RAPHAËL

La Vierge est la divinité de l'art italien. On peuplerait des mondes

avec les madones de ses six écoles. C'est le _Miracle des roses_ de la

peinture que cette multiplication merveilleuse du type unique de la

Virginité-Mère ainsi reproduite sous des milliers de formes diverses.

Depuis dix-huit cents ans la Vierge voyage, pour ainsi dire, à travers

les enveloppes changeantes de la beauté terrestre, pareille à ces

âmes du ciel indien qui, dans le cycle infini de leurs métempsycoses,

prennent, essayent et rejettent, comme des vêtements progressifs,

toutes les splendeurs et toutes les grâces de la nature, depuis

l'étoile jusqu'à la gazelle, depuis la femme jusqu'à la fleur.

Ce serait un curieux pèlerinage à faire que de suivre l'itinéraire de

la Madone dans le monde de l'art. Sa plus antique image, récemment

découverte dans une crypte des catacombes, nous la montre sous les

traits sillonnés et durs d'une parque chrétienne. Grossière et

grandiose ébauche que l'on dirait rayée dans la pierre par le pouce

sanglant d'un martyr! Elle sue l'amertume, elle respire la mort; elle

s'harmonise avec l'horreur sacrée du labyrinthe sépulcral; elle y

préside du fond de son abrupte chapelle aux deuils, aux lamentations,

aux funérailles de l'Église.

Ce type primitif se transforme à peine, lorsque l'Église délivrée

fait sortir la Vierge avec elle du sépulcre et l'installe

solennellement sous le plein cintre des basiliques. Seulement sa

vieillesse s'arrête, se momifie, s'endurcit et devient de l'éternité.

La Vierge byzantine n'a pas d'âge; sa face impassible, prise dans les

linéaments rigides de la mosaïque comme dans la définition d'un dogme

invariable, n'exprime que l'inflexibilité de la foi. Jamais un sourire

ne descelle ses lèvres d'émail, jamais un regard d'amour ou de

charité n'attendrit ses yeux lapidaires. Entre elle et le fidèle

agenouillé sur les pavés de l'église, aucun autre rapport que celui

d'une adoration lointaine. La dureté même de la matière sur laquelle

elle est empreinte, la splendeur sombre et compliquée des ors

vitrifiés qui l'emboîtent, la magnificence mystérieuse de sa

dalmatique, lui donnent l'air d'une de ces impératrices de Byzance

constellées d'agates, fleuronnées de cabochons, incrustées d'émaux,

qui siégeaient inaccessibles et placides au centre d'une cour bizarre

et d'une théologique étiquette.

Giovanni Cimabuë, le rude précurseur de la Renaissance, humanise un

peu, mais sans l'embellir, cette Vierge terrible; elle garde dans ses

fresques et dans ses tableaux le profil aigu, les angles ronds, les yeux

hagards, les pieds et les genoux en pointe, la physionomie chagrine et

morne de son effigie orientale. Giotto, enfin, la revêt de grâce et de

jeunesse; il la dégage du moule écrasant du plein cintre et la modèle

sur la forme svelte de l'ogive; il élance sa taille, il arrondit ses

contours, il éclaire ses yeux, il répand sur ses traits la vie de

l'expression, la pudeur du coloris et la lumière du sourire; il la

délivre des maigres étreintes de la robe tombante et l'enveloppe des

caresses et des éclaircies du voile.

À partir de ce moment, la Madone italienne est créée; la Vierge

apparaît à la terre sous une forme digne de sa beauté morale. Pendant

un siècle encore, les écoles de Florence, de Sienne et de l'Ombrie

reproduisent et interprètent, selon le génie de leurs peintres, ce

portrait d'amour d'un art juvénil: de Giotto à Pinturrichio, la Vierge

ne cesse de croître en grâce, en noblesse, en aménité; cependant son

type accompli et définitif n'est pas trouvé encore. Les images que

tracent d'elle ces maîtres primitifs réalisent plutôt l'idéal de la

foi que celui de l'art. L'angélique pudeur qui préside à leurs

conceptions ressemble à la lune du ciel visible, son divin emblème;

elle estompe ou elle émousse les lignes plastiques et les contours

extérieurs. Dans la plupart de ces tableaux, Marie nous apparaît comme

une âme divine à peine enveloppée des apparences d'un corps

spirituel. Ce n'est plus une femme, ce n'est plus une mère, c'est une

essence de virginité contenue dans une forme plus vague que l'opale et

plus fragile que l'albâtre. Cette macération surnaturelle l'efface du

monde extérieur; elle délie tous les liens terrestres qui la

rattachaient aux enfants des hommes. La Vierge de Fiesole, par exemple,

avec sa ténuité subtile et sa coloration d'hostie éclairée par un

cierge, n'offre aucune prise au regard humain. Les frêles linéaments

qui la dessinent semblent plutôt les initiales d'un mystère sacré que

les délimitations d'une substance.

D'autres, parmi ces peintres des premiers temps de la Renaissance,

tombent dans l'excès contraire: ils donnent à la Vierge le type local

de leur ville ou de leur province; ils l'affublent de leur costume, ils

lui font prendre droit de bourgeoisie parmi ses jeunes filles et ses

matrones. Privauté touchante, mais puérile, que les grâces de l'art

enfant peuvent seules ennoblir.

Il était réservé à Raphaël d'accomplir la Madone, effleurée ou

ébauchée seulement jusqu'à lui, d'accorder en elle les sublimités

religieuses du catholicisme aux plus parfaites harmonies de la beauté

physique, et de la faire planer, en quelque sorte, dans une assomption

pondérée, à égale distance du ciel et de la terre, d'un idéal trop

mystique ou d'une réalité trop vulgaire.

Même après ses travaux épiques du Vatican, on peut dire que la Vierge

est restée sa création suprême. Ce fut sur elle qu'il porta tout

l'effort et tous les progrès de son art. Ses Madones ressemblent à ces

Heures qu'il a peintes plus robustes ou plus délicates, selon qu'elles

s'éloignent ou s'avoisinent du soleil; elles redoublent de force,

d'expression et de plénitude, à mesure qu'elles approchent du midi de

son génie, de ce midi qui n'eut pas de couchant. De la _Vierge

Condestabili_ de Pérouse à la _Madone de Saint-Sixte_, Marie parcourt

dans son œuvre tout un firmament de beauté. Suivons cette gravitation

idéale, démêlons au milieu des mille images diverses dont il a

revêtue. Celle que l'Église appelle l'_Étoile du matin_, l'astre

distinctif qui marque chaque constellation nouvelle.

La _Belle Jardinière_ peut compter, par le sentiment, sinon par la

date, parmi les plus jeunes Vierges de Raphaël. Peinte en 1507 à

Pérouse, au moment où il allait quitter Florence pour venir à Rome

prendre possession de tout son génie, cette angélique idylle est comme

un _ex voto_ reconnaissant du divin jeune homme à l'école de l'Ombrie,

où s'était formée son enfance. Sur le point d'abandonner pour jamais

les naïves traditions de l'art mystique, il semble qu'il ait voulu les

résumer dans une fleur de grâce et de sainteté.

Marie, assise au milieu des champs, serre entre ses bras le Fils de

Dieu, debout sur son pied nu qui se dessine chastement sur l'herbe. Elle

incline sur lui ses grands yeux limpides recueillis sous le voile

baissé des paupières. Cette contemplation est si pieuse, si ingénue

et si douce, qu'elle tient de la tranquillité du reflet, et que l'image

du divin Enfant semble se réfléchir dans leur pâle azur, comme dans

la clarté d'une belle eau dormante. Comment dire la candeur de ce

visage ovale et pur comme une perle parfaite, la noble coupe de ce front

si doucement bombé, la mollesse d'or soufflé de ces blonds cheveux

ondés et noués en tresses négligentes, l'exquise formation du nez, la

finesse presque invisible des sourcils, la courbe ingénue des lèvres,

pareilles au calice d'une fleur entr'ouverte; la sainte modestie de

cette robe unie, au corsage rouge, autour de laquelle le manteau bleu de

la tradition flotte et se déploie comme un morceau de ciel! Quel charme

ineffable dans la pose de l'Enfant Jésus dressant vers sa mère sa

tête ravie et naïve! Le spectateur croit retrouver sa propre

impression dans l'extase du petit saint Jean, à genoux devant le groupe

maternel! Le jeune Précurseur s'appuie sur une croix rustique qu'il

vient de faire avec deux joncs enlacés; mais Marie ne comprend pas

encore ce navrant symbole, et la croix enfantine n'attriste pas plus la

céleste églogue que la houlette d'un pasteur.

Autour de la sainte Famille s'arrondit, comme une terrestre auréole, un

de ces mystiques paysages où il semble que Raphaël ait voulu purifier

la terre, et lui rendre quelque chose de l'innocence de l'Éden. Le lis

chanté par les psaumes, la rose au cœur virginal, la mauve, qui

recèle une vertu secrète dans ses humbles feuilles, croissent et

fleurissent aux pieds de Marie. Plus loin s'élancent deux de ces arbres

sveltes, minces, émondés, dont la cime, à peine garnie de quelques

feuilles transparentes, éveille en l'âme, par une relation

mystérieuse, l'idée de jeunes têtes moissonnées par des ciseaux

sacrés. Dans le fond, au sein de collines arrondies et bleuâtres, on

aperçoit une petite ville aux toits en pointe et au campanile élancé.

Rien n'indique les travaux et les agitations de l'activité humaine dans

cette cité toute symbolique et toute spirituelle. Là, sans doute, on

n'entend d'autre bruit que le chant des hymnes et le son de l'orgue; là

se promènent par les rues claires des hommes vêtus de blanc qui

portent des palmes; là se penchent aux fenêtres taillées en ogives

des têtes extatiques, pareilles à celles qui se montrent, embrasées

de couleurs ferventes, aux vitraux des vieilles cathédrales.

[Figure 4: Muse. Peint par Raphaël]

Tout est printemps, fraîcheur, jeunesse, prémices de génie, vénusté

de style, dans cette douce peinture; elle est traitée selon cette

manière pure et précieuse à laquelle il semble que les vieux maîtres

aient attaché une vertu morale. La pâleur dorée de son coloris

répand sur elle je ne sais quelle clarté d'aurore: on dirait la

réverbération lointaine du fond d'or évanoui des anciennes écoles.

Les poses, les draperies, les gestes, les airs de tête de la grande

manière raphaëlesque, commencent à s'y révéler, mais seulement à

l'état de préludes et de douces promesses.

Cette jeune Vierge, à demi rustique, assise parmi les plantes et les

fleurs de la solitude, Raphaël l'emmènera à Rome avec lui. Elle va

s'y développer, s'y amplifier, s'y grandir; elle va s'entourer d'anges,

de saints, de donataires, de lampes, de rideaux, de colonnes,

d'architectures magnifiques; elle va régner du haut des cieux

entr'ouverts sur des compositions grandioses inspirées par les fêtes

de l'Église triomphante; mais, quels que doivent être ses

accroissements de force et de majesté, elle n'en reste pas moins, dans

ce tableau, sinon la plus belle, du moins la plus jeune et la plus

aimable de ses madones.

De la _Belle Jardinière_ à la _Vierge au Voile_, quelle transformation

déjà et quelle différence! Le maître a vu Rome, et son style se

ressent des influences de la ville éternelle. Si la Vierge a gardé le

candide ovale et la blonde modestie de ses sœurs aînées, le geste de

son bras, qui soulève le voile du lit de Jésus, celui de sa main

posée sur l'épaule du petit saint Jean, la molle effusion de son

agenouillement, développent les belles lignes de la statuaire antique.

Sa robe, transformée en draperie, embrasse avec de chastes caresses les

formes qu'elle suivait à peine autrefois. Son front porte le diadème

de la royauté céleste, et le voile qui s'en épanche affecte des plis

d'une imposante élégance. Dans le fond se dressent les murs pendants

et la voûte écroulée d'une ruine romaine, et cette perspective

d'antiquité sublime répond de loin, comme une harmonie, au groupe

qu'elle encadre.

La _Vierge à la Chaise_, portrait idéalisé d'une jeune patricienne de

Florence, se ressent de son origine. Elle semble faite pour trôner sur

sa belle _seggiola_ aux colonnettes ciselées, dans une de ces églises

de marbre et d'or du seizième siècle, qui sont comme les salons du

paradis. Elle est peut-être la plus populaire de toutes les madones de

Raphaël; elle renouvelle, en les sanctifiant dans l'Italie catholique,

les miracles de séduction de cette Vénus de Guide dont la Grèce

païenne devint amoureuse. Ce qui la distingue entre toutes ses sœurs,

c'est la grâce: _Ave, Maria, gratia plena._ Une grâce demi-céleste,

demi-mondaine, où la pureté de la vierge, la tendresse de la mère et

l'amabilité de la femme, se mélangent avec des nuances et des

harmonies de perle dans un parfait ovale de beauté. La noble finesse de

ses traits, la clarté sereine de ses beaux yeux bienveillants,

l'élégance du voile qui s'enroule autour de ses tempes, l'ajustement

exquis du fichu brodé qui voile ses épaules et redouble de plis autour

de sa poitrine, la tranquille étreinte de ses bras croisés autour de

l'Enfant, tout en elle respire une courtoisie divine, une aménité

accessible et je ne sais quelle surnaturelle distinction de grande dame

céleste. Elle fait penser à ces saintes italiennes de la _Divine

Comédie_ qui conservent, jusque dans le feu des étoiles et des

auréoles, l'air fin et spirituel de la civilisation toscane et l'accent

«du beau pays où le _si_ résonne.»

Quelle douce affabilité dans le mouvement de sa belle tête qui se

retourne vers le spectateur comme pour l'éclairer de sa plénitude! On

dirait qu'elle vient de céder aux angéliques instances qui

décidèrent Béatrix à se dévoiler à Dante:

Volgi, Beatrice, volgi li occhi santi;

Era la sua canzone; al tuo fedele

Che per vederti ha mossi passi tanti.

Per grazia fa noi grazia che disvele

A lui la bocca tua, sì che discerna

La seconda bellezza che tu cele.

«Tourne, Béatrix, tourne tes yeux saints,--ainsi chantait leur

canzone,--vers ton fidèle qui a fait tant de pas pour le voir!

«De grâce, fais-nous la grâce de lui dévoiler ta bouche, afin qu'il

distingue la seconde beauté que tu caches.»

_La Vierge de la maison d'Albe_, peinte dans la même année peut-être,

reluit, entre les autres madones de Raphaël, comme une larme parmi des

perles. Assise sur le gazon d'un frais paysage, elle contemple avec une

mélancolie rêveuse la croix de roseau que le petit saint Jean, à

genoux, vient de présenter à son fils. Sa main posée sur l'épaule du

Précurseur semble l'inviter à détourner le fatal présage; mais

Jésus a déjà saisi la croix prophétique, et fixe sur elle des yeux

résignés.

Raphaël n'aborde jamais qu'avec pudeur l'idée de la mort; aussi

l'émotion de cette scène muette est-elle effleurée plutôt

qu'exprimée. Elle circule avec la légèreté du pressentiment à

travers les gestes, les airs de tête et les attitudes sympathiques de

la jeune famille. Le Calvaire vient de lui apparaître, mais comme

l'idée de la mort apparaît à la jeunesse, voilée, douce,

indistincte, presque effacée par l'éloignement. Il n'y a qu'un nuage

en l'air; il monte au-dessus de la tête de l'Enfant Jésus; et il est

si faible et si pur, que l'imagination lui donne le sens d'un

phénomène symbolique. On dirait qu'il vient de prendre l'empreinte de

cette ombre de tristesse qui voile les visages de la sainte Famille,

pour la dissiper dans le Ciel.

Les caresses de l'exécution dissimulent encore ce vague fond de deuil.

Jamais Raphaël n'a peint d'enfants plus gracieux, de Vierge plus

juvénile, de campagne plus ombreuse et plus pacifique; jamais son

dessin n'a déployé de plus attiques élégances. Vous diriez le

_Stabat Mater_ recélé sous la forme exquise d'un beau sonnet de

Pétrarque.

Jusqu'ici nous sommes restés dans le cycle terrestre des Vierges de

Raphaël; mais il est une autre sphère purement idéale, au sein de

laquelle il s'est plu à transporter souvent la Mère de Dieu. Là,

Marie n'appartient plus à la terre: elle ne lui apparaît qu'à travers

les incalculables distances de son Assomption. Elle ne se détache plus

sur d'humbles fonds de campagne ou d'intérieur domestique, mais sur

l'azur éternel, où pleuvent les rayons, où neigent les têtes

d'anges. Elle ne s'assoit plus parmi les fleurs de la prairie ou sur la

chaise taillée par la hache de Joseph; elle plane sur des nuées, elle

règne sur des trônes d'une magnificence biblique et d'une architecture

triomphale. Sa famille humaine a fait place à la cour des bienheureux

et des anges. Son visage s'éclaire et se transfigure; les sourires

féminins et maternels s'effacent de ses lèvres: la sérénité

immuable, la paix éternelle, la félicité impassible, sont les seuls

sentiments qu'expriment désormais ses traits agrandis.

La _Vierge aux Candélabres_ est la première en date de cette série

supérieure. Calme, grandiose, presque sévère, elle brille entre les

deux flambeaux de ses angéliques acolytes, comme une étoile fixe de

beauté. Ses yeux s'abaissent légèrement, sans doute pour exaucer d'en

haut une adoration lointaine, et sur l'inclinaison seule de ces yeux

sublimes l'esprit mesure la hauteur idéale où l'a transportée le

génie du peintre. L'Enfant glorieux et joyeux qui joue sur son sein ne

distrait pas son recueillement solennel; on sent qu'il ne tient plus à

elle par les liens de sang de la maternité terrestre, mais par les

liens plus subtils d'une filiation toute mystique. De même, les deux

anges qui portent les candélabres ne sourient ici ni à Jésus, ni à

la Madone: ils paraissent absorbés par le sentiment de leur propre

gloire. On dirait que, réunis pour une cérémonie de la cour céleste,

chacun des personnages continue sa surnaturelle existence, et reste

isolé, au sein même d'une action commune, dans sa sphère d'extase et

de dignité.

Plus imposante encore, la _Vierge au Poisson_ forme, avec l'enfant

majestueux que ses mains soulèvent, un groupe tout auguste et tout

idéal qui rappelle la sculpture plutôt que la vie. Elle reçoit les

adorations du jeune Tobie que l'ange lui présente avec la noble

froideur d'une statue sacrée donnant audience aux fidèles, du fond

d'un sanctuaire. La naïve timidité de l'adolescent, l'ardeur de l'ange

qui l'entraîne vers sa reine avec un radieux enthousiasme, rehaussent,

par le contraste, cette réserve fière et presque impérieuse.

_Sursum corda!_ montons plus haut encore, jusqu'à cette cime extrême

du sublime où plane la _Madone de saint Sixte_, la dernière Vierge de

Raphaël.

Les rideaux symboliques de l'apparition viennent de s'entr'ouvrir.

Marie, portée sur des nuages et tenant l'Enfant dans ses bras,

apparaît solennellement à la terre. Un voile, trempé dans la pourpre

des nuées, cerne les blonds bandeaux de son front royal et redescend

sur ses épaules avec la palpitation d'une grande aile. Sa robe bleue,

chassée par le vent, imprime à sa démarche suspendue les lignes

flottantes de l'existence éthérée. Ses yeux sont fixes, sérieux,

vaguement égarés; sa physionomie respire un trouble ineffable. Par

quels mots humains expliquer ce mystère d'émotion et de ravissement?

Est-ce l'enivrement des félicités célestes, ou la révélation subite

de sa gloire? N'est-ce pas plutôt l'effroi sacré de son divin Fils? On

dirait qu'elle vient de comprendre pour la première fois que l'enfant

qu'elle porte est le Dieu des colères en même temps que le Dieu des

miséricordes, et qu'elle tremble pour la terre en le présentant devant

elle. L'Enfant semble justifier cette saillie épouvante. Ce n'est plus

l'humble nouveau-né de Bethléem, ni le doux _bambino_ des jardins de

Nazareth; c'est le Très-Haut, le Tout-Puissant, l'Éternel, condensé

dans un corps puéril et rendu plus grandiose encore par cette

réduction de substance. Le Christ vengeur de Michel-Ange est moins

effrayant peut-être que cet enfant jupitérien. Ses cheveux épars et

hérissés comme des flammes, l'obliquité terrible de ses yeux pensifs,

la structure puissante de son corps compacte et ramassé comme un

abrégé de la force, le geste olympien de sa main étendue sur sa jambe

robuste, la couleur de feu presque foncée, tant elle est profonde, qui

l'enveloppe comme d'un mystérieux hâle d'auréole, tout en lui excite

la crainte, le respect, le tremblement religieux.

Au-dessous de la Vierge, sainte Barbe agenouillée sur les nues, les

mains croisées, le pied suspendu, oscillante et flottante dans la

draperie orange qui l'enlace de ses longues bandes d'arc-en-ciel,

abaisse vers la terre sa belle tête blonde dont le ton ardent semble

exprimer la ferveur. L'ajustement, le tour, l'attitude de cette adorable

figure, peuvent compter parmi les merveilles de l'art accompli. C'est la

Grâce chrétienne incarnée sous la forme d'une des Charités de la

Grèce, la draperie de Phidias enflée et soulevée par les brises du

ciel, la beauté de la Déesse et la pudeur de la Vierge s'unissant et

se confondant dans un chef-d'œuvre plastique. En face de sainte Barbe,

saint Sixte, drapé dans sa chape, dresse vers la Vierge sa tête

chauve, qu'ombrage la barbe orientale d'un Père de l'Église; au bas du

tableau, deux petits anges accoudés sur une balustrade attendent et

regardent sans étonnement, sans surprise, avec l'insouciance familière

d'enfants de la maison céleste.

C'est un prodige que ce tableau; on peut dire qu'il en présente les

signes extérieurs. Commandé à Raphaël par les bénédictins de

Plaisance, pour servir de bannière aux processions du couvent, il fut

peint d'un jet, sans ébauche, et comme improvisé sur la toile. On n'a

retrouvé trace, en effet, ni de ses études ni de ses esquisses.

D'ailleurs, il suffit de l'entrevoir pour être frappé de cette

spontanéité créatrice: aucun effort, aucune retouche, aucun artifice,

mais partout une exécution à la fois ingénue et sublime; et les

rehauts de l'ombre et les magies du clair-obscur, écartés, comme des

éléments profanes, de la vision virginale. Les lignes du dessin

serpentent à la façon des veines de la vie, sous la transparente

coloration des figures; cependant ces figures sortent de la toile avec

un relief étonnant. Le coloris sobre, limpide, égal, composé plutôt

que mêlé de teintes blondes, rouges et roses, qui s'assortissent sans

se confondre, a l'éclat ardent et doux de ces soirées extraordinaires,

dont les crépuscules sont des phénomènes. On n'y sent nulle part

l'empreinte de la touche, la marque du pinceau, le vestige de la main

humaine; il tient à la fois de la clarté de la fresque et de la

légèreté du pastel; il semble avoir coulé des sources de la lumière

pour revêtir les êtres divins qui viennent d'en descendre. À ce monde

de l'infini qu'il nous révèle, Raphaël ravit à la fois la divinité

de ses types et le jour incorruptible qui les éclaire.

Cette toile sacrée est le dernier voile du sanctuaire: là finit la

beauté visible. Derrière, il n'y a plus rien, rien que la Beauté

éternelle, rien que cet _éternel féminin_ dont parle Gœthe, et qu'il

a posé à la fin de son poème, comme le mot suprême de la vie: _Das

ewig Weibliche._

[Figure 5: Danaé d’après Corrége]

Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture · 第 19 / 50 题