Hemling n'a pas d'histoire. Peintre des légendes chrétiennes, il est
lui-même une légende. On peut dire qu'il a traversé la vie, invisible
et anonyme comme un ange. Son nom même est resté vague, comme s'il
n'avait été transmis que par un écho.--L'Allemagne l'appelle Hemling,
la Belgique dit Memling, quelques-uns écrivent Hemmeling, d'autres
prononcent Memmelinck.--La tradition le poursuit comme un être ailé
qui échappe à la preuve et qui ne se révèle que par ses miracles. On
croit qu'il fut peintre de Charles le Téméraire; on présume qu'il
accompagna en Italie son maître Rogier; il en est qui le font mourir en
Espagne, à la Chartreuse de Miraflores. Vestiges indécis et presque
effacés. L'artiste mystique a si peu pesé sur la terre qu'elle n'a
point conservé sa trace.--La tradition la moins douteuse le représente
blessé à la bataille de Murat et se traînant par les chemins au
milieu d'un âpre hiver jusqu'à Bruges, son pays natal, où il fut
admis à l'hôpital de Saint-Jean. Son long séjour dans cette maison
des pauvres et des malades est le seul fait avéré de sa furtive
existence. Ce fut là que, pour reconnaître l'hospitalité des moines,
il peignit la _Châsse de sainte Ursule_ et quelques-uns de ses plus
délicats chefs-d'œuvre--Tel ce Christ des légendes qui, sous la
figure d'un mendiant, frappe aux portes, la nuit, pour éprouver la
charité des hommes.--Le matin il se transfigure, et laisse la maison
qui l'a reçu pleine de sa lumière.
Ce fut donc pendant sa convalescence que Hemling composa ces divines
peintures. Elles trahissent l'influence de cet état particulier de la
vie. Qui n'a ressenti ou observé les phénomènes qui accompagnent la
convalescence! Le corps, atténué par la souffrance, se spiritualise en
quelque sorte; sa trame grossière prend la finesse et la poésie d'un
voile; ses organes se raffinent en se ravivant; le pas est plus léger,
le regard plus lucide, l'odorat plus exquis, l'oreille plus subtile: les
nerfs frémissent légèrement à des sensations qui naguère ne les
auraient pas effleurés. D'une autre part, l'âme, échappée des ombres
de la mort, renaît à la vie avec une innocence enfantine. De la tombe,
dont il a effleuré les premiers degrés, le malade l'apporte une
mélancolie religieuse mêlée à la joie de l'existence reconquise. Ce
monde qu'il a cru quitter lui apparaît coloré des teintes de l'Éden.
L'attendrissement qu'il éprouve en le revoyant l'idéalise à ses yeux.
Il fait doux, pour lui, dans les couleurs, comme dans l'air, comme dans
les bruits. Il jouit de la lumière comme le premier homme dut admirer
la première aurore. Le repos l'initie aux délices de la contemplation.
Le chant d'un oiseau, la plainte d'une source, la grâce d'une fleur, le
vol d'un insecte, la forme d'un nuage, le plongent dans une sereine
rêverie. Les visages aimés ou compatissants qui ont entouré son lit
de douleur se revêtent d'une angélique expression; les indifférents
même lui semblent sympathiques; son âme leur prête la bienveillance
dont elle est remplie: il rentre dans le monde et dans la nature avec la
reconnaissance d'un exilé auquel on a rouvert sa patrie.
L'œuvre entière d'Hemling est empreinte de cette douce influence. La
convalescence semble l'état normal de ce pur génie. Ses sveltes
figures sont, pour ainsi dire, purifiées du corps. La douleur a passé
sur leurs chastes formes, non pour les flétrir, mais pour les alléger.
Il les épure et il les macère pour mieux révéler leur âme, comme on
amincit l'albâtre des lampes pour que la flamme reluise à travers.
Leurs airs de tête n'expriment que des joies surnaturelles ou des
pensées idéales. Leurs draperies coulantes et diaphanes rappellent ces
vêtements de clarté que l'Écriture promet aux élus. Les paysages qui
les encadrent mêlent les teintes dorées de l'automne à l'azur du ciel
des visions. Un silence mystique règne dans ses tableaux. N'y cherchez
ni les effets du contraste, ni les mouvements de la passion, ni les
splendeurs de la beauté matérielle: tout y est calme, recueillement,
abstraction de la terre et vie intérieure. Dante n'emploie pour peindre
son _Paradis_ que des teintes et des dégradations de lumière; Hemling
compose sa peinture des nuances les plus célestes de la sainteté et de
la vertu.
Les maîtres s'expliquent et se commentent par leurs
œuvres.--Arrêtons-nous devant cette _Châsse de sainte Ursule_, qui,
par sa beauté et sa forme même, peut passer pour le monument
d'Hemling.--La légende de sainte Ursule et des onze mille vierges est
un des plus gracieux romans chrétiens du moyen âge. On dirait la vie
des saintes écrite par une fée. Il y a de la chevalerie et de la
féerie dans cette croisade de vierges commandée par la fille d'un roi,
qui, du fond de l'Irlande, s'achemine vers Rome, y reçoit le baptême
et s'y dévoue au martyre. Saint Cyriaque, un pape imaginaire, accueille
et baptise ces amazones de la foi, et descend du trône de saint Pierre
pour se faire l'aumônier de leur chaste armée. Guidées par lui, les
onze mille vierges reviennent mourir à Cologne sous les flèches et les
haches des Huns. L'art chrétien a souvent reproduit les aventures de
cette chevalerie féminine. Hemling en a fait un poème qu'on pourrait
appeler l'Odyssée du martyre.
La châsse de Bruges, comme beaucoup de reliquaires de l'époque, a la
structure d'une maison gothique. Sur ses parois, divisées en quatre
compartiments, le peintre a représenté les épisodes du voyage
d'Ursule et de ses compagnes. Les deux pignons encadrent les images de
la Vierge et de la sainte. Sur le toit, il a peint son couronnement au
milieu de la cour céleste.
C'est d'abord le débarquement d'Ursule à Cologne, à la tête de son
armée virginale. Elle descend du lourd navire, soutenue par ses
compagnes. La troupe sacrée défile déjà par la porte de la ville,
qui découpe sur le clair du ciel les nefs de ses églises et le clocher
de sa cathédrale. On croit voir entrer dans la Jérusalem céleste les
vierges qui «suivent l'Agneau partout où il va.»--Les madones de
l'Italie paraîtraient sensuelles auprès de ces saintes du Nord. La
froideur particulière à leur race s'illumine d'une pureté divine;
c'est de la neige mêlée à de la lumière. Leur beauté n'a rien de
plastique: les joues sont rondes, les pommettes saillantes; les fronts
ont cette largeur qui défigurerait les déesses païennes, mais qui
convient à des saintes.--L'art chrétien fait régner le front sur le
corps; il l'élève comme une ogive sur ce temple du Saint-Esprit.--Le
charme des vierges d'Hemling est d'une qualité presque incorporelle,
leurs yeux clairs ont la fixité distraite de l'extase; leurs tailles
déliées s'élancent avec la rectitude des grands lis; leurs gestes et
leur maintien respirent une modestie solennelle. Rien n'égale la
bizarre élégance de leurs costumes et de leurs coiffures. Ces saintes,
qui vont au martyre, semblent des fées partant pour un bal sur la
bruyère ou sur la nuée.
Le second tableau nous les montre entassées dans le vaisseau qui aborde
à Bâle. Leurs têtes blondes et candides, que la virginité confond
dans une charmante ressemblance, apparaissent serrées l'une contre
l'autre, comme des fruits au fond d'une corbeille. La reine s'élance de
cette agglomération de beautés, pareille aux Vierges des Assomptions
planant sur un bouquet de têtes d'anges.
Dans le tableau suivant, l'artiste a représenté la jeune phalange
arrivant à Rome. Le pape s'avance pour la recevoir sous le péristyle
d'une église. Sa physionomie et son attitude sont empreintes de la
gravité de l'épiscopal. Ce n'est point le pontife royal et magnifique
de la Renaissance; c'est le rigide représentant de l'orthodoxie et du
dogme. Je ne me figure pas autrement ce pape flamand qui, entrant au
Vatican après Léon X, se signait à la vue des statues antiques. Les
cardinaux qui l'entourent n'ont rien non plus de l'altière élégance
des princes de la cour romaine. Vraies têtes théologiques, blanchies
dans les méditations de la foi, on dirait les bourgmestres et les
échevins de l'Église.--Ursule, agenouillée et voilée, met ses mains
jointes dans la main du pape, et la ferveur de son geste est telle,
qu'on sent qu'elle y dépose son cœur et son âme. Sa douce figure,
hardiment fixée sur le visage du vieillard, respire l'exaltation du
sacrifice accepté. Elle se livre, en sa personne, au Dieu des martyrs.
Derrière elle s'aligne le ravissant cortège de ses sœurs. Leurs
physionomies dociles et placides reflètent, avec d'imperceptibles
variantes, la résignation de leur reine. L'expression d'Ursule va
s'atténuant de figure en figure, comme un cri d'enthousiasme qui se
répercute d'écho en écho, affaibli, mais non altéré. Il décroît,
il s'amoindrit, il s'efface... le dernier n'est plus qu'un soupir.
Le pape, suivant la légende, voulut guider lui-même les onze milles
vierges au martyre; il se fit le pâtre de ce troupeau virginal pour le
conduire à la mort. Le peintre l'a représenté, dans le tableau
suivant, assis entre deux cardinaux, dans la barque qui va descendre le
Rhin. À sa droite siègent des évêques pensifs comme sur les bancs
d'un concile; à sa gauche prient les saintes inclinées sur la proue du
navire, comme sur le bord d'un prie-Dieu. Cette simple scène prend,
sous le pinceau d'Hemling, la majesté d'un symbole. Le bateau
s'agrandit aux proportions de l'Église. On croit voir la barque de
Pierre parlant pour l'éternité.
Le martyre des onze mille vierges remplit les deux derniers
compartiments de la châsse. Ce sont les plus faibles au point de vue de
l'art, mais les plus touchants aux yeux de l'esprit. Hemling ne sait
exprimer ni la violence ni la haine. Sa main, si habile à exprimer les
moindres nuances de la tendresse et de la pitié, devient comme celle de
Fiesole d'une gaucherie charmante lorsqu'elle veut reproduire les
mouvements du mal. Cette belle inaptitude que nous avons déjà
signalée dans le génie du peintre angélique, est le privilège de
presque tous les maîtres des premières écoles.
Hemling, comme Fiesole, ne sait que bénir. Son doux génie répugne aux
expressions de la cruauté et aux angoisses de l'agonie matérielle.
Dans le premier tableau, deux archers tirent à l'arbalète sur le
colombier de saintes groupées, dans le vaisseau, autour de leur reine.
Les unes reçoivent le trait de la mort avec ravissement, et comme elles
recevraient l'hostie du viatique. D'autres se pâment ou se cachent la
tête dans leurs mains, avec de gracieux mouvements d'enfants effrayés.
Plus loin, Ursule, visée à bout portant par l'arc d'un soldat, attend
la flèche mortelle, la bouche ouverte et les bras tendus, dans un
recueillement qui ressemble au sommeil extatique des stigmatisées. Des
Barbares, en habits de Sarrasins, groupés sur le devant de leur tente,
les voient mourir avec la jovialité débonnaire de bourgeois flamands
regardant des arbalétriers tirer à l'oiseau, un jour de kermesse.
On peut ranger la châsse de sainte Ursule, parmi les merveilles de la
main humaine: la délicatesse du pinceau égaie l'idéalité de la
pensée. Ces deux cents figurines, dont les plus grandes ont un pied et
les plus petites six lignes de hauteur, sont d'une finesse radieuse, qui
n'a d'analogie que dans la manière de Fiesole. C'est un mélange
ineffable d'éclat et de suavité, l'ardeur du vitrail tempérée par la
transparence de la miniature. En créant ce monde surnaturel, Hemling
l'a enveloppé de son atmosphère. Les marines, les paysages, les villes
que traverse le chaste cortège se colore du reflet de son innocence.
Tout y est simple, lumineux, candide. Les fleuves roulent des eaux de
cristal; les navires rappellent l'arche primitive; les montagnes ont
quelque chose d'aérien et d'immaculé; les édifices semblent
construits pour la clôture et pour la prière. Jamais le monde n'a
été contemplé par un regard si bienveillant et si doux. Tout se
transfigure sous son pinceau, les visages, les corps, les vêtements,
les édifices, les eaux, les arbres et l'air même. En évoquant dans
ses tableaux les vierges et les saints, Hemling semble faire descendre
avec eux le paradis sur la terre.
[Figure 3: La Fornarina d’après Raphaël]