Ce livre n'est pas une histoire complète de l'art,--aucune histoire
n'est complète,--chacun des noms illustres qui en remplissent les pages
eût nécessité un gros volume. On a voulu seulement dresser un trône
d'or aux douze grands dieux, aux olympiens de la peinture et sur les
marches d'ivoire de ces trônes, poser à un degré plus ou moins
élevé les demi-dieux qui méritent d'être admis dans ce ciel d'un
azur lumineux. Tous ont cherché le beau et l'ont trouvé par des routes
diverses; peut-être nul d'entre eux, si grand qu'il soit, n'a donné
son rêve tout entier, car devant les efforts de l'artiste, l'idéal
recule jusque dans l'absolu. Si l'idéal n'était pas au-dessus de toute
réalisation, il cesserait d'être l'idéal et de luire comme une
étoile au bout de cette perspective sans fin qu'on n'atteindra pas plus
qu'on ne soulèvera le voile sacré d'Isis: c'est là précisément ce
qui fait la gloire et la supériorité de l'art; derrière ses types les
plus purs, les plus nobles, les plus divins on sent un type plus pur,
plus noble, plus divin encore qui se fait deviner comme un visage
rayonnant à travers la demi-transparence d'un voile. La forme montre et
cache à la fois l'idée, quelque perfection qu'elle atteigne; elle a
ses bonheurs et ses trahisons, elle a aussi ses impossibilités. Pour
s'élever à l'expression du beau, elle ne possède que les lignes et
les couleurs fournies par la nature, car l'invention d'une forme même
dans la chimère ne saurait se concevoir. C'est donc la figure de
l'homme, qui est l'univers arrivé à se comprendre, dont l'art se
servira pour formuler son concept, en relevant, en l'épurant, en la
dégageant de l'accidentel et du particulier. Les Grecs l'avaient
divinisée avec leur religion anthropomorphique. Venus au monde, dans la
jeunesse de l'humanité, en pleine fraîcheur et en pleine lumière,
eux-mêmes beaux, intelligents, sereins, ils s'étaient approchés du
type suprême dont ils étaient voisins encore. Leur poésie, leur
architecture, leur statuaire, sont restées les plus brillants
témoignages du génie humain. Il devait en être de même de leur
peinture dont malheureusement les siècles jaloux ont effacé jusqu'au
plus léger vestige. Sans nul doute Apelles égalait Phidias. Puis
vinrent les cataclysmes de la barbarie et les ténèbres profondes du
moyen âge, et l'idée du beau se perdit pour reparaître à la
Renaissance, cette seconde aurore du monde avec les manuscrits grecs et
les marbres antiques retrouvés sous les décombres des civilisations
ensevelies. Du premier coup, le grand Léonard de Vinci réinventa tous
les arts perdus et créa une formule du beau si rare, si exquise, si
parfaite qu'on ne l'a jamais dépassée. Michel-Ange sans connaître
Phidias, dont pourtant les chefs-d'œuvre existaient intacts encore sur
les frontons d'Ictinus, sut être aussi grand que lui et mit le beau
dans le terrible. Raphaël, baptisant l'art grec, ressuscita, avec ses
madones, la Vénus de Cléomène plus belle et toujours vierge; Corrége
fit sourire l'idéal et le baigna mystérieusement dans les
transparences argentées de son clair-obscur, Titien le dora de sa
couleur d'ambre, Rubens l'empourpra de ses tons flamboyants, Paul
Véronèse l'habilla de ses riches brocarts ramagés, Rembrandt
l'entoura de ses ombres fauves et le fit briller comme un microcosme, au
fond de ses ténèbres magiques, Van Dyck lui prêta une élégance
aristocratique, Poussin lui donna la philosophie, Le Sueur la grâce
tendre et la mélancolie religieuse, David la rigueur classique, Prudhon
le charme voluptueux, Reynolds le satiné et la fraîcheur de la santé
anglaise, Hogarth infidèle à ses théories sur la ligne courbe, la
roideur puritaine et britannique trop préoccupée de morale. Chaque
pays, depuis cette glorieuse époque, tendit toujours vers ce noble but.
En Espagne, Velasquez, par le caractère, dégagea le beau du réel;
Murillo l'aperçut dans une vision céleste et osa le faire descendre
sur la terre. Bien avant, l'Ange de Fiesole l'avait dessiné sur le fond
d'or de l'art gothique; Holbein l'avait fixé par son dessin d'une
exactitude si naïve et si savante, Hemling l'enluminait de ses tons
fins et purs dans ses tableaux pieusement légendaires. Tous ces grands
artistes ont représenté une face de l'idéal que nul ne peut voir tout
entier, et cela suffit à leur gloire. D'autres points de vue se
révéleront peut-être avec le temps, et le beau de l'avenir se fera
entrevoir sous d'autres masques, déposés tour à tour; car il faut
l'étreindre comme Protée d'une étreinte bien vigoureuse, pour le
forcer à se montrer sous sa véritable forme. Après une longue lutte,
parfois le génie vient à bout de dompter ce fuyant adversaire. Il
court à son chevalet, il saisit sa palette, il regarde, mais déjà le
modèle a disparu. Heureusement il parvient à en esquisser de mémoire
quelques traits sur la toile, et les siècles étonnés admirent cette
glorieuse image qui n'est pourtant qu'une ombre et qu'un reflet.
Dans ce livre, on a essayé par une figure choisie, qui accompagne
chaque légende de peintre, d'exprimer et de résumer l'idéal qu'il
poursuivait, la forme favorite où sa pensée et son amour s'incarnaient
le plus fréquemment, et qui fait reconnaître son œuvre, comme une
tête gravée sur l'onyx d'un cachet, désigne, sans même qu'on ouvre
la lettre, la main qui l'a écrite.
[Figure 2: Roxane--Peint par Sodoma]