Cette créature au travail résignée devait être Mme Caron, dont la vie

dans le royaume des idéales splendeurs bientôt n’oscillerait plus que

des trônes barbares au Walhalla prodigieux.

=Avril.=--Au réveil, le tzigane et la princesse ont eu la visite

d’un monsieur qui s’est annoncé «au nom de la loi». La princesse est

allée lui ouvrir en chemise de nuit, car elle n’a rien de caché pour la

Justice. Le magistrat a vu le lit, le tzigane et à côté la place toute

chaude d’une nuitée d’amour interrompue. Il en savait assez, il salua

et prit congé.

L’épouse du tzigane faisait constater le flagrant délit. Son mari

ne pourra plus épouser la princesse--désormais sa complice. M. Paul

Hervieu a bâti un drame pour montrer dans toute sa tyrannie la loi de

l’homme.

Cette loi de l’homme si tyrannique est pourtant quelquefois aussi la

loi de la femme.

=25 Avril.=--La femme a trouvé un nouveau théâtre pour théâtre

de ses revendications: c’est le Nouveau-Théâtre. Une salle à elle une

fois le mois, où ne seront jouées que des œuvres de femmes et pour les

femmes. Si les hommes y veulent être accueillis, il leur sera moins

demandé du talent qu’une opinion. Êtes-vous dramaturge? c’est sans

importance. Êtes-vous féministe? voilà l’essentiel.

Nous avions la maison de Molière, nous aurons la maison de M. Paul

Hervieu.

[Illustration]

Cette idée a pour propagandiste Mme Marya Cheliga, une militante que

les inerties hostiles et les obstacles ne rebutent point. Myope, elle y

regarde de plus près, et, grâce à certains verres, voit d’assez loin.

Elle dira la femme de demain dans _Promethea_.

Quand on connaît la tragique déception de Prométhée, l’audace est bien

féministe qui fait nommer qui lui succède dans son rêve d’orgueil

«Promethea»,--comme s’il appartenait à la femme de réussir où l’homme a

échoué.

=29 Avril.=--Le témoignage d’une femme est recevable devant

la justice criminelle, non devant l’état civil. Mme d’Uzès ne peut

légalement assister l’amie qui prend époux, ni Mme Henry, chevalier de

la Légion d’honneur et ex-sage-femme en chef de la Maternité, le père

qui déclare son enfant.--Mais Gabrielle Bompard, témoin à la requête de

l’accusation peut envoyer Eyraud à la guillotine.

Cette anomalie va disparaître. Ce sera l’une des premières victoires du

féminisme. Elle est de bon augure et en fait présager d’autres.

=5 Mai.=--Deux volontaires de la Mort qui étaient des volontaires

de l’Amour.

La jeune et jolie Lucette de Varennes, qui avait amants et chevaux de

luxe, s’est empoisonnée parce qu’elle ne pouvait appartenir en toute

propriété au seul qu’elle aimât: Manon l’eût-elle fait pour Des Grieux?

Et l’on daube sur cette fin de siècle!

Le même jour, une ancienne belle, Léontine de Courcy, tombée de

l’hôtel princier au meublé banal, ayant joué aux courses ses dernières

économies, a allumé un réchaud de grisette.

Autrefois on ne mourait pas d’amour; il fallait arriver à notre époque

pour voir des filles d’amour mourir de ce qui les fait vivre.

[Illustration]

=9 Mai.=--Le petit théâtre de Mme Adam: c’est grand comme ça,

pas plus. Le décor exprime le goût ferme et sûr de cette Parisienne

délicate. Une scène toute petite et, sur cette petite scène, un

spectacle vaste: l’humanité inquiète, en mal du lendemain.

Aujourd’hui, l’oratrice est la directrice de l’_Avant-Courrière_,

Mme Schmahl, une Anglaise dont le cœur a conservé un léger accent.

Vaillante et de belle humeur, elle trace le bilan de la campagne

féministe. La résistance de la Chambre a été vaincue; mais le Sénat,

dépositaire des projets de loi votée, n’entend point qu’on le presse.

«Paix là, ma mie!»

Et elle qui disait,--par opposition à ses sœurs nerveuses:--«Je suis

comme la petite souris, je grignote le bloc», à son tour, s’irrite,

impatientée. Elle dénonce les pères conscrits: ces vieillards qui

commencent et n’aboutissent pas.

=10 Mai.=--La Vachalcade ou cavalcade de la Vache enragée,

de récente création, donnera le jour à une nouvelle muse: la Muse

montmartroise.

[Illustration]

Les ouvrières de la Butte l’ont choisie entre les plus charmantes

d’entre elles; c’est une jolie lingère, brune accentuée, qui se nomme

Marguerite Stumpp. Elle a dix-sept ans.

Laborieuse et honnête, elle témoignera qu’il n’est point dans

Montmartre que des modèles et des joueuses de flûte. Elle sera

délicatement honorée. Dans le défilé, elle occupera la mansarde de

Jenny «au cœur content, content de peu». Elle recevra, cadeau digne des

plébéiennes vertus, un livret de caisse d’épargne.

L’affiche qui appelait les lectrices aux urnes portait cette mention

dont la sagesse s’empreint d’une ironie prudente: «Les candidates

devront demeurer _encore_ chez leurs parents».

«Encore» suppose qu’il est difficile de demander aux plus honnêtes

filles à Montmartre d’y demeurer toujours.

=15 Mai.=--Ce qui vient de la flûte s’en va sans tambour--ni

trompette: Mme Liane de Pougy a été volée à quatre chevaux. On a arrêté

ses voleurs. Ils comparaissent en police correctionnelle. Citée comme

témoin, la victime a allégué un empêchement majeur. Elle a écrit:

«Monsieur le président, je garde le lit; mais si la justice veut

venir m’y interroger, je suis prête à lui donner toute satisfaction

compatible avec mon état». La justice tond les gens, coupe les bourses,

mais ne va pas en ville. Vexée de cette prétention, elle s’est vengée,

au jour de l’audience, elle a pris acte contre la «femme Pourpe».

Pourpe est le nom d’un honnête homme qui se lamente et d’enfants qui

rougissent. Il eût été plus moral de le respecter, risque à interpeller

la fantasque créature que par le titre qu’elle a conquis à la pointe de

ses seins--comme à la pointe de l’épée, un soldat ses grades.

=23 Mai.=--Êtes-vous homme à garder un secret? me dit-elle.

--Yvette, en doutez-vous?

--Alors, apprenez donc que je vais me marier... Je l’aime, il m’aime.

Il est riche, moi aussi. J’ai assez promené mes gants noirs dans toutes

les Amériques. Je me reposerai du café-concert dans la vie conjugale:

je ne chanterai plus que de loin en loin pour des œuvres... C’est

fini, mon ami, de la divette que vous avez devinée un soir... vous

le rappelez-vous?... dans l’inconnue qui chantait à la requête de

Jehan Sarrazin, le poète aux olives, en ce bouibouis qu’était le Divan

Japonais...

[Illustration]

Ce secret est devenu celui de Polichinelle... les bans sont publiés:

Emma-Louise-Esther Guilbert, dite Yvette, sera bientôt Mme Max

Schiller. Il était inévitable que le coucher d’Yvette aboutit au

coucher de la mariée.

=31 Mai.=--Plus de bossus. M. le docteur Callot les redresse.

Merci, docteur! C’est fini de la fée Carabosse. Il n’y aura donc plus

que des bonnes fées autour de nos berceaux.

Le féminisme nous promet aussi, par la grâce de Jules Bois et par la

fougue de Léopold Lacour,--que le duel des sexes nous conduit à l’Ève

future--l’idéale émancipée.

Merci, poètes pour ce que vous faites croire que l’humanité nouvelle

n’aura que des bonnes fées autour de son berceau. Philosophe inquiet et

féministe par équité, il ne me déplaît point de me griser d’optimisme.

A l’Ève future, à Prométhée, je lève ma coupe d’espérances.

[Illustration]

IMPRIMÉ

PAR

CHAMEROT ET RENOUARD

19, rue des Saints-Pères, 19

PARIS

Les Parisiennes d'à présent · 第 4 / 4 段