=4 Septembre.=--Chez la directrice de _l’Avant-Courrière_, Mme

Schmahl, rencontré, amené par M. Menant, de l’Institut, un parsi,

homme sage et cultivé, dont le renom dans l’Inde est grand. Il se

nomme Malabari. Il n’a point la petite calotte de soie noire, ni la

large argrahka marron; son corps n’est pas trois fois ceint de la

corde tressée de soixante-douze fils. Il est vêtu à l’européenne et de

l’Indien, ici, n’a que le bronze clair de son teint.

C’est un apôtre. Il a prêché la liberté du choix dans le mariage, et la

liberté pour les petites veuves des nobles castes de convoler si leur

complexion amoureuse les y pousse. Car depuis qu’on ne brûle plus les

veuves, on ne sait qu’en faire. Le bûcher était encore ce qu’on avait

trouvé de mieux. D’aucunes s’y précipitaient avec une ferveur conjugale

exemplaire, d’autres hésitaient. Mlle Menant, fort versée dans ces

choses, conte qu’un jour un orage éteignit un bûcher. La veuve, à

demi consumée, revint chez ses parents, surpris et ennuyés. Ils lui

persuadèrent de retourner au bûcher, le temps s’étant remis au beau.

Nos Françaises devenues veuves, quand elles brûlent, c’est de se

remarier. Leur sympathie va donc, d’instinct, à l’homme qui, là-bas, a

éteint les bûchers pour rallumer les feux.

[Illustration]

=17 Septembre.=--La morale murale a fait son apparition. Elle est

née à la vie parisienne. Sur le boulevard des Capucines, en face chez

Floury, sur une palissade provisoire, sainte Geneviève lutte contre les

pétroles de luxe, recommandés par les femmes affriolantes de Chéret.

L’agreste pastoure en ses atours rustiques, qui a vu saint Loup, est

chargée de catéchiser les bergères pimpantes qui ont vu le loup--mais

non le saint.

Trop longtemps, les dessinateurs, soucieux de retenir nos regards, ont

peint des Parisiennes lascives. Le rose de leur nudité et le frou-frou

de leurs chiffons bariolaient de couleurs vives la rue. Depuis que

l’épicerie a ses Watteau, la vélocipédie ses Fragonard, c’était comme

un perpétuel et changeant embarquement à Cythère. Quelques puritains

s’en sont émus. Ils ont commandé à Puvis de Chavannes une affiche qui

ferait chastement la publicité pour la vertu.

Cette prédication aura-t-elle un résultat moral? Une petite fille au

pied d’un arbre et tout auprès un vieux monsieur qui l’entretient,

est-ce d’une expression très claire sur un boulevard qui a ses arbres,

ses petites filles, ses vieux messieurs? Il est à craindre que le

symbole n’en soit dénaturé.

L’affiche est belle et pure. En tant que réclame, elle est inefficace.

On ne détache pas les âmes comme les vieilles jaquettes, et la vertu

n’est pas un produit qui se lance comme la benzine.

=23 Septembre.=--Aperçu au Moulin-Rouge le parsi Malabari.

Le libérateur de la femme hindoue étudie la condition de la femme

occidentale, cette libérée--quelquefois de Saint-Lazare. Il descend

dans la galanterie et s’attriste.

Le quadrille naturaliste, ce soir, l’a surtout choqué. Il tolère tout

de nos mœurs, non les filles du chahut.

--Vos sens sont-ils si éteints, dit-il, sévère, que, pour les ranimer,

il vous faille recourir à ces provocatrices?

--Les bayadères de vos pays sont lascives aussi et nues.

--Elles dansent devant des vieillards, répond le parsi. En évoquant

leur vigueur lointaine, elles leur font cette charité de leur en

donner, avec le souvenir, une fugitive illusion.

O maître ès sciences zoroastriennes, si une danse est sacrée pour ce

qu’elle émoustille les vieux, la Goulue n’est-elle point prêtresse?

24 Septembre.--Un peu sorcier, quasi chemineau, ce Jean-Martin Plessis.

On le dit bâtard d’un abbé et d’une coureuse de grand chemin. Quand il

épousa cette douce Julie Deshayes: «Ce n’est pas possible dirent les

bonnes gens d’alentour, il lui a jeté un sort!» De sorte que la pauvre

va, de calvaire en calvaire, outragée et battue un peu plus à chaque

enfant, dont la dernière est nommée Alphonsine. Lasse d’être abreuvée

d’amertumes, elle s’enfuit, avec ses petits, loin du brutal, et bientôt

succombe...

Alphonsine grandit, tremblante, sous la loi cruelle du père, sans pain

que celui qu’elle mendie. Domestique et Chloé de ferme elle rencontre

Daphnis. L’idylle est surprise et dénoncée à Martin qui songe à placer

la gamine en ville où le fruit vert a de l’attrait. Un matin, les

commères s’étonnent de voir cheminer, côte à côte, le colporteur et

sa fille, si joliette à présent, brune et mate. Où vont-ils? Quand il

revient au pays, seul, c’est une malédiction: «Misérable! tu as vendu

ta fille!» Chassé comme un chien galeux, il expire dans un trou hanté,

à l’écart.

Les années passent. Un jour, à l’auberge de la Poste, à Nonant, descend

de la diligence une voyageuse, finement élégante, pâle de la pâleur

des convalescentes, ses traits délicats encadrés dans la nuit de ses

cheveux: «Ne me reconnaissez-vous point?--Alphonsine!»

[Illustration]

Elle raconte, devant une assiettée fumante, son histoire. Comment,

conduite à Paris, elle y fut ouvrière en modes; comment, grisette

elle plut à des commis, courtisane à des banquiers. Présentement elle

était la maîtresse d’un poète qui lui donnait un peu d’amour, et d’un

grand seigneur qui lui donnait beaucoup d’argent. Mais, prise de la

nostalgie du pays natal, elle était revenue voir les meubles honnêtes

des auberges pour, toute seule avec son passé, enivrée, le revivre.

Vous cherchez la fillette que sa mère arrachait aux coups d’un brutal,

la mendiante aux pieds nus; la faneuse qui pour un verre de cidre

s’associait aux libres chansons des moissonneurs; la Chloé qui,

à l’ombre des pommiers, se donnait à Daphnis: la voici. Affinée,

fantasque et ondoyante, celle que le village a connue Alphonsine

Plessis, dans la cité conquise par sa grâce morbide, a trouvé une

seconde marraine. La fille du sorcier est devenue la _Dame aux

Camélias_.

Le poète qui lui donnait un peu d’amour s’appelait Alexandre Dumas.

Elle lui inspirait à son insu le chef-d’œuvre que Mme Sarah Bernhardt

a repris. Le poète n’a pas été ingrat. Magnifique plus que le grand

seigneur son rival, et plus riche, il a payé la fille de joie en

immortalité.

=28 Septembre.=--Les savants ont découvert une lumière rebelle

à l’analyse. Un laboratoire, pour les expériences, est installé au

Casino: «Entrez, Mesdames et Messieurs, on commence de suite.»

[Illustration]

Voilà l’écran, la machine électrique, le tube de Crookes. Une

seconde d’explication par un personnage déjà connu qui a présenté

des femmes tatouées, des naines et des géantes. Il passe au fait.

Quelques expériences banales, vite abrégées. Mais voici que redouble

l’attention. Une femme monte sur la scène: «Vous allez voir les jambes

de Mademoiselle.» La science est décidément une belle chose. Et qui

donc parlait de sa faillite? Mademoiselle s’installe devant l’écran;

on fait la nuit. Dans la lueur mystérieuse, la jambe, pourtant cachée

sous les jupes, se dessine: silhouette rigoureuse, ferme, accusant

l’étreinte de la jarretière, au-dessus du genou, très haut.

Les filles de cinq louis qui montent au ciel, même à moins, n’ont

point de souci de ce qui se trame là contre leur négoce. Cependant,

si les rayons X étaient capturés dans les jumelles portatives, ne

deviendraient-elles pas les demoiselles visibles à l’œil, nues? Elles

s’en moquent, par pratique, connaissant qu’en ces amours paillardes et

goulues, le charme du mystère n’est compté pour rien.

[Illustration]

=2 Octobre.=--La verve des revuistes s’exerce cette année sur les

femmes qui revendiquent. Leur sottise est à hauteur de ce genre de

produit. Il faut rire: d’où ils concluent qu’il faut rire de tout et

par les trucs habituels. Les leurs sont simples; c’est une manière de

poil à gratter philosophique: on exhibe une demoiselle dont la toilette

accuse l’androgynat, perruque blonde et monocle. Elle montre ses jambes

plus gentiment que son mari: il est à la maison, biberonnant les

moutards. Le compère, outré, lui dit ses quatre vérités sur un air du

Caveau. La commère, à peu près nue, l’approuve au refrain, et reprend

en chœur sur un petit temps de gigue.

Les spectateurs applaudissent à cette moralité qui les touche. Ils font

même bisser. Mais la gigue n’est pas étrangère au bis.

[Illustration]

=3 Octobre.=--Homson disait de l’Angleterre: «Rien n’y est plus

constant que l’inconstance des ajustements.» Cette inconstance n’est

pas qu’anglaise. Nous avons vu régner les manches plates, puis les

manches bouffantes, puis les manches plates, et revoici les manches

bouffantes. Nos féminins en sont ravis. Ces boursouflures appellent

leurs bons offices au vestiaire. L’énorme vessie ne s’introduit dans

le manteau que par le concours d’une main empressée. «Vous permettez,

Madame?»--«J’allais vous en prier, Monsieur...» L’officieux insère

dans la manche extérieure les plis rebelles, courant de l’aisselle à

l’épaule, s’attardant aux environs. Ce n’est rien: une attention de

galant homme. Il serait assez payé, retirerait-il ses doigts sans un

merci. Car le toucher est un sens--et sur ce qui l’emporte du toucher

sur la vue ou de la vue sur le toucher, les maîtres-ès-voluptés,

disputent encore.

[Illustration]

=4 Octobre.=--Le Tsar est attendu. Quelle surprise ménager au

plus absolu des monarques en visite chez la plus républicaine des

nations? Paris cherche quelque coquetterie raffinée dans le puéril et

le charmant qui est sa manière. Une idée. En cette saison, les arbres

sont nus. Serait-il pas ingénieux de les printaniser? Des fleurs!

mais on en sait faire de si jolies qu’y serait pris Juin, fleuriste

des prairies et des buissons. Et voilà, dans les branches, juchées des

Parisiennes de la rue du Caire qui font la toilette des marronniers du

Rond-Point.

Le Tsar va passer.

En attendant, les souvenirs passent. En ce même lieu, au temps des

malentendus, un tsar, avec ses cosaques, défila. Que c’est loin! Nul

se le rappellera que pour trouver plus douce l’heure présente. Nul,

devant le gentil sire, ne dira, évoquant le contraste: «Des arbres qui

fleurissent pour Votre Majesté, les chevaux de l’Ukraine broutaient

jadis l’écorce...»

=7 Octobre.=--«Vive le Tsar!» L’agile Parisienne a grimpé tout

en haut. Elle ne veut rien perdre du spectacle. Sous ses jupes, dont

elle ne songe point à corriger les écarts immodestes, les regards

polissons trouveront quelque aubaine; mais il n’est de regards que

pour Sa Majesté l’Empereur de toutes les Russies. Le voir et le revoir

encore, en sa voiture de gala, frêle, un peu blond, l’œil doucement

mélancolique, et comme las déjà de sa lourde grandeur.

[Illustration]

A côté de lui, la Tsarine, les traits dessinés nettement, d’une santé

de haute couleur, avec une gravité bonne, s’incline, gracieuse, et, à

fleur de lèvres, sourit. Le peuple conquis, sans s’inquiéter s’il est

dans l’esprit du protocole, crie: «Vive la Tsarine!»

Nicolas salue, à ce cri, la main au bonnet d’astrakan. C’est

l’acclamation la plus chère à son cœur. Ce que le Tsar aime en Paris,

c’est que la Tsarine en est aimée.

[Illustration]

=8 Octobre.=--La duchesse Olga est en cela ravissante que ses

dix-huit mois en font un simple petit bébé--comme tous les petits

bébés. Elle ignore la très grande importance de son entourage, suce

son pouce quand le goût lui en vient, bat l’air de ses poings roses,

sourit aux anges ou aux cuirassiers et ne demande pas au protocole

l’autorisation de se mettre à quatre pattes. Elle est jolie et

spontanée. Elle gazouille comme un enfant naturel, boit son lolo et

tire à son papa une barbe qu’elle ne sait pas encore impériale.

Tant de charmes candides lui ont fait une réputation dans le

peuple--où les petites filles ne sont plus appelées désormais que des

«petites duchesses», et où les nouvelle-nées ne reçoivent plus que le

prénom d’Olga.

Et leur biberon est franco-russe.

[Illustration]

=25 Octobre.=--L’idée de _la Poupée_ à la Gaîté est jolie. Elle

est d’Hoffmann; on la lui emprunte de temps en temps. Coppelius invente

une poupée. Elle a les gestes essentiels, elle va à pas menus, salue,

s’incline et sourit--et sourit comme si elle n’était pas de bois.

Une vraie femme se substitue à l’automate et ce vieil homme est sans

soupçon--tant il y a de la femme dans la poupée ou de la poupée dans

la femme. La poupée de la Gaîté est charmante. Elle se nomme Sully,

quoiqu’elle n’ait rien de l’ancien ministre de Henri IV, homme

austère. Cette pièce vient à son heure; son succès est symbolique.

L’idée de l’émancipation gagnerait, dit-on, jusqu’aux poupées de la vie

contemporaine qui ne savent que marcher, s’asseoir ou se coucher. On

commence à en voir dans les Congrès. Elles opinent et font des gestes.

Si on leur appuie sur le cœur, elles bégaient déjà: «pa» et «man».

Il paraît que ça veut dire «parlement», et que cela cache de grandes

ambitions.

=6 Novembre.=--Jadis, les grands de ce monde faisaient de

l’histoire. Aujourd’hui ils font du roman. C’est moins morose. Les

salons suivent au jour le jour ce feuilleton qui a pour titre:

«L’Enlèvement d’une princesse ou le triomphe de l’Art.»

Don Carlos avait appelé près de lui, pour décorer son château, le

peintre Folchi. La fille du prétendant vit l’artiste et s’en énamoura,

encore qu’il fût marié. Ayant eu vent de l’idylle, Don Carlos congédia

Don Juan et surveilla la demoiselle. «Mais il n’est verrou ni grille

qui soient sûrs garants de la vertu des filles». Et Dona Elvira, comme

une héroïne de Beaumarchais, s’est enfuie.

[Illustration]

Le père a fait connaître cet événement à ses fidèles:

Aux Carlistes,

Vous êtes ma famille, mes enfants bien-aimés. Je me crois donc le

devoir de vous annoncer qu’un autre de mes enfants, celle qui fut

Dona Elvira, est morte pour nous tous.

Dieu veuille, dans sa miséricorde infinie, avoir pitié de cette

âme malheureuse!

Deux consolations me soutiennent dans ce coup terrible qui brise

mon cœur: la grâce d’état que j’implore avec la même ferveur

que toujours, et la foi que j’ai dans vos prières et dans votre

affection, qui me compense de tout.

Un père du commun à qui de telles épreuves sont réservées se lamente en

secret: un prétendant ne saurait faire savoir son chagrin que par voie

de proclamation. Don Carlos, révolté contre les prétentions de l’amour

à régner sur les cœurs, a cru devoir, une fois de plus, revendiquer ses

droits.

Et il a rédigé un appel aux larmes.

[Illustration]

=15 Novembre.=--A l’ombre distinguée des arbres du Luxembourg,

Watteau partage la gloire des poètes. Son buste domine un banc de style

rocaille, où quelque belle fille qu’il rencontra à Trianon lui est

venue faire hommage des fleurs du souvenir.

Si toutes celles qui s’embarquent à Cythère lui apportaient des fleurs,

si toutes celles dont les fêtes galantes dénouent les ceintures lui

donnaient un souvenir, le charmant reposoir que serait son monument--en

toute saison paré, puisque l’amour est de toutes!

Peut-être aussi, parfois, au cortège des rieuses et des énamourées,

viendraient-elles se joindre celles qui, du pimpant rivage, sont

revenues ne rapportant que des blessures et des regrets. Grondeuses, au

gentil imagier, elles feraient des reproches, comme à un guide qui les

égara. Mais lui, n’en aurait cure. S’il parlait, ce serait pour dire:

--Je n’ai point prétendu qu’était fortunée la rive où abordait la

nacelle emportant vers Cythère les couples extasiés. J’ai répandu, au

contraire, sur les traits des passagers une grâce souriante et triste.

L’espoir s’y allie à la crainte. J’ai prévu les déceptions, les gros

temps et les naufrages. Les tons de ma palette chantent plus clair que

mes sujets, c’est ce qui vous abuse. Mais je savais, pour être son

peintre, les tristesses de l’Amour. Et c’est pourquoi, jeune fille,

j’ai cette bouche amère et ces yeux voilés de tant de mélancolie...»

=22 Novembre.=--Le féminisme à l’Hôtel Drouot. On vend une

lettre de sainte Chantal, fondatrice de l’ordre de la Visitation, et

grand’mère de Mme de Sévigné. Elle conseille à sa fille la soumission:

[Illustration]

«Les femmes ce doivent tenir pour des esclaves puisqu’elles sont

sujettes aux hommes... mais il faut rendre cette soumission pour

l’amour de Dieu qui l’a imposée, et me croiés en cecy, ma très

chère bien-aimée: ne vous roidisés jamais contre les volontés de

votre mari.»

Mme Schmahl a fait, sur le féminisme, une conférence chez la duchesse

d’Uzès. Elle a soutenu, devant les dames de l’aristocratie, la

nécessité de se roidir contre leurs maris, et de ne plus se tenir pour

sujettes. Il y avait là les descendantes de sainte Chantal--et la

marquise de Sévigné en la personne de la maîtresse de céans.

=27 Novembre.=--Les femmes qui ont le goût de la peinture pourront

apprendre à peindre. On n’a mis que cent ans à s’apercevoir que Mme

Rosa Bonheur devait jouir des mêmes avantages que M. Carl Rosa. L’École

des Beaux-Arts n’ignore plus un sexe sur deux. Elle ne demandera plus à

qui se présentera aux fins d’étude s’il est homme ou femme, mais s’il

est artiste,--par bonne fortune le mot étant des deux genres.

[Illustration]

La femme insinue que son ingénuité artistique a pour cause

l’insuffisance de ses études--non de ses moyens. Elle recevra désormais

le même enseignement que l’homme. Si le niveau de sa conception ne se

hausse point, elle ne s’en prendra qu’à elle-même. Elle le sait. Elle

est déjà, à cette heure, courbée sous la discipline de l’École, docile

aux avis, esclave encore; passive à tout le moins. Les indépendants

ne la félicitent pas de cette victoire,--l’une des plus éclatantes

de l’année pourtant. Ils ont pour proverbe, et de quelque sexe qu’il

s’agisse, que «Quai Malaquais ne profite jamais».

[Illustration]

=28 Novembre.=--Tout est aux panaches. Une élégante avec ses

plumes rappelle les commissaires aux armées sous le Directoire. La

coiffure actuelle est une façon de centenaire. Ce n’est pas que ce

soit laid--nulle mode n’est laide en vertu simplement de ce qu’elle

est la mode--mais c’est impertinent. Les spectateurs au théâtre ont

crié contre ces écrans majestueux. Voir à travers les légumes de ces

potagers, ou la flore luxuriante de ces terrasses de Sémiramis, est un

espoir chimérique. Se lever: la dame derrière crierait: «Asseyez-vous,

Monsieur, vous m’empêchez de voir». L’Opéra-Comique et la Comédie n’ont

admis au parterre que les femmes sans chapeau: les autres théâtres

n’ont pas osé porter une main aussi audacieuse sur cette arche sainte,

dont la modiste en 1896 a fait un trois mâts.

Le sans gêne de la femme qui puise son impunité dans la courtoisie de

l’homme a triomphé de la logique. Un moyen s’offrait pourtant d’obtenir

que toutes les femmes vinssent au théâtre en cheveux: c’était de

n’autoriser que les chauves à garder leurs chapeaux.

=30 Novembre.=--Les femmes iront-elles aux colonies? n’iront-elles

pas? M. Chailley-Bert les y veut envoyer. La colonie manque de bras--de

jolis bras--qui soient un refuge pour les colons.

Ils s’agitent, troublés, sur des couches solitaires que ne visite

que l’importun moustique. Les siestes sont sans attrait sur des

oreillers que les cheveux de l’aimée ne parfument pas. On fait donc une

propagande pour décider les Françaises à joindre ces Français que le

célibat exaspère.

Les avocates du féminisme sont outrées. Elles voient dans ce

recrutement une variante de la traite des blanches. «La charrette qui

les conduira au navire, nous la connaissons, disent-elles, elle a déjà

servi à Manon Lescaut.»

[Illustration]

=9 Décembre.=--Cette idée est venue aux poètes de consacrer tout

un jour à celle qui leur fut si hospitalière en sa maison. L’heure est

bien choisie de l’apothéose, alors que la tragédienne, atteignant au

sommet de son art, refait une âme neuve à la sœur de Manon et fixe le

geste inquiétant et pervers de Lorenzaccio.

L’élan a été irrésistible qui porta vers l’artiste nos dévotions. Elle

était une fois de plus, et plus peut-être encore qu’aucune autre fois,

en cette traduction, l’Interprète idéale, sans trahison ni défaillance,

et juste à hauteur de l’art qui crée.

Par quel prestige cette femme sait-elle dompter la fatigue de l’effort

quotidien? Par le moyen de quel philtre puise-t-elle dans un labeur

ininterrompu et vagabond sa vigueur égale et souriante, et comme

inlassée? Cette halte, ce soir, toute fleurie d’hommages, n’est pas

le «Tircis, il faut songer à la retraite» des classiques et doucereux

avis; ce n’est pas l’embaumement dans les parfums: c’est l’expression

d’une gratitude qui renonce à attendre le toast des adieux, car la

grappe de sitôt n’en sera pas vendangée.

En la voyant, après cette agape sur la scène, passionnée en Phèdre ou

rugissante en Posthumia, qui pense à l’automne? Nous sommes en plein

été; c’est l’Août ardent, le talent mûr. Cette fête, pour laquelle les

lyres s’accordent, ô Sarah! n’est que celle de votre moisson.

[Illustration]

=12 Décembre.=--Anglaise de grande famille, doctoresse estimée,

mistress Mac Laren est à Paris. Elle y est en mission. C’est une

honorable dame d’une silhouette inoubliable. Un chapeau, que ne

désavouerait pas l’armée du Salut, emprisonne sous sa lucarne, ses

cheveux blancs. Des lunettes d’or cachent ses yeux qui sont francs et

profonds. Mistress Mac Laren remplit un apostolat. Chaste et pieuse

jusqu’au renoncement, elle prêche la licence de la prostitution. Elle

a horreur du vice et fait croisade pour qu’on ne le réglemente plus.

Elle dénonce la police des mœurs, l’inscription infamante, le régime de

Saint-Lazare.

Elle tient la patente que l’État donne aux filles pour illusoire.

Le docteur Laborde l’approuve. Elle va voir, l’un après l’autre les

évêques, et leur demande s’il est convenable qu’il y ait des maisons de

tolérance. Les prélats déclarent en ignorer le besoin. L’Académie de

médecine sera appelée à trancher le débat, comme qualifiée pour juger

la question au point de vue de l’hygiène.

Mistress Agnès Mac Laren rencontre des esprits en France qui

l’encouragent. Ceux-là sont persuadés que l’État, qui a des pénalités

et des complaisances pour les ribaudes, fait figure ridicule, et qu’il

serait temps qu’il cessât, en ces coucheries d’amour payé, de nous

apparaître tenant la férule d’une main et la chandelle de l’autre.

=30 Décembre.=--Eusapia est dans nos murs. Elle y est en grand

mystère: les élus ne sont pas nombreux qui l’y verront.

Eusapia Paladino est une Italienne douée de facultés stupéfiantes.

Sa présence communique aux choses matérielles une sorte de vie

incohérente, et peuple le vide de fantômes. Elle ouvre les portes sans

toucher les serrures, transporte les tables sans contact, remue des

chaises, agite des rideaux. Elle est là, silencieuse, observée, les

mains et les pieds emprisonnés; cependant, autour d’elle, c’est comme

si ses mains faisaient mille besognes singulières et superflues. Elle

se dit présente pour un esprit familier, qui agit pour elle, sortant de

sa substance vitale; il se nomme John King. Ce John King, invisible,

laisse de son passage des traces visibles, comme, dans du plâtre frais,

l’empreinte de sa figure, qui est celle d’un cocher anglais.

Avec Eusapia, Lombroso et de Rochas--cet admirable de Rochas, vaillant

et sûr guide--ont renouvelé les expériences de Crookes sur la

matérialisation. Ils ont regardé, ont témoigné et n’ont point conclu,

étant gens avisés et sages.

Sully-Prudhomme a assisté à une séance d’Eusapia à Auteuil. Sa chaise a

été remuée, il a reçu des gifles, on lui a tiré la barbe. Il atteste

n’avoir pas été le jouet d’hallucinations. Mais il ne veut donner

aucun nom, aucune qualification d’ordre mystique ou même scientifique

aux phénomènes qu’il a pu contrôler. Toute hypothèse de sa part lui

semblerait hasardeuse. Au reste, de l’étrange il a rapporté un effroi

qui l’en éloigne à jamais.

=7 Janvier.=--Un laboureur de Milo heurta du soc de sa charrue un

corps résistant. Il se pencha et aperçut un marbre que caressait la

blonde lumière du matin. Ces contours, harmonieusement taillés, étaient

d’une femme. Il la tira de l’argile et la traîna dans sa grange où

M. Louis Brest, qui passait, la vit, et subjugué, donna à la France

l’éveil. Quelques fervents de la beauté antique se concertèrent pour un

enlèvement. M. Louis Brest est mort.

[Illustration]

Les Parisiennes d'à présent · 第 2 / 4 段