormait peu; souvent il ne se déshabillait même pas. Le travail de
nuit n'était qu'un jeu pour cette organisation prodigieuse. Cette
austérité, cette simplicité, cette philosophie stoïque, qui lui
faisait accomplir son œuvre et mépriser sa gloire, il l'avait trouvée
dans l'amour de l'art, dans un penchant sans effort, dans sa nature
même; mais il l'avait aussi complétée dans sa vertu. Il ne fit jamais
une action mauvaise. Le vice, la lâcheté, la bassesse, et aussi le
stupide orgueil de l'ignorance, purent seuls susciter ses généreuses
colères. Il n'eut pas, il est vrai, grand mérite à n'envier personne;
qui pouvait-il envier? Mais il fut loyal pour tous, impartial pour ses
rivaux, juste pour ses ennemis. Les jaloux du second rang, plus, certes,
que Raphaël lui-même, voulurent, dans la gloire de ce dernier, faire
oublier un moment celle de Michel-Ange: Michel-Ange n'en rendit pas
moins témoignage au génie de Raphaël. Bramante employa sa vie et son
crédit à gêner l'essor du jeune rival que lui envoyait Florence.
Michel-Ange se plut toujours à reconnaître la beauté du plan primitif
que Bramante avait conçu pour Saint-Pierre. Rien de plus touchant que
son attachement fidèle et ses inconsolables regrets pour son vieux
serviteur Urbin; on sait comme il le pleura, comme il se désespérait
de ne l'avoir pas précédé dans la tombe. La mort d'un frère
bien-aimé avait été aussi quelque temps auparavant pour lui une
amère douleur.--Ses actes de générosité pour les petits, de
dévouement aux plus humbles, égalent seuls sa hautaine raideur
vis-à-vis des puissants de la terre. De ces derniers, beaucoup auraient
pu dire, et avaient durement appris, s'il avait l'âme d'un courtisan,
s'il savait humblement courber le front, ou supporter un outrage. Il se
sentait grand; il avait lui-même le respect de sa grandeur, et eut
ainsi toujours le secret, comme le droit, d'imposer ce respect aux
autres. Sa repartie, suivant l'occasion, sortait du fond de son cœur,
ou tombait du haut de son orgueil. On aime à le voir se révéler
lui-même dans ces deux mots de dialogue:
«Quand je serai mort, disait-il à son vieil Urbin, que deviendras-tu,
mon pauvre ami?--Il me faudra bien chercher un autre maître...--Et tu
crois que je le souffrirai? tiens! voilà deux mille écus...»--Voici
le contraste: Le pape Paul IV se plaignait des nudités du _Jugement
dernier_, et fit demander à Michel-Ange de les voiler. «Allez dire au
pape, répondit le rude maître, qu'il s'occupe un peu moins de
réformer mes peintures, chose facile, et que je ferai quand je voudrai;
mais qu'il songe un peu plus à réformer les hommes, ce qui est sa
tâche, et n'est pas aisé.»
Ses idées sur l'art étaient aussi élevées, aussi fières que son
exécution était puissante. Il aimait, de passion, le beau en toutes
choses: un beau cheval, un beau chien, une belle fleur, un arbre
majestueux, une montagne grandiose; tout ce qui est beau dans l'art et
beau dans la nature le charmait, le saisissait, l'inspirait. Il
cherchait la beauté à travers la création, comme la mouche cherche
son doux nectar en volant du calice de la rose aux grappes du marronnier
en fleur, du bouton du lis au chaton du cèdre.
Il prisait par-dessus tout l'originalité; il eût sans doute conseillé
à tout artiste de faire moins bien suivant sa propre nature que mieux
dans l'ornière d'un autre. «Celui qui s'habitue à suivre, disait-il,
n'ira jamais devant.»--Il avait du trait dans l'épigramme, et y eût
certainement excellé si son cœur ne l'eût arrêté à propos. La
vanité des médiocres l'irritait bien quelquefois, mais il finissait
par en rire, et, en tout cas, il lui réservait pour châtiment une
raillerie innocente. Un peintre ignorant, Bugiardini, lui demandait son
avis sur un portrait: «Ah! très-bien, fit Michel-Ange, mais vous lui
avez placé l'œil au milieu de la tempe, c'est du nouveau.» Le peintre
résiste et prétend que son portrait est l'image exacte du modèle:
«C'est possible, reprend alors négligemment Michel-Ange, ce sera la
faute de la nature.»
Il rencontre un jour un enfant au visage idéalement beau, et lui
demande son nom. C'était le fils du peintre bolonais Francia, qui
n'avait jamais eu le don de charmer le peintre de la Sixtine. «Ah! ma
foi, mon garçon, dit le maître à l'enfant, ton père fait
décidément bien mieux en réalité qu'en peinture.»--On regrettait
enfin devant lui qu'il ne se fût pas marié et qu'il dût mourir sans
postérité. «J'ai eu l'art pour épouse, répondit-il, et c'est encore
trop d'avoir eu celle-là dans ma vie. Ma postérité, c'est mon œuvre;
elle me suffit bien. Ghiberti a laissé un vaste patrimoine et de
nombreux enfants. Qui saurait aujourd'hui son nom s'il n'eût pas fait
les portes de bronze du baptistère de Saint-Jean de Florence? Le
patrimoine est dissipé, les enfants sont morts; le monument est
debout!»
Une seule passion, nous l'avons indiqué, vint illuminer son âme, et la
remplit, jusqu'à la mort, du douloureux bonheur d'aimer. Ses poésies
sont la chaste et mélancolique confidence de durables ardeurs pour un
objet digne d'un tel homme.
On connaît le nom et l'histoire de Vittoria Colonna, fille de Fabricio
Colonna, le plus grand capitaine de son temps, mariée très-jeune à
Fernand d'Avaloz, marquis de Pescaire, qui devait se faire aussi un nom
fameux par une vie courte, mais bien remplie. Vittoria, rayonnante de
beauté et de poésie, avait trouvé dans cette union toutes les joies
du cœur et tout le prestige des belles renommées. Ivresses fugitives!
Le marquis de Pescaire succomba tout à coup, au milieu même de ces
rares félicités: de nombreuses blessures et les fatigues de la guerre
avaient rapidement mûri, pour la mort, son héroïque jeunesse.
Vittoria était alors aussi célèbre par son esprit que par sa beauté.
Tout ce qu'il y avait de plus illustre sollicita bientôt sa main; mais
elle repoussa toutes les adorations, s'enferma dans la solitude, et voua
son génie tout entier à la gloire de son époux, au souvenir de leur
amour brisé. Ses poésies, pleines de charme et de cœur, douloureux
soupirs d'un regret sans fin, vastes aspirations d'une immortelle
espérance, se répandirent bientôt pour consoler et ravir toutes les
âmes tendres, tous les cœurs éprouvés. C'est par ces poésies que
Michel-Ange sentit l'amour envahir sa vie; c'est Vittoria Colonna que sa
grande âme trouva seule à la hauteur de l'idéal sublime et du
fantôme adoré de ses rêves. La pudique fidélité de Vittoria pour
son mort bien-aimé ne put s'effaroucher de cette flamme, si pure que
les anges en eussent été volontiers complices. Et, à mesure que
l'austère douleur de la noble veuve gagna en profondeur ce qu'elle
perdait en cuisante amertume, un doux commerce de poésie, une fière
intimité de génie, l'hymen éthéré de deux âmes, rapprocha le grand
archange de la peinture et la muse séraphique dont il vivait épris.
L'inspiration de Vittoria se retrouve dans les plus poétiques des
œuvres religieuses de Michel-Ange. Ce souffle de femme a passé comme
une brise bienfaisante sur la pensée austère du rude Toscan pour
l'attendrir et la sanctifier.
La mort de Vittoria, son illustre _dame_, sa Béatrix, son doux génie
visible, fut pour lui l'inconsolable désespoir. Ses larmes ne furent
pas perdues pour la postérité: un soupir de la muse les cristallisa en
beaux vers.
Il nous reste ici à dire encore quelque chose de Michel-Ange poëte.
Mais, par ce qu'on connaît déjà de son âme, on sait, dès à
présent, vers quelles régions du spiritualisme, de l'amour et de la
piété, l'aile de l'aigle dut diriger son essor. Michel-Ange adorait
Dante et savait par cœur la _Divine Comédie_; il s'était enivré des
magnificences des saintes Écritures; il savourait Pétrarque aux heures
de tendresse, et souvent aussi l'éloquence indomptée de Savonarola
avait répondu à toutes les secrètes révoltes de son noble cœur. Il
avait connu, il avait aimé le prophète de Florence; et de ce qu'il
aimait, Michel-Ange gardait long souvenir.
C'est donc en ce milieu de poésie et d'élévation contemplative qu'il
nourrit d'une moelle sacrée, qu'il abreuva d'enivrements suprêmes la
sublime faim, la divine soif de sa muse.
Nous n'essayerons pas de rendre, dans la pâleur et dans la faiblesse de
la traduction, quelques-unes de ces belles et si nobles pensées qui
méritèrent à Michel-Ange la quatrième couronne dont Condivi, son
biographe, voulait qu'on décorât son front. On trouve dans ses
sonnets, dans ses épigrammes ou stances et dans ses canzone quatre
inspirations également très-remarquables, quatre amours, quatre
cultes: celui de l'art, celui de Vittoria Colonna, celui de Dante et
celui de Dieu.