FRÀ GIOVANNI DA FIESOLE

Il est un peintre qui apparaît au seuil de la Renaissance, comme l'ange

de l'Annonciation de la peinture, la flamme au front, le lis à la main,

messager de divins mystères. L'art l'a canonisé comme l'Église, en le

surnommant l'_Angélique_; il a allumé sur sa mémoire l'auréole; il a

placé son œuvre sur un autel. Ce Saint de la peinture est le

bienheureux _Frà Giovanni da Fiesole_; il est pour elle ce que sainte

Cécile est pour la musique: un idéal, une transfiguration, une

étoile.

Frà Beato Angelico da Fiesole se nommait Guido _dans le siècle_,

suivant cette belle et profonde expression monastique qui tire entre le

monde et le cloître, la démarcation du désert, le rivage de

l'éternité; il y a de l'horoscope et du couronnement dans la

constellation de ces noms si purs groupés sur le front du saint

artiste. Presque tous les grands peintres de l'Italie ont du reste des

noms ou des surnoms qui s'accordent à leur génie, et l'accompagnent,

en quelque sorte, comme des instruments d'harmonie et de consonance.

_Leonardo da Vinci_, ce son voilé de mélodie nocturne ne convient-il

pas au mystérieux musicien des sérénades du clair-obscur?

_Tintoretto_, n'entendez-vous pas grincer la fanfare rauque et stridente

de la couleur véhémente? _Buonarotti_ détache en relief, d'un

éclatant coup de ciseau, sur le marbre la grandiose originalité qu'il

désigne. _Allegri_ petille comme un sourire ivre de volupté joyeuse

sur la mémoire du divin Corrége. _L'Albane!_ le jardin d'Armide tout

entier soupire dans cette note de flûte pastorale. On pourrait

parcourir jusqu'au bout la gamme de ces affinités; mais prenons garde:

le symbolisme du son a la profondeur illusoire du coquillage maritime:

l'oreille qui s'y colle croit écouter la voix de la mer; elle n'entend

que son propre bourdonnement.

Il est des vies de sainteté et d'humilité qui montent invisibles, vers

le ciel, comme des fumées d'encens. Celle d'Angelico n'a laissé dans

les légendes mêmes de son ordre qu'une vague odeur de vénération.

Quelques souvenirs de vertus et d'extases composent toute son histoire.

Le cloître est le vestibule de l'éternité; il participe de son

silence et de son mystère.

Ce fut en 1387, à l'âge de vingt ans, qu'il entra dans le couvent des

dominicains de Fiesole. On ne sait rien de ses premières années; mais

il est probable que sa jeunesse ne fut pour lui que le noviciat de la

vie religieuse; il naquit prêtre; sa robe de moine fut sans couture

comme celle du Christ. Dieu a deux manières d'appeler à lui les âmes

qu'il se réserve: la vocation et la conversion. La conversion a quelque

chose du rapt et de l'enlèvement; elle s'embusque sur le chemin de

Damas, elle attaque, elle foudroie, elle renverse, elle dépouille le

vieil homme avec la violence d'un déchirement, mais l'âme qu'elle a

vaincue emporte dans sa vie nouvelle l'incurable plaie du souvenir. Les

fantômes nus des voluptés romaines poursuivent saint Jérôme au

désert; ils se glissent jusque dans le lit de sable, où le vieil

ascète roule son corps meurtri.

La vocation, au contraire, a la douce fatalité d'une attraction. Les

êtres qu'elle a choisis semblent prolonger en s'éveillant à la vie un

ravissement antérieur. Ils la traversent dans un état de somnambulisme

céleste. Des ailes invisibles veillent sur le sommeil de leurs sens;

des épées de flammes s'interposent entre les ombres du monde et la

sérénité de leur cœur. Leur pureté native ressemble à cette flamme

du diamant aussi inaccessible aux souillures que celle des étoiles, et

qui est la substance même de la pierre qu'elle fait rayonner.

Dans l'histoire de la peinture, Frà Angelico présente peut-être

l'unique phénomène de cette innocence immaculée appliquée aux formes

d'un art terrestre. Frà Bartolomeo, lui aussi, fut un moine et un

saint. Son œuvre passe pour une des plus graves et des plus profondes

expressions du génie catholique. Un jour, cependant, il peignit pour

l'église du couvent de Saint-Marc un saint Sébastien qui, à peine

exposé, troubla la chasteté du sanctuaire. Le jeune martyr renvoyait

les flèches de son supplice en effluves de volupté au cœur des femmes

prosternées devant lui. Sa chapelle devint un sérail de rêves et de

désirs profanes; la prière s'y noyait dans le soupir, l'agenouillement

y languissait de mollesse. On fut forcé d'enlever bien vite l'image

idolâtre; elle tiédissait l'encens, elle corrompait l'autel. Le Frate

n'était certes pas complice de sa tentation d'artiste, lui, un des

pourvoyeurs de cet effrayant auto-da-fé plastique allumé par

Savonarole, où la Renaissance, dans un accès de mysticisme indien, se

jeta sur un bûcher de tableaux et de statues, et faillit brûler tout

entière. Mais il avait traversé la vie et ses passions; il avait

appris l'art à l'école semi-païenne de Léonard; le cloître n'était

pas son berceau, mais son refuge, et il y apportait malgré lui les

souvenirs et les reflets de son passage à travers le monde.

Ce rapprochement n'est qu'un exemple pris au hasard; en étudiant l'un

après l'autre les maîtres les plus ascétiques de l'art chrétien,

nous surprendrions en chacun d'eux le point qui le rattache à la terre.

Dans ces premières messes de la peinture qui se célèbrent à l'ombre

des cathédrales et des basiliques, Angelico seul a consacré et

transsubstantié la forme en l'élevant vers le ciel. Lui seul a

accompli le mystère du corps fait âme sans macération et sans

flétrissure. À quoi attribuer ce miracle, si ce n'est à la candeur

d'une nature sans tache, qui purifiait la matière en la reflétant.

Quelques historiens donnent pour maître à Fiesole, Gherardo Starnina,

l'initiateur de l'Espagne au style italien; mais rien ne confirme cette

conjecture incertaine. J'ai sous les yeux deux petits tableaux de

Starnina dont le coloris foncé et la familiarité tudesque ne

rappellent nullement la manière idéale et légère du peintre

angélique. La tradition la plus sûre est qu'un frère de son couvent

lui enseigna l'art tout claustral de la miniature, et qu'il débuta par

peindre des missels, des livres d'heures, jusqu'à des vignettes de

reliquaires et de cierge pascal. La peinture, au moyen âge, s'était

réfugiée dans le manuscrit sacré, comme dans la chrysalide de sa

formation. Elle y attendait l'heure du réveil, au milieu des rêves

d'azur et d'or de la fantaisie catholique. Elle préludait à ses

immenses créations par de délicats opuscules. Fiesole sortit peintre

de ce naïf apprentissage, mais il transporta, dans ses tableaux en

détrempe, le zèle, la clarté, la scrupuleuse minutie de la miniature;

il garda les colorations limpides, et la sainte simplicité de son

pinceau qui joue avec les moindres détails du sujet, comme la main d'un

enfant avec les mouches et les brins d'herbes. Il n'appartient pas à

son siècle; il plane sur son école, il ne marche pas avec elle: il y

apparaît entre Masaccio et Ghirlandajo, sans leur donner la main.

Tandis qu'autour de lui les artistes florentins se passent en courant le

flambeau hardi du naturalisme, lui continue à peindre à la lueur de

l'astre mystique qui brilla sur Assise, cette crèche de l'art

chrétien.

À cette époque, l'école florentine prépare tumultueusement la

technique de la Renaissance. Tout est recherches, inventions,

découvertes, activité inquiète, échanges hermétiques, dans cet

atelier de la forme en travail. La peinture étreint la sculpture et

ressort en relief de cet énergique embrassement; le dessin imite les

sinuosités de l'orfèvrerie et en reproduit les arêtes; le géomètre

taille avec son compas le crayon de l'artiste, et lui révèle les lois

de la profondeur et de la distance. Paolo Ucello vient de soulever le

ciel d'or byzantin, et de découvrir les horizons enchantés de la

perspective; Masolino de Panicale moule son modelé sur les saillies du

bronze, et le trempe hardiment dans le clair-obscur: Masaccio résume

tous ces progrès dans un admirable style: il dompte le raccourci,

étreint le nu, élargit la couleur et fonde l'aplomb des figures;

Filippo Lippi déploie les magnifiques exagérations du grandiose et de

l'héroïsme plastique. Seul au milieu des agitations de l'art, ivre des

premiers secrets de la nature, Frà Angelico reste dans sa cellule,

fidèle, comme à des vœux, aux chastes procédés de l'école

ombrienne: il la perpétue en la perfectionnant; il est pour ainsi dire,

la vestale de son étoile vacillante aux grands souffles d'un siècle

nouveau.

Le _Couronnement de la Vierge_, de Fiesole, que possède le Musée du

Louvre, est une de ses plus pures merveilles. Arrêtons-nous un moment

devant ce tableau, comme devant la rosace centrale de son œuvre.

Le Christ, assis sur un trône damassé d'or, pose la couronne du ciel

sur la tête voilée de la Vierge. Marie, agenouillée, croise sur sa

poitrine ses mains immobiles. Son profil faible et mince comme un relief

d'hostie, transparaît de lucidité. Elle tient à peine à la marche du

trône par la frange de sa robe diaphane, dont le pli fuyant décrit la

courbe des génuflexions extatiques. Tout en elle exprime l'adoration

assouvie, recueillie, muette, plongée dans sa plénitude connue dans un

sommeil. Le Christ resplendit de paix et de gravité; son geste immuable

plane sur l'infini du temps. On sent que le peintre n'a pas voulu

représenter dans le _Couronnement de la Vierge_ une cérémonie

éphémère du Ciel, mais une des apparitions fixes de la vision des

élus, un des mystères permanents de l'éternité.

Sur les gradins parallèles qui entourent le trône, abondent les anges

des Chœurs et des Hiérarchies. Les uns soufflent dans ces longues

trompettes d'or perpendiculaires, dont l'imagination croit entendre les

sons purs, fins, clairs, prolongés de sphère en sphère en répons de

douceur et de psalmodie; les autres jouent de la viole, du psaltérion,

de la cithare ou d'autres instruments de gloire et de louange, dont la

forme inconnue semble exprimer l'ineffable son. Frà Angelico est en

famille au milieu des anges; il les connaît tous, depuis l'enfant ailé

qui jonche de sa tête rieuse la nimbe des Assomptions, jusqu'au

Séraphin brûlant qui prend feu à la présence de Dieu et se consume

d'ardeur devant sa face.

Comment aurait-il trouvé, sans une surnaturelle intuition, ces têtes

ravissantes qui figurent l'aspiration, l'élan, la prière, et

corporisent les parfums de l'âme dans leurs arômes les plus subtils,

dans leurs plus silencieuses émanations? Les anges de Raphaël

paraîtraient lourds auprès de ces créatures aériennes, dont le sexe

céleste flotte entre la vierge et l'adolescent. Chacun d'eux a son

caractère et sa physionomie distincte, si l'on peut appeler de ces mots

humains les nuances du bonheur. Il en est un qui embouche sa trompette

en gonflant ses joues roses, avec l'allégresse d'un éphèbe grec

sonnant un triomphe. D'autres rêvent, s'étonnent, admirent, ou

sourient naïvement à la beauté du paradis.

Au-dessous des chœurs angéliques se groupent les patriarches, les

saints, les docteurs, les martyrs; rangées éclatantes de tuniques, de

robes, de chasubles, de scapulaires, de camails, d'où sortent des

têtes rayonnantes de béatitude. La procession aboutit à un évêque

splendide à barbe byzantine, qui étale, comme l'envergure de son

extase, une vaste chape, où la Passion, peinte dans l'étoffe, se

déroule en versets d'écarlate. Ainsi drapé dans l'Évangile, à

genoux sur le parvis, la crosse en main, la mitre en tête, dans

l'attitude du pontificat triomphant, il fixe en plein le sacre de la

Vierge. Vous diriez un mage catholique adorant le Soleil de justice et

de vérité.

Mais c'est au groupe des saintes que l'angélique pinceau a réservé

ses plus douces caresses. Il en est une--celle qui tient un agneau dans

ses bras tranquilles--d'une beauté si translucide, d'une grâce si

vapoureuse, que l'on croit voir cette femme qui apparut dans la lune, au

poëte de la _Divine Comédie_ «comme une perle sur un front blanc.»

Elle prie et elle rêve, attentive au choral des anges. Sa bouche

s'entr'ouvre amoureusement connue pour aspirer l'hostie d'une communion

invisible; ses yeux dorment dans leur lumière, son visage baigne dans

sa félicité; on dirait que l'âme extravasée a répandu sa ferveur

sur ses joues diaphanes. Les anciens parlent d'un «vent tissé,» la

robe rose qui languit sur elle semble faite avec de la pudeur. Auprès

d'elle, sainte Catherine, appuyée sur sa roue et comme à peine

réveillée de son martyre, regarde curieusement la blonde extatique.

Elle semble la questionner sur les choses du ciel, et engager avec elle

une de ces conversations angéliques qui, selon Swedenborg, s'engagent

et se poursuivent par la seule palpitation des paupières. Derrière,

une jeune reine élance, pour mieux voir, son doux profil sur un cou

mince comme l'attache d'une fleur. À l'air précieux de sa jolie tête,

vous diriez qu'elle représente, au milieu de ces effusions et de ces

ardeurs, l'élégance de la sainteté, l'aristocratie du paradis.

La première impression de ce tableau séraphique est toute

d'enchantement. L'œil respire délicieusement la pureté de ces douces

figures: elle lui arrive comme le parfum des palmes et des lis d'une

flore inconnue. Mais fixez-en l'ensemble par les yeux de l'âme, et

bientôt le charme tout-puissant de foi qu'il recèle produira sur vous

l'effet d'une révélation. Les dogmes catholiques se dégageront de ces

têtes théologiques de prêtres et de docteurs, frappées du reflet de

la vérité qu'elles reçoivent; les spiritualités religieuses

exprimées par ces formes psychiques d'anges et de saintes--veilleuses

transparentes des feux invisibles--vous pénétreront de leurs suaves

influences; les rayonnements des tiares, des mitres, des couronnes, des

auréoles, des ors merveilleux et vagues qui jonchent ces vêtements

sublimes, prendront sous votre regard la splendeur du ciel étoilé, et

vous vous sentirez emporté, par cercles d'ascensions insensibles,

jusqu'à cette région de souffles, de battements d'ailes, de splendeurs

dansantes, de lueurs vocales, de phosphorescences mélodieuses,

d'apparitions et de disparitions enflammées, où Dante, cet aigle du

mysticisme, a pu seul ravir la parole.

Un des prestiges de la peinture de Fiesole est sa couleur, dont la

pureté radieuse n'a d'équivalent dans la manière d'aucun autre

artiste. N'y cherchez ni les jeux des reflets, ni les prestiges des

ombres, ni les illusions de la chair, mais je ne sais quelle suavité

virginale. Il peint toujours à la détrempe; l'outremer est la base et

comme le firmament de ses tableaux; les roses et les ors y abondent. Les

teintes y semblent soufflées plutôt qu'appliquées. L'effet est d'un

indicible enchantement.

Si l'on me demandait le secret de cette couleur céleste, j'irais le

chercher dans les tabernacles qu'habitait son âme, et je recomposerais

sa palette sur l'autel même de son sacerdoce. La vie religieuse

projette autour d'elle une nimbe d'éclats et de rayonnements. L'église

n'est pas seulement un édifice, c'est un climat sacré qui réfléchit

la nature au miroir ardent du symbole, pour en faire jaillir une flamme

plus digne d'être offerte à son Créateur. Elle a l'ostensoir pour

soleil, les cierges pour étoiles, la fumée des encensoirs pour

atmosphère. La lumière se transfigure au feu du vitrail, comme l'âme

au creuset de la foi avant d'entrer dans son enceinte. Les montagnes de

diamants de ses chasses, les fleurs sidérales de ses reliquaires, les

arbres enflammés de ses candélabres, idéalisent la nature en la

rappelant. Un cycle de fêtes triomphales, revêtues des blancheurs du

lin, des embrasements de la pourpre et des orfrois du brocart, y figure

la révolution du Soleil mystique, parcourant les signes de son zodiaque

éternel. Les vases de ses sacrifices empruntent un éclat surnaturel à

la lucidité de leur métal, aux reflets des flambeaux qui les

illuminent, aux gestes mystérieux et lents des prêtres qui les lèvent

ou qui les abaissent. Le calice rayonne, la patène miroite, le ciboire

éclate, les burettes scintillent. Les chants liturgiques roulent dans

leurs strophes des flots de pierreries merveilleuses; le béryl, le

sardonyx, la sardoine, incessamment nommés par l'Apocalypse et par les

Prophètes, jettent des feux éblouissants dans l'imagination des

fidèles. Quand le Christ, incarné dans l'Eucharistie, s'élève entre

les mains du prêtre à la cime de l'autel flamboyant et vaporeux, il y

apparaît, comme Dieu au désert, à travers un buisson ardent.

Fiesole vivait dans l'église: ce fut de ses splendeurs qu'il composa sa

palette. Le jour de son atelier vient du paradis.

L'art, pour Angelico, continuait la prière; c'est assez dire qu'il

remplit sa vie. Vasari s'étonnait, en 1550, du nombre prodigieux de

peintures qu'il avait laissées à Florence. La plupart ont disparu, et

cependant celles qui restent témoignent d'une assiduité toute

monastique au travail. Le couvent de Saint-Marc, qu'il habita après

celui de Fiesole, est encore rempli de ses fresques; il en a couvert les

dortoirs, les corridors, les cellules. Il a, pour ainsi dire,

emparadisé le monastère, en déroulant sur ses murailles le ciel qu'il

avait en lui. Entre tant de chefs-d'œuvre, notre préférence serait

peut-être pour l'_Annonciation_, qui décore la galerie supérieure.

Marie, inclinée en avant, écoute la parole de l'ange dans l'attitude

de la résignation qui se livre. Son visage est empreint d'une

mélancolie pensive, ses yeux regardent par delà l'ange lui-même, dans

l'avenir qu'il lui annonce. On sent qu'elle y voit poindre la croix du

Calvaire, et que le mystère de l'Incarnation s'accomplit dans son sein

en le déchirant.

Les musées de Florence renferment un grand nombre des tableaux de

Fiesole, mais il faut le chercher surtout à l'Académie des beaux-arts,

qui conserve huit grands tableaux en trente-cinq compartiments

représentant la vie de Jésus-Christ: ils décoraient autrefois les

volets de la sacristie de la chapelle de la Nunziata.

C'est là qu'on peut admirer, dans tout l'ensemble de son génie,

l'artiste bienheureux dont l'exécution même a la beauté d'une vertu.

Je n'hésite pas, pour ma part, à y reconnaître les types de dessin

les plus élégants et les plus purs que l'art italien ait produits

avant Raphaël. La composition des groupes et des scènes n'affecte pas

la symétrie pédantesque des Byzantins; sa paix n'est point une

léthargie, sa lenteur n'a rien d'immobile; ses personnages s'entendent

par signes, pour ainsi dire, mais par signes d'une finesse exquise, plus

expressive que la parole. Les figures s'élancent sans roideur, et

entrelacent les inflexions d'un mouvement toujours choisi et bienvenu

aux lignes déliées des formes ogivales. Leurs draperies suivent le

contour du geste et de la pose, mais avec le lointain, le vague et le

flottant du voile. Ne leur demandez pas de profanes caresses, ni de

matériels embrassements; le peintre touche au corps avec les mains

vierges du prêtre: il l'abrège, il l'effile, il l'évanouit, il n'en

exprime que la tête: on sent qu'il voudrait le vaporiser et donner à

son buste, au moyen du tissu idéal dont il l'enveloppe, l'innocence de

la tige d'une fleur ou le mystère d'une nuée.

Cette glorification qui devance les métamorphoses de l'éternité,

Fiesole l'accomplit surtout par cette couleur dont nous avons déjà

signalé la candide splendeur. Il la répand sur ses carnations en

teintes blondes et claires dont le fondu ne peut se comparer qu'au

trouble de ces tons dorés qui naissent et expirent confusément à la

racine des jeunes chevelures. Presque toujours il cerne l'iris des yeux

d'un cercle noir excessivement fin, ce qui donne au regard une

inexprimable tendresse.

Les fonds de ses tableaux ont cet aspect mystique que l'école ombrienne

prête à la nature. Angelico donne à ses paysages des horizons de

parabole; il y creuse des vallées érémitiques, il y élève des

montagnes où Jésus pourrait enseigner, il y dessine des sentiers que

l'on dirait frayés par les sandales des anachorètes, et qui semblent

conduire aux grottes des Pères du Désert. Comme Giotto, il cisèle en

clair les feuilles de ses arbres, et donne à leur svelte tige

l'élancement d'une aspiration vers le Ciel; comme lui encore, il

profile, dans ses perspectives, des édifices d'une délicatesse

fantastique, qui semblent exprimer par la ténuité et de leurs lignes

le détachement de la terre et la vanité des œuvres de l'homme.

Mais la merveille de cet Évangile historié, c'est l'âme qui le

comprend, l'imagination qui le devine, et qui semble avoir pour les

choses divines le don d'empreinte d'un saint Suaire; c'est la succession

d'idées innocemment sublimes qui s'y déploie sans effort, avec

l'effusion d'une belle âme. Fiesole a du génie plein les mains, parce

qu'il a de la sainteté plein le cœur; son inspiration n'est que la

seconde vue de sa foi. Quelle surprenante idée que celle d'avoir

représenté la Cène sous la forme d'une communion: le Christ,

sacrificateur de son sacrifice, célébrant sa propre messe, et

distribuant aux apôtres, de sa main de chair, le pain qui l'incarne et

le multiplie!

Les scènes de la Passion sont peintes comme de la main d'un

stigmatisé. On sait qu'il fondait en larmes chaque fois qu'il avait à

les retracer, et qu'on le surprit souvent défaillant d'angoisse et de

douleur au pied du tableau commencé. Mais il n'est pas seulement le

voyant, il est encore le poëte de l'Évangile. À la reproduction

textuelle du livre sacré il ajoute presque toujours des paraphrases

d'une grâce ou d'une mélancolie pénétrantes. Ainsi, dans la descente

de Jésus aux limbes, il représentera les saints de l'ancienne loi se

pressant en foule au-devant du Sauveur armé de l'étendard de sa

victoire sur la mort. Une mince cloison sépare les limbes de l'enfer;

une âme--on dirait celle d'une femme, tant elle est svelte et

frêle--est accourue au bruit. Elle s'élance, elle crie grâce, elle

voudrait briser le mur qui la sépare du pardon, de la délivrance, du

ciel peut-être! Oh! si le Christ pouvait l'entendre! mais un démon la

retient dans son étreinte, la pauvre âme se débat toute palpitante;

elle renverse en arrière sa tête éperdue. Il y a dans le jet

frémissant de cette figure un sentiment de la damnation morale--de

celle que sainte Thérèse plaignait sublimement de ne pouvoir

aimer--plus poignant que toutes les tortures de l'enfer dantesque.

Dans ses _Jugements derniers_[2]--son motif de prédilection--il se

passe entre les âmes élues et leurs anges gardiens des scènes de

reconnaissance ravie, d'expansions ingénues, de caresses sonorales,

d'entrelacements ailés, de baisers fondus, d'étreintes insolubles, qui

vous révèlent toutes les voluptés des cieux. N'est-ce pas encore une

idée de génie que celle de figurer toujours l'enfant Jésus planant

sur les genoux de sa mère, qui ne le touche jamais, et le berce les

mains jointes.

Ce qui nous frappe encore dans l'œuvre de Fiesole, c'est une

impuissance absolue à reproduire les mouvements et les expressions du

mal. Les enfers de ses _Jugements_ sont d'adorables caricatures de

sainte ignorance et de puérile bonté. Les damnés font des mines d'une

contrition touchante; les démons ont beau dresser leurs cornes et

fendre leur bouche jusqu'aux oreilles, ils n'en sont pas moins au fond

de bons diables qui ne demandent qu'à s'attendrir. Ne pouvant les faire

terribles, Angelico les fait gras. L'obésité devait être la suprême

laideur pour le maître des mortifications et des élancements de la

forme. En somme, ils rappellent assez ces types joufflus et ventrus de

moines luxurieux que le moyen âge accouplait dérisoirement aux

gargouilles de ses gouttières. Les instruments de torture dont ils

poursuivent les réprouvés, au milieu de minces flammes de cierges,

semblent les plus anodins du monde. Ce sont des serpents doux comme des

lézards, des fouets pareils à des disciplines de dévotes, des

chaînes aux anneaux de rosaire. La tendresse du pinceau qui caresse ces

jolis supplices en diminue encore la terreur. Cependant, les anges,

assis sur les nuées, les regardent d'un air de pitié ineffable. Ils se

contiennent pour ne pas pleurer: une seule de leurs larmes éteindrait

l'étincelle de ces doux enfers.

De même, dans ses _Passions_ et dans ses _Martyres_, le bienheureux ne

donne jamais aux figures des persécuteurs le caractère de

l'impénitence finale. Ils font les méchants; mais tout espoir n'est

pas perdu: peut-être se convertiront-ils un jour. Bien de plus

charmant, comme exemple de cette incorrigible mansuétude, que le

_Massacre des Innocents_, de l'Académie de Florence. De jeunes

bourreaux, serrés comme des pages dans leurs cottes de mailles,

égorgillent les Innocents dans les bras de leurs mères. Un carnage de

boutons de roses où la rosée, ce sang des fleurs, coulerait à flots,

ne serait pas plus gracieusement cruel. Les petits enfants sont bien

sages, et laissent couper leurs têtes blondes sans crier et sans faire

la moue. Les mères se débattent bien un peu, mais d'un air si posé,

par gestes si tranquilles! Il en est une qui s'esquive à pas menus de

la bagarre, en cachant son nourrisson dans le pli de son manteau bleu.

Pourvu que l'enfant ne se réveille pas! À l'étrange placidité de

cette scène de meurtre, vous diriez une _répétition_ jouée par les

anges, dans le ciel en fête, de la tragédie de l'Évangile. On

pourrait prendre Hérode, qui regarde de sa terrasse, majestueux et

calme, pour Dieu le père, contemplant, du haut de son trône, les jeux

de ses Chérubins.

Imperfection sublime! gaucherie touchante d'une main virginale qui ne

savait que bénir! On sourit d'abord, bientôt on admire. Cette pureté

parfaite vous éblouit comme un phénomène du monde spirituel. On se

demande de quelle argile est pétrie la nature des saints, et si le Ciel

n'envoie pas des anges sur la terre.

En dehors de ses innombrables tableaux de petite dimension, Fiesole a

laissé des fresques qui démontrent une haute aptitude aux grandes

conceptions de la peinture monumentale. Le pape Nicolas V l'appela à

Rome sous son pontificat, et le chargea de décorer au Vatican la

chapelle qui porte son nom. Il y peignit la vie de saint Étienne et de

saint Laurent dans un style austère et doux, auguste et naïf qui

agrandit, sans les altérer, les types de ses compositions habituelles.

Le même pape lui fit peindre à fresque la chapelle del Sacramento, qui

fut plus tard détruite par Paul III. L'année même de sa mort, en

1455, il ébauchait sur la voûte d'une chapelle de la cathédrale

d'Orvieto des figures de prophètes qui ont, depuis, été terminées

par Luca da Cortona.

Nous n'avons rien dit de la vie d'Angelico; il n'a pas d'histoire, il

n'a qu'une légende: ce fut une vierge faite homme, l'_Imitation de

Jésus-Christ_ sous forme humaine. L'artiste disparaissait tout entier

sous l'humilité du moine. Pour lui, la peinture n'était qu'une des

fonctions de louange et de prière de la vie claustrale. Il ne

s'enorgueillissait pas plus des chefs-d'œuvre de son pinceau, que le

cénobite de la natte de joncs tressée sous le palmier de sa cellule.

Il n'entreprenait aucun tableau sans la permission de son prieur, et

jamais il ne voulut en recevoir de prix: il aurait cru trafiquer des

dons de son Dieu en vendant ses inspirations. Pendant son séjour à

Rome, le pape Nicolas V voulut le nommer à l'archevêché de Florence.

Angelico le supplia de le laisser dans son cloître. Il désigna

lui-même pour le remplacer un religieux de son couvent, qui fut depuis

saint Antonin.

Il peignit jusqu'à son dernier jour, créant par milliers les saints,

les apôtres, les séraphins, les martyrs, avec la fécondité bénie de

ces patriarches de la Bible qui engendraient des tribus sacrées. Sa vie

fut une échelle de Jacob dressée vers le Ciel; il en peupla d'anges

chaque degré, comme pour les envoyer à Dieu au-devant de lui, en

messagers d'offrande et d'aspiration. Si Dante l'avait suivi, au lieu de

le précéder, dans quelle nuance limpide de son Paradis il aurait

enchâssé l'âme du saint artiste! Quelle canonisation d'effets de

lumière et de scintillements étoilés il aurait faite au coloriste du

Ciel!

L'art catholique avait donné en Fiesole son enthousiaste et suprême

effort; il s'arrêta après l'avoir produit. Son plus pur disciple, le

croissant de cet astre virginal, est Benozzo Gozzoli, le peintre du

Campo Santo. Autour de sa tradition se groupèrent encore Domenico di

Michelino, Zanobio Strozzi et quelque autres: pâle constellation

qu'absorbe bientôt l'éclatant soleil du seizième siècle. Plus tard,

la Renaissance, dans ses intervalles de piété, vint s'agenouiller

parfois, comme à un prie-Dieu, devant l'œuvre du peintre angélique;

elle en rapporta quelques étincelles des premières ferveurs de l'art

italien. Son dernier reflet vient expirer en chastes sourires sur les

lèvres des Vierges de Raphaël; il s'y est éteint pour jamais. On

rallume les flammes de la terre, on ne rallume pas les étoiles

éteintes.

[Note 2: Entre les Jugements derniers si souvent répétés par Fiesole,

nous citerons ceux du musée de l'Académie des beaux-arts de Florence,

du musée de Berlin, et celui qui faisait partie de la galerie du

cardinal Fesch.]

Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture · 第 17 / 50 题