La querelle s’est rouverte à cette occasion funèbre. L’immortelle

avait-elle des bras au sortir de sa nuit? Comment étaient-ils placés?

Quels gestes faisaient-ils? M. Ravaisson, orthopédiste tenace,

d’accourir un jour avec des bras fabriqués à l’usage des déesses

manchotes. L’honorable savant alla plus loin. Il découvrit un Achille

Borghèse qui ne serait qu’un certain Mars à qui la Vénus demandait de

goûter les joies pacifiques des voluptueuses étreintes. Grâce à un

double moulage, il a rapproché dans une ombre entremetteuse les amants,

depuis des siècles séparés. Sa gravité sereine présidait à ce collage

d’inclination.

On prétend qu’une maison américaine a refusé de recevoir une

reproduction de la Vénus de Milo, la Vénus n’ayant pas de bras. Le

chaste M. Ravaisson montre plus d’exigence. Les bras ne lui suffisent

point: il y veut un homme dedans.

=19 Janvier.=--Une princesse apparentée à la famille régnante de

Belgique a été enlevée par un tzigane. Roturière américaine, riche à

millions, de son or redorant le blason d’un Chimay, elle est entrée,

par la chambre nuptiale, dans la société la plus aristocratique. La

sensualité de son charme et l’audace de ses goûts lui firent y trouver

plus d’envieux que de censeurs. Libre en ses instincts, comme la cavale

sauvage des prairies paternelles, toute au jeu de ses luxures, elle

chercha, instrument banal, un archet vainqueur. Ce fut un joueur de

violon, d’un bronze vigoureux et fruste, aperçu dans la salle publique

d’un café où soupait la galanterie. Le tzigane quêtait: elle se donna.

[Illustration]

Le prince a su l’aventure. Il n’a point fait d’esclandre, étant un

homme bien élevé.

Offensé, il avait le choix des armes: il constitua ses témoins:

l’avocat et le notaire et, résolument, s’adressant aux tribunaux, il

demanda réparation. Point de violence ni d’humeur déplacée. La faute en

fut à sa première hâte, il avait épousé trop tôt. Un Chimay qui veut

se garder de graves mécomptes attend, avant de lui donner son nom, que

Mme Tallien ait quitté son costume d’hétaïre et qu’ait sonné pour ses

ardeurs de thermidor l’heure du berger... ou du tzigane.

=28 Janvier.=--Une société de femmes connaissant l’hébreu

s’agite. Mme Elisabeth lady Souton la mène. Il s’agit d’interpréter

la Bible, en ce qui touche les textes sur la femme. Les hébraïsantes

démontreront que nous avons mal lu la Genèse. Ève n’est point la grande

coupable, que l’homme se plaît à dire. Le serpent, pour l’induire

en désobéissance, n’offrit pas à notre première mère des boucles

d’oreilles,--comme à une vulgaire cocotte,--mais la connaissance du

bien et du mal. L’esprit sérieux d’Ève eût repoussé le bijou: elle fut

séduite par l’attrait de la science. Quand le moment de s’expliquer

arriva, Adam tout benêt se cachait derrière elle, pleurnichant. Il

était piteux.

En présence de cette attitude, Mme Elisabeth lady Souton a décidé ses

compagnes à traiter Adam, dans la Bible remaniée par les femmes, de

«grand poltron».

[Illustration]

=2 Février.=--La querelle des chapeaux féminins continue.

Marseille prend des arrêtés contre les coiffures gigantesques.

L’Amérique édicte des pénalités. Chacun propose son remède. Londres

voudrait qu’on séparât les sexes; les femmes ne gêneraient plus que

les femmes. L’Allemagne rappelle un précédent qui date des chapeaux

cabriolets. On affichait dans les couloirs cet avis:

«Les femmes aimables, jolies et prévenantes sont priées d’enlever leur

chapeau. Les autres peuvent le garder.»

[Illustration]

=10 Février.=--Une nouvelle qui court Paris, vers minuit, est

entrée en coup de vent chez Maxim’s. C’est Renée de Presles qui a

crié: «La glace brûle». Elle voulait dire: «Le feu est au Palais de

Glace». Feu de paille que l’exagération boulevardière a transformée

en catastrophe. Cette note sinistre change le cours morose du

train-train noctambulesque des soupeuses. Elle est imprévue et promet

de l’émotion. Ces dames s’ajustent en hâte, sautent dans des coupés.

Elles sont avides de jouir du spectacle des flammes consumant l’un

des décors dans lesquels se joue leur vie conventionnelle. Elles

pressent le cocher d’arriver à temps et ne cherchent pas leurs phrases:

«Grouille-toi!» Étoffées de clair, soulevant les jupes, les chevilles

haut troussées, elles écartent les mollets pour enjamber les tuyaux des

pompes. Elles sont gaies, bruyantes, amusées, tandis que Poilpot, qui a

son atelier au-dessus et ses superbes collections, se promène fiévreux.

Mais pour elles qui ne risquent que leurs patins, c’est très drôle.--Le

feu est là où elles ont ri, potiné, patiné, bu, lancé des modes,

relancé des hommes. C’est comme s’il était chez elles. «Tiens, de là,

baron: tu verras mieux.» Cet incendie est leur chose. Elles en font les

honneurs.

[Illustration]

=19 Février.=--La loi de l’homme: un homme vient d’en dire toute

la scélératesse aux gens comme il faut, en plein Théâtre-Français.

C’est M. Paul Hervieu. En trois actes rapides et fulgurants, il a

montré comment l’homme a machiné à son usage la loi, en sorte que son

esclave, s’il la trompe dans un domicile déterminé, n’a pas même un

commissaire à son service pour contrôler la trahison. Et s’il permet

que sa fille épouse le fils de sa maîtresse, la fille n’a qu’une

sommation à faire à sa maman. Elle en ferait trois à son papa.

La femme veut recevoir de ses enfants, s’ils se marient contre son gré,

autant de sommations que son mari, et envoyer le commissaire de police

en expédition où bon lui semblera. Moyennant quoi, il est certain que

l’égalité sera entre les sexes. La paix n’y sera pas davantage, ni le

bonheur. Mais ce n’est pas à les chercher que la fierté de la femme

s’applique. Son cri de révolte est d’abord un cri d’orgueil.

=24 Février.=--Je fus un jour voir Sarah Bernhardt, qu’on dit

admirable dans _Lorenzaccio_. Des femmes élégantes étaient assises aux

fauteuils d’orchestre. Je ne sais rien de l’adaptation de l’œuvre de

Musset; mais je tiens pour accomplie la modiste dont j’eus devant mes

yeux toute la soirée le chef-d’œuvre: une pièce à grand spectacle, avec

cinq étages, et plusieurs tableaux.

=26 Février.=--La Falcon! Sa mort vient de nous apprendre qu’elle

vivait toujours, ou mieux qu’elle se survivait. Au vrai, la Falcon

n’était plus. Elle nous avait quittés il y a quelque soixante ans. Elle

restait une très digne personne, maternelle et pieuse, qui s’appelait

Mme Malanson.

En sa retraite silencieuse, on eût en vain cherché la trace de

ses succès d’antan, l’or des couronnes, les portraits gravés

d’enthousiasme par les burins subjugués. Elle avait écarté ces reliques

d’une autre femme. Ses doigts ne s’attardaient plus qu’aux pages des

missels.

[Illustration]

Elle avait été Alice, Circé, Valentine, Rachel. Un organe merveilleux

que servait une intelligence parfaite. Un soir, dans son gosier, sa

voix s’étrangle. Elle chancelle, tombe; on la relève le visage inondé

de pleurs, devant une salle debout et silencieuse, comme en présence

d’une agonie.

Que s’était-il passé? Elle avait aimé. La caresse d’amour avait, en son

sang, porté le trouble dont le cristal de son timbre fut brisé. L’ami,

qui devint l’époux, lui fit dans la solitude le renoncement heureux.

«Ma gloire, mes triomphes, disait-elle, n’ont pas laissé en ma vie

plus de traces que le chant d’un oiseau dans les bois.» Telle était sa

résignation. On l’a crue feinte; le masque de sa sagesse imposant à des

regrets stériles. C’est possible.

... On dit que parfois, pour de rares intimes, la Falcon se rappelait

et, que la lointaine Valentine apparaissait dans le fantôme d’une voix.

=27 Février.=--Au temps de ses amours de sous-lieutenant, quand la

France se flattait d’avoir le cœur que possédait Marguerite, Georges

cachait son bonheur chez la Belle Meunière. Elle tenait auberge, et les

amoureux y passaient, délicieuses, les heures de solitude et d’abandon.

Quand Elle fut morte et qu’Il se fut tué sur sa tombe à Ixelles, la

Belle Meunière fit un livre de ses souvenirs. Paris le lut. La madrée

paysanne, supposant qu’on en voulait connaître l’auteur, s’en vint dans

la grand’ville. Elle resta en sabots, conserva sa coiffe dorée et son

fichu de villageoise. En cet accoutrement pittoresque, elle ouvrit, à

proximité des boulevards, le cabaret de la «Belle-Meunière».

C’est une maîtresse femme qui sait son monde, l’auberge a été tout de

suite achalandée. La chère y est rustique et fine, la boisson franche,

la patronne discrète aux amants. On trouve à ses tables les fruits

de la saison et la boisson d’Aï qui mousse: pêches à quinze louis et

pichets sérieux.

[Illustration]

=28 Février.=--Le mardi-gras a inauguré le char des filles-fleurs.

La première fois ce fut une corbeille de roses vivantes. Cette seconde

fois ce furent des chrysanthèmes. Ces chrysanthèmes au signal d’un

gong s’entr’ouvraient et les femmes apparaissaient brunes et autant que

possible japonaises--c’est-à-dire des Batignolles.

Elles sont restées trois jours assez fraîches. Après quoi elles sont

retournées aux marchés aux fleurs des rues et des boulevards d’où

elles venaient... «Fleurissez-vous, Messieurs!» disaient-elles. Et les

messieurs de se fleurir.

«Tu sens bon, Rose!»--«Moi, je suis sans parfum, mais vois comme je

suis faite.»--«Le charmant bouton».

Et le monsieur s’en allait avec sa rose ou son chrysanthème--fleurs de

Paris si vite fanées.

=2 Mars.=--Ce carnaval, le costume de clowns fait fureur parmi les

femmes. Il leur donne un air de _j’m’en footit_ qui les enchante. Il

délivre la cheville, et dans l’ampleur de ses plis, laisse soupçonner

la souplesse du corps.

[Illustration]

Les bras ont licence d’être nus, échappés d’un corsage où les seins

sont comme des prévenus en liberté provisoire. La tête surgit sur la

collerette, espiègle sous la perruque de filasse au triple toupet.

La jolie Suzanne Derval, sûre de ses lignes, a voulu à _Parisiana_

s’attarder dans le maillot collant de l’acrobate. Elle pouvait, si

parfaite, persuader ses sœurs, mais la vogue est restée fidèle aux

clownesses.

Costume oblige. Ainsi vêtues, d’aucunes s’essayent en de vagues

acrobaties dont il convient de ne les louer haut qu’en se gardant de

méprises: «Quelle adresse», dit en regardant l’une d’elles, un amateur

ravi. Et l’enfant de répondre aussitôt, plus habituée à la question

qu’au compliment: «Rue Notre-Dame-de-Lorette, mon chéri».

[Illustration]

=4 Mars.=--Le charmant oiseau exotique qui fut une idéale

Lackmé, un soir, pour avoir mal dosé son cocktail, entra en scène, à

l’Opéra-Comique, émue. Les spectateurs, offensés dans leur dignité, le

prirent mal. La jeunesse des écoles qui, on le sait, ne boit pas, prit

la peine de descendre la conspuer. Qu’il était beau dans cette attitude

le lion du quartier Latin! Elle s’en alla au loin, célèbre: «Ah!

oui, disait l’Amérique, cette jeune fille qui chante». Et la France,

généreuse et spirituelle: «Je sais, oui, cette jeune fille qui siffle.»

Van Zandt est revenue. Elle est apparue devant ce terrible public qui

l’outragea, émue, sans cocktail. La voix était toujours aussi pure. Et

la fauvette fit oublier la grive.

[Illustration]

=6 Mars.=--Le _Rire_ a voulu rire. Il a bien ri. Il s’est proposé

de faire la preuve qu’un bal masqué se définit: «Un bal où il n’y a pas

de masque». Pour champ d’expérience, il a choisi le cadre merveilleux

de l’Opéra. Il a annoncé qu’il ferait des présents superbes aux masques

originaux que son jury désignerait. Il espérait le burlesque et

l’imprévu, ou de jolies frimousses devinées sous le satin du loup.

Roulement de tambour. La farandole. C’est un défilé las et contraint,

d’oripeaux archi-connus et archi-usés--la défroque de la Courtille, le

décrochez-moi ça de Milord l’Arsouille.

Des masques inventifs, pimpants, bariolés et fantasques, des masques

gais et fous, drôles, des masques: point. Des chienlits à peine. Ohé,

ohé les autres?

Les autres ne sont plus là.

[Illustration]

=Mars.=--Une secte féminine s’est fondée, elle s’intitule

«néosophique». Son école est rues Victor-Cousin et Cujas, Mme Cécile

Renooz est à sa tête.

Cette science de la sagesse nouvelle est basée sur la connaissance

de ce fait: que le duel d’amour est inégal. L’homme seul y verse le

plus pur de son sang: le sang de son cerveau. D’où l’épuisement de ses

facultés supérieures au bénéfice d’une basse morale dont la femme est

victime.

Les néosophes proclament la nécessité de revenir à l’antique loi

sacrée qui ne permettait aux sexes de se confondre qu’une fois l’an.

Toutefois, comme nous avons pris de mauvaises habitudes, on accorderait

quelques dispenses pour commencer.

=19 Mars.=--Après l’apothéose de la femme qui interprète,

l’apothéose de la femme qui pense, après Sarah Bernhardt, Clémence

Royer; au même lieu où les lettres et les arts chantèrent l’hosannah

de la tragédienne, une fête est donnée à la traductrice de Darwin,

à celle qui a écrit _le Bien et la Loi morale_, _l’Inconnaissable_,

_l’Évolution mentale dans la série organique_. C’est la même table, les

mêmes lumières, les mêmes fleurs. Ce ne sont pas les mêmes convives.

Autour de l’acclamée, voici des hommes graves: M. Levasseur qui

préside, les docteurs Manouvrier, Laborde, Letourneau; des doctoresses,

des étudiants, des hommes politiques. Des femmes et encore des femmes,

de celles qui ont dans le mouvement une place, un rôle, une ambition.

Elles démentent ce que les malveillants disent de la grâce qui fuira

devant l’émancipation. Elles sont la plupart jolies, joliment habillées

et dans la nudité d’apparat qui leur sied si bien aux fracas de

lustres. Et la douce lettrée Mlle de Sainte-Croix est radieuse: car

cette fête fut son projet.

L’héroïne est, plus qu’aucune, détachée des frivolités de la mode. Son

âge lui permet l’austérité de la robe noire montante--son goût le lui

eût imposé. Sa figure apparaît menue, ronde, travaillée du burin de

la pensée; les traits sont mobiles, la bouche nerveuse jusqu’en son

mutisme, l’œil vif, enquêteur, d’une lumière profonde. La prunelle est

comme l’eau noire d’un lac reflétant l’infini du ciel.

Au champagne, l’économie politique lui fait des madrigaux,

l’anthropologie lui rappelle des batailles, le mysticisme la courtise,

le féminisme lui demande des références. Elle se lève la dernière,

parle d’une voix musicale et claire, s’étonne, amère et réjouie. «Je me

croyais si oubliée... Qu’ai-je fait pour que cette génération pense à

moi?» Mais, au fond, fière de sa tâche, elle dit avec le grand tragique:

Je sais ce que je vaux et crois ce qu’on m’en dit.

Elle a pesé son œuvre et ne l’a point trouvée légère. Elle a

jonglé avec les astres; elle a remué les mondes, et aux feux des

étoiles allumé le flambeau qu’elle porta dans le temple des anciens

dieux--comme une torche. Montée haut, elle voit loin--si loin que nos

yeux ne la peuvent suivre, au delà de cette limite où notre impuissance

avait planté le décor des paradis et des légendes.

Les lampes éteintes, les bravos s’étant tus, l’admiration officielle

ayant pris congé, la savante proclamée la plus savante entre les femmes

des temps modernes, s’en est allée par la route qui mène à l’asile où

la reconnaissance nationale lui a, par insigne faveur, accordé un lit.

[Illustration]

=Mars.=--Un peintre connu avait pris modèle. Le modèle l’avait

pris. Il en était résulté de ces services réciproques que se rendent

les deux sexes. La familiarité des séances y invitait. Il posait pour

elle qui posait pour lui. «Suis-je de ton goût?»

Un modèle incline à ne point montrer d’excès dans la pudeur: son

costume le lui interdit. A cette question elle répondit: «C’est-à-dire

que tu me rends folle». Le tête-à-tête se prolongeait au delà des

quatre heures. Elle s’oubliait à rester. Le matin, Diane, dans

l’atelier devenu sa chambre conjugale, mettait au café au lait son

croissant d’un sou. Conséquence importune, l’artiste croyait faire

une muse: il fit un enfant. S’inspirer de Chaplain et tomber dans

Lobrichon, c’était triste. Il renia son œuvre. Il ne la signerait pas.

On n’a pas couru tous les ateliers pour ignorer la pratique de la

gravure à l’eau-forte. Le modèle essaya son procédé sur le visage de

son amant, et fut pour ses débuts d’une gaucherie heureuse. Menée

devant les tribunaux, elle fit plaider l’innocent, le bébé qui suça son

pouce, et amusa les juges et messieurs les jurés. Ces petits, quels

avocats! Le peintre était témoin comme victime: «Vous deviez élever

votre enfant», lui dit le président sévère. «Moi-même?» interrogea-t-il

naïf. «Vous-même», répondit le magistrat.

L’ahurissement de l’artiste a fait son tour de presse. Cet homme

heureusement connaissait la loi. Il n’avait pas encore vu que sur ce

chapitre elle s’accordât avec la conscience.

Mais la femme tout doucement s’arme--ou plutôt elle désarme le préjugé

armé contre elle. La recherche de la paternité est interdite,--mais non

du père.

=14 Mars.=--Le pastel--cette poussière tombée des ailes des

papillons--a été mis aux doigts de l’artiste amoureux de la femme. Il

fixe, par la magie de ces couleurs qu’un souffle emporterait, le charme

fugitif d’un visage. Il capte, dans un nuage polychrome, l’or vaporeux

des toisons, le carmin du sourire, le marbre veiné d’azur des gorges où

la jeunesse palpite. Les mondaines le savent qui inaugurent à grands

tourbillons de toilette le vernissage--le «fixage» des pastellistes.

Les originaux sont là, qui ne renient point la paternité des

compositions qu’un Besnard signa. On se montre, indiquées d’un regard

d’intelligence, les belles madames de Machard ou de Calot.

Et de ce dernier maître, cette jeune femme surtout, en sa robe blanche

et or, d’une élégance élancée, la hanche crâne, parisienne très

finement, l’œil sombre et doux noyé dans l’enveloppement d’une caresse

sous la nuit opulente des cheveux--et si vraiment superbe dans tout

l’éclat de vivre.

[Illustration]

=15 Mars.=--M. Pierre Denis met le boulangisme à la scène et ne

s’y oublie pas. Il y joue un rôle ample et candide.--Où donc?--Voyez

sous ces cheveux, là-bas. Il est l’Éminence grise d’un règne qui n’eut

pas de Richelieu. Le général est peint, en ces tableaux d’Épinal, d’une

main émue. «L’amie» apparaît touchante.

Mais le caractère de la femme qui fut si fatale au boulangisme n’est

pas présenté sous le jour que l’histoire adoptera. M. Pierre Denis a

fait voir une amante passive, partageant l’exil de l’aimé. Au vrai,

elle fut sa décision. «Toute ambition, a dit le poète, meurt aux

bras d’une femme.» Il en fut ainsi pour ce sous-officier heureux

qu’enorgueillissait la caresse parfumée d’une patricienne. Elle le

voulait à elle, jalouse de la Gloire, effrayée du Sacrifice. Il lui

obéit.

Et du mal qui emportait l’amante, l’espérance boulangiste--comme un

œillet coupé--flétrie, expira.

=3 Avril.=--Un médecin nommé Cornu publie une thèse qui fait

scandale. Il dénonce des excès de l’ovariotomie. Après qu’Ève et Adam

eurent sombré pour une pomme, l’Éternel courroucé leur fit connaître

leur destinée terrestre; la femme enfanterait dans la douleur. En

vue de cette fin, l’extraordinaire ouvrier avait mis en son sein des

organes d’une délicatesse infinie. Ses fonctions duraient depuis

6000 ans, lorsque les chirurgiens découvrirent les anesthésiques et

l’antisepsie. Ils ouvrirent impunément les flancs d’Ève pendant son

sommeil, et déclarèrent qu’elle était affligée de quelques rouages

superflus. C’était la cause de tous ses maux. Ils les lui retirèrent.

Elle se réveilla recousue et obligée à subir ces surprises que la

volupté traîne après soi.

[Illustration]

L’habitude en vint de se faire ôter, à la première migraine, des

organes dont on ne se sentait pas un besoin urgent. Ce fut bientôt une

mode. Les ovaires furent très mal portés. On les laissa aux bourgeoises

pot-au-feu et aux femmes du commun. Encore l’actif bistouri dans les

hôpitaux plongeait-il jusque les entrailles du peuple, l’ovariotomie

étant devenue une façon de sport. Le docteur Cornu a fait une enquête

auprès des malades. Il a découvert que la plupart se montraient

épuisées, apathiques, passives, sans appétit vers ces gourmandises dont

elles n’avaient pourtant plus à craindre les indigestions.

[Illustration]

=5 Avril.=--L’Opéra à l’heure déserte. A travers la forêt des

madriers géants, des herses et des câbles, dans l’ombre sans franchise,

voici enfin, gagné à pas timides, le foyer de la danse aux dorures

assoupies. Elles sont là trois femmes, les trois fées de ce paysage

chimérique, vu à l’envers dans sa brutalité de décor. Elles se meuvent

avec la souplesse exacte des rythmes, Mlle Théodore, le professeur,

règle, ferme et douce, le charmant marivaudage du couple, qui, sous

ses yeux, s’ébat. Il s’agit d’une fleur qu’on refuse et qu’on voudrait

donner et dont ne veut plus qui voulait qu’on la lui donnât. Car

l’amour, vous le savez, n’est que caprice et dépit. La fleur est aux

doigts précieux de cette Blanche Mante, dont les traits délicats et

fins, dans le cadre d’ambre des cheveux bouclés fait penser à quelque

Lavallière esquissée par Mignard. Ce jaloux qui la lutine est, en sa

sveltesse si souple, en sa grâce élancée et fière, et la bouche fleurie

d’un sourire: Henriette Robin,--étoile depuis hier, brillante des feux

trop fugitifs de l’Or de _Messidor_ que sa beauté brune incarna.

[Illustration]

=7 Avril.=--On vend Liane de Pougy. «Messieurs, voyez l’article.

C’est comme neuf. A combien dit-on. Il y a marchand à combien? Cinq

louis pour commencer. On dit, six... sept... dix. A dix louis,

Messieurs, nous sommes... Ce n’est pas pour moi. Quinze louis c’est

à droite. Ça vaut mieux que ça... Allons, pressons, Messieurs,

pressons... j’adjuge.»

Il s’agit du lit... Et Mme de Pougy n’est pas dedans.

=9 Avril.=--Il y a une maison hantée à Yzeures. Au Dr Gilles de la

Tourette, maître ès sciences de maladies nerveuses, j’avoue y partir.

Il me prend en pitié.

--Les maisons hantées, me dit-il, ce sont des jeunes filles hystériques

qui frappent dans les murs quand vous ne les regardez pas.

--Vous en êtes certain?

--L’une d’elles m’a tout avoué.

Puis il s’échappe, haussant les épaules, en traitant avec un mépris de

savant très orthodoxe ce qu’il tient pour des élucubrations dont il

n’est pour s’occuper que des badauds de mon espèce.

=14 Avril.=--Hier, aux Folies-Bergère, Mme Clara Ward devait faire

des poses,--trois ou trente-deux, peu importe. Elle ne serait jamais

qu’une femme en maillot, comme le sont, dans les tableaux vivants,

Duvernoy et Degaby. Mais

Tout Paris pour Chimay a les yeux de Rigo.

Et à cette annonce les fauteuils d’orchestre ont valu des prix

extravagants. Triomphe de la beauté? Point. Du scandale. On voulait

voir, non la nudité de la femme, mais d’une certaine femme, publique

par ses gestes et princesse authentique.

[Illustration]

Le préfet de police la fit venir. Il lui parla. Elle a compris, et il

lui survint aussitôt une indisposition toute diplomatique. Elle s’est

mise au lit et à la tisane. De la tisane à la fleur d’oranger. C’était

l’engagement rompu.

L’hypocrisie mène grand train autour de cette aventure. Elle y voit une

revanche de la moralité. Le public, dit-on, n’avait été si empressé

à lorgner le maillot de Mme Clara Ward que pour bafouer l’audace de

l’imposture. Le directeur des Folies-Bergère sourit de ces airs de

prude. La feuille de location dépassait vingt mille francs. Or il

connaît, par profession, que jamais la vertu n’incita un spectateur à

payer un fauteuil dix fois son prix.

=22 Avril.=--Qu’est-ce que la majesté? Est-elle donnée à une

caste, ou n’est-elle point un rôle que joue l’homme averti?

Le drame lyrique cherchait une interprète qui sût marcher comme les

déesses et, comme les plus altières souveraines, du geste et du regard

imposer. Elle devait être la Walkyrie, Brunehild et Hellé, la source

céleste du rêve et l’héroïne hautaine de l’histoire. Hellé! l’admirable

création, et pour l’artiste et pour l’auteur, M. Duvernoy, qui a doté

l’Opéra d’un joyau de grand prix.

[Illustration]

... Il y avait, voilà déjà quelque temps, en un coin lépreux des

faubourgs, une travailleuse qui accompagnait, à l’atelier, son dur

labeur en chantant. C’était une robuste fille au profil énergique,

casquée de ses cheveux qu’un peigne matinal ramassait. Née de pauvres,

et pauvre aussi, elle allait en robe modeste, confondue dans le

troupeau des communes humaines...

Les Parisiennes d'à présent · 第 3 / 4 段