LÉONARD DE VINCI

Les Grecs avaient atteint le beau en toute chose, et le rocher sacré de

l'Acropole, chargé de temples et de sculptures, resta debout comme

l'autel du génie humain au milieu des solitudes et des ruines

qu'avaient faites la barbarie plus que le temps, mais ignoré en quelque

sorte, et donnant des leçons perdues.

Sans vouloir être injuste envers les efforts et les tentatives des

civilisations postérieures, on peut dire qu'une longue nuit suivit ce

jour éclatant, et que le sens du beau disparut pendant bien des

siècles dans les cataclysmes d'empires et le chaos du moyen âge.

La sculpture et la peinture, entraînées par la chute du polythéisme,

s'éclipsent totalement; treize siècles s'écoulent depuis l'avènement

de Jésus-Christ jusqu'à André Taffi et Cimabuë, qui ne font guère

que reproduire les vieux poncifs byzantins; il faut encore cent ou deux

cents ans pour sortir de l'imagerie à fonds d'or, et de la sculpture

enfantine, digne des Chinois et des sauvages.

Mais enfin arrive ce merveilleux seizième siècle, où l'esprit de

l'homme se réveille en sursaut, comme d'un long rêve, et reprend

possession de lui-même. Ce fut un moment plein de grâce et de charme,

et qu'exprime on ne peut mieux le mot Renaissance, employé pour

désigner cette époque climatérique: après les longues et opaques

ténèbres, hantées de cauchemars, de terreurs et d'angoisses, se

levait enfin l'aurore nouvelle. La beauté, oubliée si longtemps,

apparaissait radieuse et enchantait le monde de son jeune éclat.

Quelques manuscrits déchiffrés à travers la gothique écriture des

moines, quelques fragments de marbres antiques sortis de terre comme par

miracle avaient suffi pour opérer cette révolution.

Ces lampes de la vie, que, suivant le beau vers de Lucrèce, des

coureurs se remettent l'un à l'autre, s'étaient rallumées à

l'étincelle antique, et brillaient joyeusement dans des mains qui ne

devaient plus les laisser éteindre. Un de ceux dont la lampe jeta le

plus vif rayon, ce fut Léonard de Vinci. Sa flamme, bien que voilée

par la fumée noire du temps, luit encore comme une étoile; et quand un

des tableaux du maître se trouve dans une galerie, quelque sombre et

rembruni qu'il soit, elle en est tout éclairée.

Léonard de Vinci, enfant naturel d'un messer Pietro, notaire de la

république, naquit en 1452, dans un petit château, dont les ruines

existent encore non loin de Florence, près du lac Fucecchio, au milieu

d'un horizon charmant. Tout devait être joie, grâce et sourire pour

cet enfant de l'amour, qui devint bientôt le plus beau des hommes: la

Nature, comme revendiquant pour elle seule son plus parfait ouvrage, ne

voulut pas qu'il eût de famille légitime, et sans appeler les fées à

son berceau,--elles y vinrent d'elles-mêmes,--le doua de tous les dons

imaginables. On eût dit que, par une sorte d'amour-propre, elle se

justifiait ainsi de ses avortements et de ses ébauches imparfaites[1].

Contrairement à la loi ordinaire, Léonard de Vinci ne connut ni les

luttes, ni les difficultés des commencements: l'admiration le prit tout

jeune et ne le quitta plus. Il mourut entre les bras d'un roi, et, si

l'érudition moderne a contesté cette légende, elle est tellement

vraisemblable comme couronnement de cette vie heureuse et honorée, que

tout le monde y dut croire.

Enfant, ses premiers dessins excitèrent la surprise et l'incrédulité.

Mis à l'école du Verrocchio, bon sculpteur et bon peintre, il y fit

preuve d'une supériorité si précoce, que l'élève fut bientôt le

maître: on sait qu'il peignit dans un tableau de son professeur une

tête d'ange si belle, d'un goût si rare et si neuf, qu'elle effaçait

tout le reste de l'œuvre, et présageait à l'Italie une gloire sans

rivale. En effet, nul n'est supérieur à Léonard, ni Raphaël, ni

Michel-Ange, ni Corrége: on a pu s'asseoir à côté de lui sur son

sommet, mais qui jamais a monté plus haut? Notez qu'il est le premier

en date, et qu'il mena tout de suite l'art à un degré de perfection

qui n'a pas été dépassé depuis.

Cette gloire semble suffisante pour un homme, et pourtant la peinture

n'était qu'une des aptitudes du Vinci: également doué dans tous les

sens, il eût pu faire aussi bien toute autre chose. C'était un génie

universel, encyclopédique; il possédait toutes les connaissances de

son temps, et, qualité plus rare, il voyait directement la nature.

Pour bien se rendre compte du génie de Léonard, il faut se dire qu'il

travaillait en quelque sorte sans modèle et inventait à mesure de sa

production. C'était même là sa plus grande jouissance; il ne tenait

pas comme certains peintres à multiplier ses œuvres. Il se contentait

en toutes choses d'avoir atteint le but, et une fois l'idéal réalisé,

il abandonnait ou dédaignait. Il était homme à faire des études

immenses pour un seul tableau, sauf à ne plus s'en servir après et à

passer à d'autres exercices. Sa curiosité satisfaite, rien ne

l'amusait plus. Le modèle fait, l'épreuve tirée, il brisait le moule,

il avait le sens de l'exquis, du rare, de l'absolu. Chaque tableau

n'était qu'une expérience heureuse, un _desideratum_ accompli qu'il

trouvait inutile de renouveler. Dans chaque voie de l'art, il a laissé

sa trace ineffaçable, et son pied se voit empreint sur toutes les

hautes cimes, mais il semble n'y être monté que pour le plaisir de

l'ascension: il en redescend aussitôt et va ailleurs. Il ne paraît pas

avoir le dessein de s'illustrer ou de s'enrichir par une supériorité

acquise, mais de se prouver seulement à lui-même qu'il est supérieur.

Ainsi il a fait le plus beau portrait, le plus beau tableau, la plus

belle fresque, le plus beau carton: c'est assez; et il pense à autre

chose, à modeler un cheval gigantesque, à faire le canal du Naviglio,

à fortifier des villes, à trouver des engins de guerre, à inventer

des scaphandres, des machines à voler, et autres imaginations plus ou

moins chimériques. Il soupçonne presque la vapeur, il pressent le

ballon, il fabrique des oiseaux qui volent et des animaux qui marchent.

Il joue d'une lyre d'argent en forme de tête de cheval dont il est le

facteur, et se compose une écriture à rebours, de droite à gauche,

qu'on ne peut lire que dans un miroir, chiffre dont tous les secrets

n'ont pas encore été pénétrés encore; il étudie l'anatomie, non

pas comme Michel-Ange, pour en faire parade, mais pour la savoir, et

dessine d'admirables myologies dont il ne se sert pas, car nulles

figures ne sont plus enveloppées que les siennes. Outre l'artiste, il

contient un philosophe presque égal à Bacon, ennemi de la scolastique,

ne croyant qu'à l'expérience et demandant à la seule nature la

solution de ses doutes. Il fait tout, jusqu'à ses enduits et à ses

couleurs; avec cela, vous vous tromperiez étrangement, si vous vous

imaginiez une sorte de pédant rogne, ou d'alchimiste hermétique

soufflant dans un atelier changé en laboratoire: personne ne fut plus

humain, plus aimable, plus séduisant que Léonard de Vinci; il avait

l'esprit, la grâce, l'adresse, la force à ce point qu'il pliait en

deux un fer de cheval, et avec cela une beauté parfaite, une beauté

d'Apollon. Il était si doux, si tendre, si sympathique, si lié de

cœur à la nature, si compatissant aux moindres souffrances, qu'il

achetait des oiseaux en cage pour les rendre à la liberté, tout joyeux

de les voir monter éperdument dans l'azur; qualité rare en ce temps

féroce et rude, où, loin d'avoir pitié des animaux, on était presque

indifférent pour la vie humaine.

Léonard aimait les chevaux; il était excellent écuyer, et sur les

montures les plus rebelles et les plus fringantes, il se plaisait à des

sauts de haies et de fossés, à des voiles et à des courbettes qui

remplissaient les spectateurs d'admiration et d'épouvante. Mais ce

n'est que de l'artiste que nous avons à nous occuper. Quelque grand

qu'il soit, le peintre chez Léonard n'est qu'un des côtés de l'homme.

L'art ne l'absorba pas tout entier; il lutta avec lui et resta le plus

fort, sans avoir le jarret desséché, comme Jacob dans son combat

contre l'ange.

Quelles furent ses ressources? On ne le sait, mais on voit jusqu'à

trente ans Léonard mener grand train à Florence, il avait chevaux,

domestiques, beaux habits, tous les luxes du temps. La fortune, aveugle

d'ordinaire, avait ôté son bandeau pour lui, et le favorisait comme

s'il en était indigne. Jamais le malheur, comme nous l'avons dit, n'osa

approcher cette belle vie et lui faire payer sa gloire.

Tout en menant une existence splendide, il peignait à travers beaucoup

d'occupations et de fantaisies, car son esprit multiple se portait

partout avec ardeur, ne dédaignant même pas des plaisanteries de

physicien, comme de combiner des gaz infects et de gonfler des vessies

dont la dilatation forçait les assistants à s'enfuir de la salle. Sa

première manière rappelle encore celle du Verrocchio, son maître; il

rend la nature par un moyen emprunté, mais déjà l'accent original est

reconnaissable. Cette manière est plus archaïque, plus sèche de

dessin, plus claire de ton, moins puissante de modelé que celle qu'il

adoptera plus tard, lorsqu'il pourra rendre la nature avec son sentiment

propre et sans moyen intermédiaire.

Ce qui caractérise, en effet, Léonard, c'est l'étude constante,

attentive, approfondie, intime de la nature, non pas à la façon

brutale des réalistes d'aujourd'hui, mais avec une délicatesse, une

patience, une compréhension et un choix merveilleux. Il est à la fois

vrai et fantasque, exact et visionnaire, il mêle ensemble la réalité

et le rêve dans une proportion surprenante. Ses ouvrages vous fascinent

par une sorte de pouvoir magique; ils vivent d'une vie profonde et

mystérieuse, presque alarmante, quoique depuis longtemps la

carbonisation des couleurs leur ait ôté toute possibilité d'illusion.

On sait l'histoire de ce bouclier demandé par un paysan de Vinci, et

sur lequel Léonard devait peindre quelque emblème effrayant.

Pendant plusieurs mois, on vit notre artiste à la chasse de couleuvres,

de reptiles, de lézards, de crapauds, de chauves-souris, à l'aide

desquels il composa un monstre hybride d'une grande vraisemblance

zoologique et d'un effet terrible; vous pensez bien que le paysan n'eut

pas son bouclier, qui fut vendu trois cents ducats à Galéas, duc de

Milan.

Ces études servirent probablement à Léonard pour le masque de

Méduse, qu'on voit au musée de Florence: autour de la tête coupée et

d'une pâleur exsangue s'entortille hideusement la verte chevelure, dont

chaque crin siffle et se tord. Les reptiles ont plus d'importance que le

visage, dessiné en raccourci, comme pour dérober à l'œil les

convulsions de la mort; car Léonard n'aimait pas les expressions

extrêmes, et partageait là-dessus les idées de l'art antique. Mais

cela sans doute l'amusait de faire voir comme il peignait bien les

serpents.

_L'Enfant au berceau_ qu'on voit à Bologne, les _Saintes Madeleines_

des palais Pitti et Aldobrandini, les _Saintes Familles._ _Hérodiades_

et _Têtes de saint Jean-Baptiste_, dont s'enorgueillissent quelques

galeries, ne sont pas encore tout à fait de Léonard, quoiqu'on ne

puisse guère mettre en doute leur authenticité: ce ne fut que plus

tard, à sa seconde époque, qu'il trouva sa manière absolue et

définitive.

L'idéal du Vinci, quoiqu'il ait la pureté, la grâce et la perfection

de l'antique, est tout moderne par le sentiment, il exprime des

finesses, des suavités et des élégances inconnues aux anciens: les

belles têtes grecques, dans leur irréprochable correction, sont

sereines seulement; celles du Vinci sont douces, mais d'une douceur

particulière, qui vient plutôt d'une indulgente supériorité que

d'une faiblesse d'âme; il semble que des esprits d'une autre nature que

la nôtre nous regardent comme à travers les trous d'un masque par ces

yeux cerclés d'ombres, avec un air de tendre commisération qui n'est

pas sans quelque malice.

Et quel sourire il fait jouer sur ces lèvres flexibles, qui se perdent

dans des commissures veloutées, spirituellement tordues par la volupté

et l'ironie! Nul n'a pu encore déchiffrer l'énigme de son expression:

il raille et attire, refuse et promet, enivre et rend pensif. A-t-il

réellement voltigé sur des bouches humaines, ou est-il pris aux sphinx

moqueurs qui gardent le palais du Beau? Plus tard, Corrége le

retrouvera ce sourire; mais, en lui donnant plus d'amour, il lui ôtera

son mystère.

Ludovic le Maure appela Léonard de Vinci à Milan. Notre artiste

réussit beaucoup à cette cour; sans avoir rien de servile dans

l'humeur, il aimait le faste, l'élégance, la politesse. Les palais des

rois ou des princes étaient son milieu naturel. Disert, excellent

musicien, ordonnateur de fêtes plein d'imagination, recherché dans ses

habits, galant, la mode le prit sous son aile, quoique homme de génie,

et il obtint là les mêmes succès qu'à Florence.

Il fit le portrait des deux maîtresses du prince, Cécile Galerani et

Lucrèce Crivelli, que Stendhal croit reconnaître dans le portrait de

femme du Louvre en corsage rouge galonné d'or, et qu'on nomme

vulgairement la _belle Ferronnière_, à cause du diamant qu'elle porte

au front. Il commença à modeler pour la statue équestre de Ludovic un

cheval aussi grand que le cheval de Troie, et dans la fonte duquel

devaient entrer deux cent mille livres de métal; exécuta ses

merveilleux travaux d'hydraulique, et prépara, pour le réfectoire de

Sainte-Marie des Grâces, le carton de la Cène, dont il peignit d'abord

les têtes séparément, en manière d'étude, à l'huile et au pastel.

Armé d'un petit album, il parcourait les rues de Milan, les promenades,

les marchés, et surtout le Borghetto, espèce de cour des miracles où

se rassemblait la canaille, cherchant un type de coquin pour son Judas,

dont la tête resta longtemps en blanc sur la muraille, car il ne

trouvait pas de physionomie assez perfide, assez basse, assez

scélérate, pour l'apôtre apostat qui vendit au prix d'argent son

Dieu, son maître, et son ami. Il rencontra enfin ce qu'il voulait, et

l'œuvre fut terminée après plusieurs abandons et reprises. Le travail

de Léonard était tout intellectuel; il ne peignait que lorsqu'il

voyait son idée bien nette, et ne laissait rien au hasard du pinceau;

on le voyait souvent accourir du bout de la ville, donner deux ou trois

touches à sa peinture et se retirer. D'autres fois seulement, il la

regardait en silence et n'y touchait pas. Selon lui, ce n'étaient pas

les jours où il travaillait le moins. La _Cène_ n'est pas une fresque,

malheureusement, car elle aurait encore presque tout son éclat, comme

celle de Montorfano, placée en face. Elle est peinte avec des couleurs

à l'huile, dégraissées par un procédé particulier de l'invention de

Léonard, sur un enduit peu solide: aucun outrage ne lui a été

épargné, et cependant son ombre seule suffit pour éclipser tous les

chefs-d'œuvre.

Nous avons eu le bonheur de voir à Milan la _Cène_ de Léonard. Qu'on

nous permette de reproduire ici la page écrite dans notre voyage

d'Italie, sous l'impression immédiate de l'œuvre divine. Il est

inutile d'en varier puérilement les mots, elle contient toute notre

pensée sur Léonard.

«La _Cène_ de Léonard de Vinci occupe le mur du fond du réfectoire.

L'autre paroi est couverte par un Calvaire de Montorfano, daté de 1495.

Il y a quelque talent dans cette peinture. Mais qui peut se soutenir

devant Léonard de Vinci?

«Certes, l'état de dégradation où se trouve ce chef-d'œuvre du

génie humain est à jamais regrettable, pourtant il ne lui nuit pas

autant qu'on pourrait croire. Léonard de Vinci est par excellence le

peintre du mystérieux, de l'ineffable, du crépusculaire; sa peinture a

l'air d'une musique en mode mineur. Ses ombres sont des voiles qu'il

entr'ouvre ou qu'il épaissit pour faire deviner une pensée secrète.

Ses tons s'amortissent comme les couleurs des objets au clair de lune,

ses contours s'enveloppent et se noient comme derrière une gaze noire,

et le temps, qui ôte aux autres peintres, ajoute à celui-ci en

renforçant les harmonieuses ténèbres où il aime à se plonger.

«La première impression que fait cette fresque merveilleuse tient du

rêve: toute trace d'art a disparu; elle semble flotter à la surface du

mur, qui l'absorbe comme une vapeur légère. C'est l'ombre d'une

peinture, le spectre d'un chef-d'œuvre qui revient. L'effet est

peut-être plus solennel et plus religieux que si le tableau même

était vivant: le corps a disparu, mais l'âme survit tout entière.

«Le Christ occupe le milieu de la table, ayant à sa droite saint Jean,

l'apôtre bien-aimé. Saint Jean, dans l'attitude d'adoration, l'œil

attentif et doux, la bouche entrouverte, le visage silencieux, se penche

respectueusement, mais affectueusement, comme le cœur appuyé sur le

maître divin. Léonard a fait aux apôtres des figures rudes, fortement

accentuées; car les apôtres étaient tous pêcheurs, manœuvriers et

gens du peuple. Ils indiquent, par l'énergie de leurs traits, par la

puissance de leurs muscles, qu'ils sont l'Église naissante. Jean, avec

sa figure féminine, ses traits purs, sa carnation d'un ton fin et

délicat, semble plutôt appartenir à l'ange qu'à l'homme; il est plus

aérien que terrestre, plus poétique que dogmatique, plus amoureux

encore que croyant; il symbolise le passage de la nature humaine à la

nature divine. Le Christ porte empreinte sur son visage la douceur

ineffable de la victime volontaire; l'azur du paradis luit dans ses

yeux, et les paroles de paix et de consolation tombent de ses lèvres

comme la manne céleste dans le désert. Le bleu tendre de sa prunelle

et la teinte mate de sa peau, dont un reflet semble avoir coloré le

pâle Charles Ier de van Dyck, révèlent les souffrances de la croix

intérieure portée avec une résignation convaincue. Il accepte

résolûment son sort, et ne se détourne point de l'éponge de fiel

dans ce dernier et libre repas. On sent un héros tout moral et dont

l'âme fait la force, dans cette figure d'une incomparable suavité: le

port de la tête, la finesse de la peau, les attaches délicatement

robustes, le jet pur des doigts, tout dénote une nature aristocratique

au milieu des faces plébéiennes et rustiques de ses compagnons.

Jésus-Christ est le fils de Dieu; mais il est aussi de la race des rois

de Juda. À une religion tonte spirituelle ne fallait-il pas un

révélateur doux, élégant et beau, dont les petits enfants pussent

s'approcher sans effroi? À la place de Jésus, assoyez Socrate à celle

cène suprême, le caractère changera aussitôt: l'un demandera qu'on

sacrifie un coq à Esculape; l'autre s'offrira lui-même pour hostie, et

la beauté de l'art grec serait ici vaincue par la sérénité de l'art

chrétien.»

Notre musée du Louvre est riche en peintures de Vinci, ce maître rare

à qui un petit nombre de chefs-d'œuvre ont suffi pour conquérir le

premier rang. Peu de galeries en réunissent autant et d'une telle

authenticité. C'est en vain que le musée de Madrid se flatte de

posséder la _Joconde_; l'original est bien chez nous.

_La Vierge aux rochers_, dont la gravure est si connue, appartient à la

seconde manière de Léonard et peut en être considérée comme le

type; le modelé est poursuivi avec un soin que n'ont pas les peintres

auxquels l'ébauchoir n'est pas familier. La rondeur des corps obtenue

par la dégradation des teintes, l'exactitude des ombres et la

parcimonieuse réserve de la lumière, trahit dans ce tableau sans

pareil des habitudes de sculpteur. On sait que Léonard l'était, et il

disait souvent: «Ce n'est qu'en modelant que le peintre peut trouver la

science des ombres.» On a conservé longtemps des figures de terre dont

il s'aidait pour son travail.

L'aspect de la _Vierge aux rochers_ est singulier, mystérieux et

charmant. Une espèce de grotte basaltique abrite le divin groupe posé

sur la rive d'une source qui laisse transparaître à travers son eau

limpide les cailloux de son lit. L'arcade de la grotte découvre un

paysage rocheux clair-semé d'arbres grêles et que traverse une

rivière au bord de laquelle s'élève un village: tout cela d'une

couleur indéfinissable comme celle des contrées chimériques que l'on

parcourt en rêve, et merveilleusement propre à faire ressortir les

figures.

Quel adorable type que celui de la Madone! Il est tout particulier à

Léonard et ne rappelle en rien les vierges de Pérugin ni celles de

Raphaël: le haut de la tête est sphérique, le front développé;

l'ovale des joues s'amenuise pour se clore par un menton d'une courbe

délicate; les yeux, aux paupières baissées, se cerclent de

pénombres; le nez, quoique fin, n'est pas rectiligne avec le front,

comme celui des statues grecques; ses narines se découpent et ses ailes

frémissent comme si la respiration les faisait palpiter. La bouche, un

peu grande, a ce sourire vague, énigmatique et délicieux que le Vinci

donne à ses figures de femmes; une légère malice s'y mêle à

l'expression de la pureté et de la bonté. Les cheveux longs, déliés,

soyeux, descendent en mèches crespelées sur des joues baignées

d'ombres et de demi-teintes et les accompagnent avec une grâce

incomparable.

C'est la beauté lombarde idéalisée par une exécution admirable, dont

le seul défaut serait peut-être une perfection trop absolue.

Et quelles mains! surtout celle qui, étendue en avant, présente les

doigts en raccourci. M. Ingres seul a pu renouveler ce tour de force

dans la figure de la _Musique couronnant Cherubini._ L'ajustement des

draperies est de ce goût exquis et précieux qui caractérise le Vinci.

Une agrafe en forme de médaillon retient sur la poitrine les bouts du

manteau que les bras relèvent en leur imprimant des plis pleins de

noblesse et d'élégance.

L'ange qui montre du doigt l'Enfant Jésus au petit saint Jean est la

tête la plus suave, la plus fine et la plus fière que jamais le

pinceau ait fixée sur la toile. Elle appartient, si l'on peut

s'exprimer ainsi, à la plus haute aristocratie céleste. On dirait un

page de grande naissance habitué à poser le pied sur les marches du

trône.

Une chevelure annelée et bouclée foisonne autour de sa tête, d'un

dessin si pur et si délicat qu'il dépasse la beauté féminine et

donne l'idée d'un type supérieur à tout ce que l'homme peut rêver;

ses yeux ne sont pas tournés vers le groupe qu'il désigne, car il n'a

pas besoin de regarder pour voir, et il n'aurait pas d'ailes aux

épaules qu'on ne se tromperait pas sur sa nature. Une indifférence

divine se peint sur sa figure charmante, qui daigne à peine sourire du

coin des lèvres. Il accomplit la commission donnée par l'Éternel avec

une sérénité impassible.

Assurément aucune vierge, aucune femme n'eut un plus beau visage; mais

l'esprit le plus mâle, l'intelligence la plus dominatrice brillent dans

ces yeux noirs fixés vaguement sur le spectateur cherchant à

pénétrer leur mystère.

On sait combien il est difficile de peindre des enfants. Les formes peu

arrêtées du premier âge se prêtent malaisément à l'expression de

l'art. Léonard de Vinci, dans le petit saint Jean de la _Vierge aux

rochers_, a résolu ce problème avec sa supériorité accoutumée. La

position ramassée de l'enfant, qui présente plusieurs portions de son

corps en raccourci, est pleine de grâce, d'une grâce cherchée et rare

comme tout ce que fait le sublime artiste, mais cependant naturelle. Il

est impossible de rien voir de plus finement modelé que cette tête aux

joues rebondies trouées de fossettes, que ces petits bras ronds et

potelés, que ce torse grassement traversé de plis, et que ces jambes

à demi repliées sur le gazon. L'ombre s'avance vers la lumière par

des dégradations d'une délicatesse infinie et donne un relief

extraordinaire à la figure.

À demi enveloppé d'une gaze claire, le divin Bambino s'agenouille en

joignant les mains, comme s'il avait déjà conscience de sa mission et

comprenait le geste que le petit saint Jean répète d'après l'ange.

Quant au coloris, si, en s'enfumant, il a perdu sa valeur propre, il a

gardé une harmonie préférable, pour les délicats, à la fraîcheur

et à l'éclat des nuances. Les tons se sont amortis dans un rapport si

parfait, qu'il en résulte une sorte de teinte neutre, abstraite,

idéale, mystérieuse, qui revêt les formes comme d'un voile céleste

et les éloigne des réalités terrestres.

Nous trouvons un autre aspect de Léonard dans la _Vierge assise sur les

genoux de sainte Anne._ Ici l'ombre est moins grise et moins violâtre;

le peintre n'a sans doute pas employé pour ce tableau le noir de son

invention qui a tant repoussé dans ses autres peintures. La couleur est

restée plus blonde et plus chaude. Au milieu d'un paysage entremêlé

de rochers et de petits arbres dont les feuilles se comptent, sainte

Anne tient sur ses genoux la Vierge, qui se penche avec un mouvement

adorable vers le petit Jésus. L'Enfant lutine son agneau qu'il tire

doucement par l'oreille, action puérile et charmante qui ne détruit en

rien la noblesse de la composition et lui ôte toute froideur. Quelques

jolies rides coupent le front de sainte Anne et rayent ses joues, mais

ne lui enlèvent pas sa beauté, car Léonard de Vinci répugne aux

idées tristes, et il ne voudrait pas affliger l'œil par le spectacle

de la décrépitude. La tête de la Vierge, prise un peu en dessous, a

des finesses exquises de lignes; elle irradie la grâce virginale et la

passion maternelle; les yeux sont presque noyés, et la bouche,

demi-souriante, a cette indéfinissable expression dont Léonard a gardé

le secret. Elle est peinte, comme le reste du tableau, avec un flou, une

morbidezza que l'artiste lui eût peut-être enlevés en la finissant

davantage.

Une tradition veut que ce tableau ait été peint d'après le carton de

Léonard et sur son dessin par Bernardino Luini. C'est possible; mais,

à coup sûr, le pinceau du maître a passé par là. Nous n'en voulons

d'autres preuves que les œuvres de Luini lui-même, quelques charmantes

qu'elles soient d'ailleurs.

Puisque nous en sommes aux saintes familles de Léonard, transcrivons

ici une page de Henry Beyle sur la _Madone_, qui se trouve à

Saint-Pétersbourg, la plus fine perle enchâssée dans la galerie de

l'Ermitage.

«Ce qui arrête devant ce tableau, c'est la manière de Raphaël

employée par un génie tout différent. Ce n'est pas que Léonard ait

songé à imiter quelqu'un, tout son caractère s'y oppose; mais, en

cherchant le sublime de la grâce et de la majesté, il se rencontra

tout naturellement avec le peintre d'Urbin. S'il avait été en lui de

chercher l'expression des passions profondes et d'étudier l'antique, je

ne doute pas qu'il n'eût reproduit Raphaël en entier; seulement il lui

eût été supérieur par le clair-obscur. Dans l'état des choses,

cette Sainte Famille de Saint-Pétersbourg est, à mon sens, ce que

Léonard a jamais fait de plus beau. Ce qui la distingue des madones de

Raphaël, outre la différence extrême d'expression, c'est que toutes

les parties sont trop terminées. Il manque un peu de facilité et

d'aménité dans l'exécution matérielle. C'était la faute du temps.

Raphaël lui-même a été surpassé par le Corrége.

«Il faut que Vinci appréciât lui-même son ouvrage, car il y plaça

son chiffre, les trois lettres D. L. V. entrelacées ensemble, signature

dont on ne connaît qu'un autre exemple dans le tableau de M. Sanvitali,

à Parme.

«Quant à la partie morale de la Madone de l'Ermitage, ce qui frappe

d'abord, c'est la majesté et une beauté sublime; mais si, dans le

style, Léonard s'est rapproché de Raphaël, jamais il ne s'en est

éloigné davantage pour l'expression.

«Marie est vue de face, elle regarde son fils avec fierté. C'est une

des figures les plus grandioses qu'on ait attribuées à la mère du

Sauveur. L'enfant, plein de gaieté et de force, joue avec sa mère;

derrière elle, à la gauche du spectateur, est une jeune femme occupée

à lire. Dans le tableau, cette figure, pleine de dignité, prend le nom

de sainte Catherine, mais c'est probablement le portrait de la

belle-sœur de Léon X. Du côté opposé est un saint Joseph, la tête

la plus originale du tableau. Saint Joseph sourit à l'enfant et lui

fait une petite mine affectée de la grâce la plus parfaite. Cette

idée est tout entière à Léonard. Il était bien loin de son siècle

de songer à mettre une figure gaie dans un sujet sacré, et c'est en

quoi il fut le précurseur du Corrége.

«L'expression sublime de ce saint Joseph tempère la majesté du reste,

et écarte toute idée de lourdeur et d'ennui. Cette tête singulière

se retrouve souvent chez les imitateurs du Vinci: par exemple, dans un

tableau de Luini, au musée Bréra.»

Chose bizarre! Léonard de Vinci, qui possédait une si profonde science

anatomique, ne peignit presque jamais de figure nue. Nous n'en

connaissons, pour notre part, d'autre exemple que la _Léda_, dont la

tête, dessinée par Calamatta et gravée sous sa direction, accompagne

cet article. Elle est debout, dans une pose équilibrée avec une

eurythmie digne des plus belles statues grecques, auxquelles cependant

elle ne ressemble pas, car le Vinci, original en tout, puisait la

beauté à sa source même, dans la nature. Aux pieds de la Léda,

nobles et purs comme s'ils étaient taillés dans du marbre de Paros,

jouent, parmi les coquilles de leurs œufs brisés, les gracieux enfants

du cygne divin; la jeune femme a cette expression de gaieté railleuse

et supérieure qui est comme le cachet de Léonard; ses yeux pétillants

de malice rient entre leurs paupières légèrement bridées; la bouche

se retrousse vers les coins, creusant des fossettes aux joues, avec des

sinuosités si molles, si voluptueuses et en même temps si fines,

qu'elles en sont presque perfides. M. Baudry a su mettre un reflet de ce

sourire dans sa délicieuse petite _Léda_, si remarquée quand elle

parut au Salon, et son tableau en était tout illuminé.

Le seul reproche qu'on puisse adresser à cette charmante figure, c'est

une perfection poussée trop loin, un fini de pinceau qui sent encore

les premiers efforts de l'art se cherchant lui-même.

Léonard, dans le _Saint Jean-Baptiste_ qui se trouve au musée du

Louvre, nous semble avoir abusé de ce sourire; d'un fond d'ombres

ténébreuses, la figure du saint se dégage à demi; un de ses doigts

montre le ciel; mais son masque, efféminé jusqu'à faire douter de son

sexe, est si sardonique, si rusé, si plein de réticences et de

mystères, qu'il vous inquiète et vous inspire de vagues soupçons sur

son orthodoxie. On dirait un de ces dieux déchus de Henri Heine qui,

pour vivre, ont pris de l'emploi dans la religion nouvelle. Il montre le

ciel, mais il s'en moque, et semble rire de la crédulité des

spectateurs. Lui, il sait la doctrine secrète, et ne croit nullement au

Christ qu'il annonce; toutefois il fait pour le vulgaire le geste

convenu et met les gens d'esprit dans la confidence par son sourire

diabolique.

Nous concevons que l'on ait accusé Léonard d'avoir une religion

particulière, une philosophie occulte peu en rapport avec la foi

générale. Il suffisait d'une figure comme le _Saint Jean-Baptiste_

pour motiver de tels soupçons. Athée? certes Léonard ne le fut pas;

panthéiste? peut-être, mais sans le savoir; il mourut dans les

sentiments d'un bon catholique, «avec tous les sacrements de

l'Église,» comme on le voit par une lettre de François Melzi, son

élève, qui l'avait suivi en France.

Une sorte de fatalité semble s'être attachée à poursuivre les

grandes œuvres de Léonard. Le cheval gigantesque auquel il avait

travaillé pendant plus de seize années a été détruit; de la _Cène_

il ne reste plus que l'ombre, mais une telle ombre fait pâlir bien des

soleils!

Luini, Salaï, Melzi, Beltraflio et d'autres ont peint, dans la manière

du Vinci, une foule d'Hérodiades, de madones et de Madeleines qui, sur

les catalogues, portent le nom du maître, et parfois ne sont pas

indignes d'un tel honneur; nous-même, à Burgos, dans la sacristie de

la cathédrale, nous avons vu une Madeleine inondée de longs cheveux

soyeux et fins, ombrée de demi-teintes admirablement ménagées, qu'on

attribuait, non sans vraisemblance, à Léonard, mais qui n'était pas

de lui, car le sublime paresseux a peu produit. À quoi bon, lorsqu'on a

atteint la perfection, se répéter inutilement?

Comment croire à toutes ces œuvres? Léonard mit quatre ans à faire

le portrait de la Monna Lisa, qu'il ne regarda jamais comme fini; il se

pressait si peu que, pendant son séjour à Rome, ayant reçu une

commande de Léon X, il commença par distiller des plantes pour

composer un vernis destiné au tableau qu'il devait faire, et ne fit

pas, selon son habitude; il lui suffisait de s'être prouvé à

lui-même, par quelques œuvres, qu'il était un grand peintre.

Peut-être même tirait-il plus vanité de ses talents d'ingénieur,

d'hydraulicien et de compositeur de musique.

Qui s'imaginerait que ce beau Léonard, si élégant, si noble, si rare,

si exquis, possédât au suprême degré le don de la caricature? En ce

genre, comme en tout autre, il a du premier coup atteint la perfection.

Avec quelle force comique, quelle raillerie magistrale, quelle puissance

grotesque il découvre l'angle singulier, le détail caractéristique,

le côté exorbitant, le tic impérieux de chaque physionomie! Comme il

fait sortir le monstre caché dans tout homme, et comme d'un coup de

crayon pareil à un coup de griffe il détache le visage pour laisser

voir le masque caché dessous! Il amène les passions, les vices, les

folies, les ridicules à la peau et les fait saillir par quelque

prodigieuse exagération anatomique. Ses caricatures, qu'il ramassait

dans les rues de Milan sur un calepin, ou qu'il griffonnait de mémoire

sur les marges de ses manuscrits, ont été recueillies et gravées par

Carlo Giuseppe Gerli: elles ont un caractère bizarre et grandiose, une

sorte de jovialité terrible; un peu plus ces mascarons burlesques

seraient effrayants, tant les os, les muscles, les veines s'accentuent

avec une puissante difformité, les mâchoires inférieures avancent

d'un pied, les nez se courbent comme des becs, les orbites se creusent

en voûtes profondes où battent comme des ailes de chauve-souris les

paupières flasques, les lèvres se plissent ou se renversent, montrant

les gencives édentées ou hérissées de crocs. Les pommettes

présentent des anfractuosités de rocher, le profil s'égueule ou

s'ébrèche, ouvrant ou diminuant son angle facial avec une incroyable

puissance de ridiculisation. Derrière une vague apparence humaine

défile la hideuse ménagerie des bestialités et des vices: le mufle,

le museau, la hure, le grouin, le bec de lièvre prêtent des masques

difformes à la méchanceté, à la gourmandise, à la luxure, à la

paresse, à l'idiotisme; mais ce qu'il y a de merveilleux, c'est que

chacune de ces têtes si pittoresquement monstrueuses, encadrée de

quelque feuillage ou de quelque volute d'ornement, ferait un superbe

mascaron crachant l'eau d'une fontaine, mâchant un marteau de porte,

ouvrant son rictus à la clef d'une voûte.

Une puissance formidable torture ces contours, creuse ces cavités, fait

saillir ces muscles, amène du fond des chairs ces muscles à la peau,

accuse le squelette à travers l'enveloppe, exagère les pléthores ou

les maigreurs dans un but caricatural; c'est la jovialité cruelle mais

irrésistible d'entraînement d'un dieu jeune et beau qui se moque de la

difformité humaine.

On dirait que l'artiste a voulu faire une espèce de cours de

tératologie entendu dans le sens large de Geoffroy de Saint-Hilaire, et

prouver la beauté par la laideur, la _norme_ par le désordre. La

caricature, telle que les modernes l'ont entendue, n'a aucun rapport

avec ces dessins dont la fantaisie a toujours pour point de départ la

plus profonde science et qui sont en quelque sorte une arabesque

anatomique ayant des muscles pour rinceaux. Ce sont là des jeux de

Titan auxquels ne sauraient s'amuser, malgré toute leur valeur, ni

Hogarth, ni Cruikshank, ni Gavarni, ni Daumier, car le Vinci est aussi

prodigieux, dans ces croquis faits avec la griffe du lion trempée dans

l'encre, que dans ses peintures les plus achevées.

S'il l'eût voulu, Léonard de Vinci eût pu être Michel-Ange, comme il

eût été Raphaël; il fut lui, c'est assez. La grâce le séduisait

plus que la force, quoiqu'il fût capable d'être fort: son carton de la

bataille d'Anghiera balança celui de Michel-Ange; malheureusement il

disparut dans les troubles de Florence, et il n'en reste qu'un fragment

gravé par Edelinck d'après un dessin de Rubens. Assurément Rubens est

un grand maître, mais jamais génie ne fut plus contraire à celui de

Léonard, et dans l'estampe on sent que le peintre d'Anvers a fait

ronfler les contours à la flamande, alourdi les croupes des chevaux, et

vulgarisé à sa façon les figures étranges des cavaliers.

La douceur, la sérénité, la grâce, une grâce fière et tendre à la

fois, telles furent les qualités dominantes de Léonard. Il inventa ou

plutôt trouva dans la nature une beauté aussi parfaite que la beauté

grecque, mais sans aucun rapport avec elle. C'est le seul artiste qui

ait pu être beau sans être antique. En cela consiste son mérite

suprême; car tous ceux qui ont ignoré ces types éternels, ces canons

de l'idéal, ou qui s'en éloignent, restent entachés de barbarie ou

marchent à la décadence. Léonard de Vinci a gardé la finesse

gothique en l'animant d'un esprit tout moderne. Comme nous l'avons

déjà dit ailleurs, car si Virgile est l'auteur de Dante, Léonard est

notre peintre, les figures du Vinci semblent venir des sphères

supérieures se mirer dans une glace ou plutôt dans un miroir d'acier

bruni où leur reflet reste éternellement fixé par un secret pareil à

celui du daguerréotype. On les a déjà vues, mais ce n'est pas sur

cette terre, dans quelque existence antérieure peut-être dont elles

vous font souvenir vaguement.

Comment expliquer d'une autre manière le charme singulier, presque

magique, qu'exerce le portrait de Monna Lisa sur les natures les moins

enthousiastes! Est-ce sa beauté? bien des figures de Raphaël et

d'autres peintres sont plus correctes. Elle n'est même plus jeune, et

son âge doit être l'âge aimé de Balzac, trente ans; à travers les

finesses caressantes du modelé on devine déjà quelque fatigue, et le

doigt de la vie a laissé son empreinte sur cette joue de pêche mûre.

Le costume, par la carbonisation des couleurs, est devenu presque celui

d'une veuve: un crêpe descend avec les cheveux le long du visage, mais

le regard sagace, profond, velouté, plein de promesse, vous attire

irrésistiblement et vous enivre, tandis que la bouche sinueuse,

serpentine, retroussée aux coins, sous des pénombres violâtres, se

raille de vous avec tant de douceur, de grâce et de supériorité,

qu'on se sent tout timide comme un écolier devant une duchesse. Aussi

cette tête aux ombres violettes, qu'on entrevoit comme à travers une

gaze noire, arrête-t-elle pendant des heures la rêverie accoudée aux

garde-fous des musées et poursuit-elle le souvenir connue un motif de

symphonie. Sous la forme _exprimée_, on sent une pensée vague,

infinie, _inexprimable_, comme une idée musicale; on est ému,

troublé; des images _déjà vues_ vous passent devant les yeux, des

voix dont on croit reconnaître le timbre vous chuchotent à l'oreille

de langoureuses confidences; les désirs réprimés, les espérances qui

désespéraient s'agitent douloureusement dans une ombre mêlée de

rayons, et vous découvrez que vos mélancolies viennent de ce que la

Joconde accueillit, il y a trois cents ans, l'aveu de votre amour avec

ce sourire railleur qu'elle garde encore aujourd'hui.

Pendant que la Monna Lisa del Giocondo posait, et elle posa longtemps,

car Léonard n'était pas homme à se dépêcher avec un tel modèle,

des virtuoses exécutaient des concertos dans l'atelier. Le maître par

la musique et les joyeux propos voulait retenir sur ces belles lèvres

le sourire prêt à s'envoler pour le fixer à jamais sur sa toile. Ne

trouvez-vous pas qu'il y a dans le portrait de la Joconde, sans vouloir

jouer sur les tons et les notes, comme un écho d'impression musicale?

l'effet est doux, voilé, tendre, plein de mystère et d'harmonie, et le

souvenir de cette adorable figure vous poursuit comme un de ces motifs

de Mozart que l'âme se chante tout bas pour se consoler d'un malheur

inconnu.

Tous ces dieux de la peinture s'emparent ainsi de notre âme et y jouent

à tout jamais la divine musique, écho du monde radieux, surhumain où

nous voyons apparaître le Beau.

[Note 1: En publiant ces études sur les dieux de la peinture, notre

intention n'est pas d'écrire les biographies des grands maîtres de

l'art. Leur vie physique est partout, et nous ne voulons pas copier des

anecdotes connues de tout le monde, d'après Vasari, Lomazzo,

Baldinucci, l'abbé Lanzi, Felibien, Cochin, de Piles, Decamps,

Reynolds; nous voulons seulement analyser dans leur œuvre ces artistes

suprêmes, et retrouver la route par laquelle ils ont cherché le beau.]

Les Dieux et les Demi-Dieux de la Peinture · 第 16 / 50 题