... Elle se coucha: elle attendit. Les amants, au rendez-vou

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conservée et n'a pas été harmonisée, mais quelques erreurs

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LES PARISIENNES

D’A PRÉSENT

JUSTIFICATION DU TIRAGE

_Cet ouvrage et été tiré à huit cent dix exemplaires numérotés:_

Nos 1 à 60.--Exemplaires sur papier des Manufactures impériales

du Japon avec tirage à part sur chine de toutes les illustrations.

Nos 61 à 810.--Exemplaires sur beau papier vélin.

Nº =684=

Tous droits réservés.

_L’ANNÉE FÉMININE_

(1896)

LES PARISIENNES

D’A PRÉSENT

TEXTE DE GEORGES MONTORGUEIL

ILLUSTRATIONS

DE

HENRI BOUTET

[Illustration]

PARIS

H. FLOURY, LIBRAIRE-ÉDITEUR

1, BOULEVARD DES CAPUCINES, 1

1897

[Illustration]

_La femme était la femme et s’estimait ambitieuse à prétendre l’être

assez. Elle se gardait de disputer à l’homme ses apanages, ne se

souciant que des siens. Il lui était suffisant de s’exercer à l’art de

plaire ou d’aimer: par expériences et récits d’aïeules, connaissant

que l’amour est le souverain maître qui asservit à ses lois jusqu’aux

lois. Il lui est venu d’autres visées. Elle prétend à une émancipation

sociale et politique qui l’égalera à l’homme en droits. C’est l’assaut

livré au vieux code et au vieil usage._

_Les années 1896-97 marquent une étape décisive dans cette direction._

_Cependant le mouvement féministe n’est pas tout le mouvement féminin.

La vie parisienne a sacrifié comme devant aux agitations qui lui sont

chères, aux imprévus de la mode, du goût et du scandale. L’observateur

qui note, au jour le jour, les multiples épisodes dans lesquels la

femme a joué un rôle essentiel n’a été que surpris de voir quelle place

la campagne émancipatrice tenait tout à coup dans les esprits et dans

les faits._

_En sorte que son carnet, pour ce qu’il est simplement fidèle, pourrait

être dit le_ Carnet d’un féministe.

_Et maintenant, pour les revendicatrices et les autres, Boutet, à votre

crayon! Enlevez de verve vos croquis, durant qu’elles passent..._

_--J’ai toujours pris mon temps, répond Boutet. La femme est

complaisante à qui s’attarde pour elle; et j’en suis encore à trouver

celle qui, se sachant regardée, ne pose pas._

[Illustration]

LES PARISIENNES D’A PRÉSENT

[Illustration]

=2 Avril.=--Les femmes demandent, et ce n’est que justice, à

prendre leur part de l’élaboration des lois. Il y a des lois qui

président au mouvement de leur toilette, à la forme de leurs chapeaux,

à l’arrangement de leurs chignons, à la mode de leurs bijoux, elles les

connaissent, les subissent, et ne les font pas.

=3 Avril.=--Le cheval est la plus noble conquête de l’homme; la

femme est la plus noble conquête du cheval. Ces deux êtres: la femme

et le cheval, étaient faits pour se rapprocher. Chez chacun, belle

prestance, amour du collier, goût de l’éperon et confiance dans les

rênes à ne savoir, sans rênes, où se diriger. Amazone, la femme est

la centauresse. En voiture, l’harmonie est parfaite entre sa personne

et l’attelage. Nul mécompte n’était venu refroidir des rapports

que les hippodromes n’avaient que resserrés. Les nouvelles idées

d’émancipation--au cheval inconnues--ont accusé quelques divergences de

caractère. La femme refuse le mors, regimbe contre l’éperon et prétend

se conduire seule.

Elle va en bicyclette. Elle ira demain en automobile--automobile à son

tour, indépendante et se suffisant, sans maître, ni dieu.

[Illustration]

=5 Avril.=--Un prestigieux poète, M. Jean Lorrain, a conté un

conte délicieux que de belles filles miment aux Folies-Bergère,

_l’Araignée d’or_. L’araignée est Mme Liane de Pougy.

Elle n’est pas de Pougy. En entrant en galanterie, après un court

noviciat sous son nom d’épouse, elle a pris ce titre. Mais si elle

n’est de Pougy elle est bien Liane pour sa souple beauté et ses

enlacements.

Elle a tendu sa toile sur Paris. Les moucherons s’y prennent, fascinés,

englués, dans les fils invisibles et ténus, depuis le petit fondeur

chaud comme caille, jusqu’à l’immortel qui donne le spectacle depuis

qu’il n’en fait plus.

Oh! oui, l’araignée d’or, fait de tout l’or qu’elle aspira et qu’elle

dégorge.

Sa fonction est nettement sociale. Un tel être inassouvi et charmant

est appelé à l’heure voulue. Une fortune s’est édifiée, scandaleuse,

de l’épargne de tous perfidement drainée. L’habileté financière en a

fait un bloc qui échoit à quelque héritier naturel mais médiocre. Pour

le mériter, il ne s’est donné que la peine de naître. Il est riche

et connaît l’embarras des richesses. Attends, petit, elle va venir.

Elle tendra sa toile. Tu y tomberas. Elle sucera ton or. Et c’est par

là qu’elle est nécessaire, car elle le dégorgera ensuite aux quatre

coins de sa toile, de Paris, du monde. Liane est un puissant moteur de

justice sociale; elle refait la répartition. Les tiens ont pris: elle

rend.

[Illustration]

[Illustration]

=8 Avril.=--A Maisons-Laffitte, les jeunes filles ont élu une

rosière. Cette localité goûte la vie conjugale: on s’y marie avec

empressement. On n’a pu trouver que trente et une demoiselles au-dessus

de vingt ans qui fussent en état de célibat, ce qui est tenu pour état

de virginité. Réunies à la mairie, après quelques échanges de vues,

elles sont allées au scrutin.

Les électeurs mâles imiteront ces mineures électrices à qui l’exercice

des droits civiques est refusé. Ils connaîtront d’elles ce qu’est

une campagne électorale sans calomnies ni injures. Des femmes que

la loi n’admet pas à voter, ils apprendront à pratiquer sagement le

vote. Au second tour, sans s’être couvertes de fange, les électrices

avaient désigné leur élue. Elle méritait cet honneur, travailleuse,

d’irréprochables mœurs, soutien des siens et, de plus, jolie fille.

Les femmes, en leurs comices, n’égarent point leurs suffrages. Elles

vont droit à celle que la logique patronne: blanchisseuses de Paris

qu’elles élisent leur reine, ou célibataires de Maisons-Laffitte leur

rosière.

[Illustration]

=9 Avril.=--Les femmes sont réunies dans la salle des Sociétés

savantes. Elles tiennent un Congrès. C’est un spectacle que les

esprits superficiels espéraient folâtre. Quelques jeunes gens, en

hostilité de la femme émancipée ou par amour du boucan, se groupent

au sommet de l’amphithéâtre, dans l’ombre. Ils s’en tiendront au

rôle d’interrupteurs. Il s’essaient dans quelques facéties; ils

sont quelconques. Les cris de bête leur sont plus naturels; on s’y

méprendrait.

Au bureau, l’on voit déjà s’empresser l’active et ordonnée Mme

Potonié-Pierre, la souple slave Marya Cheliga, la fougueuse Mme

Bonnevial, l’intrépide Mme Vincent, si affairée qu’elle est toujours en

sueur. Les voix de la salle désignent pour la présidence Mme Pognon, à

côté de Mme Feresse Deraisme.

Mme Pognon est en sa plénitude agréablement blonde; la voix douce et

persuasive, élégante d’expression. Son nom soulève une protestation

véhémente; deux bras se lèvent et s’agitent: une vieille dame les

mène. C’est Mme Léonie Rouzade lançant l’anathème. Elle dénonce le

bourgeoisisme de Mme Pognon, propriétaire d’un _Family Hotel_. Elle

est tragique et sombre, et dans toute sa petite personne sèche vêtue

d’alpaga fait penser à un drapeau noir flottant sur une barricade.

A son côté, un vieillard se tient coi, peureux comme un enfant. Il

s’efface, très timide, les yeux à terre, les mains aux genoux: c’est M.

Rouzade. Mme Rouzade parle de l’état de servitude dans lequel la femme

est tenue par l’homme, ce despote,--et son geste désigne M. Rouzade

pelotonné et muet.

=10 Avril.=--Notre statisticien officiel, M. Bertillon, jette

un cri d’alarme. La colonne des naissances est cette année, pour la

première fois, inférieure à celle des décès. Au train où nous allons,

calcule-t-il, il n’y aura plus de Français en France dans deux siècles.

[Illustration]

La faute en est aux mœurs. On n’a point d’enfants parce qu’on n’en

veut point. Le couple est un maximum; au-dessus, le gendre est suspect

d’inconvenance et la bru se fait remarquer.

La maternité n’impose plus le respect. Les anciens s’écartaient sur le

passage des femmes enceintes; nous faisons des mots sur leur tournure.

Les femmes ne sont pas les dernières à ridiculiser les déformations

physiques d’une taille que la maternité élargit. Elles raillent autrui

et sont confuses, d’elles-mêmes. «Non, moi, ce que j’ai l’air, ma

chère, avec ça. Je n’ose pas sortir.»

Les femmes plus actives à se répandre en des tâches qui les appellent

à l’extérieur, assujetties aux heures fixes et publiques des emplois,

sans même les scrupules frivoles de la coquetterie, affectent la

crainte des maternités répétées. Ce sont des accidents dont leur

situation risque de souffrir, tuant leur gain. Quand leur cercle

d’action se restreignait au foyer, elles ignoraient ces affres

légitimes.

Une autre cause d’émancipation a frappé la femme de stérilité. Elle

a repoussé comme humiliantes et seulement dignes d’Agnès les pudeurs

réservées à l’épouse. Elle s’est affranchie du respect par où le mari

la distinguait des cyniques maîtresses. Il lui épargnait les privautés

stériles et les bonheurs énervants, et tout le piment des étreintes

blasées. Soupçonnant d’autres choses, éduquée par les propos des

coureuses d’avant-garde, ouverte aux sous-entendus du livre, elle a

voulu être initiée. Elle l’est. Si savante désormais, elle ne redoute

plus le plaisir que le devoir complique. Sa maternité est une surprise.

«Les enfants qui nous viennent, disait l’une d’elles, sont vraiment des

petits rusés.»

A chaque siècle sa philosophie. Les femmes du XVIIIe lisaient

Jean-Jacques. C’est la brochure de Malthus-Robin qui occupe le chevet

des nôtres. Elles ont une excuse: ce sont les hommes qui la leur ont

apportée.

=11 Avril.=--Le congrès féminin épuise un ordre du jour trop

copieux. Il a mis à l’étude des questions qui ne se passent point

de la connaissance du Code. D’où des discussions âpres et confuses.

Les étrangères, venues nombreuses, sévères et dignes, point banales,

emporteront de cette assemblée une impression désenchantée. La faute

en est aux hommes plus qu’aux femmes. Ils sont envahissants. Ils

discourent, sonores, fastidieux et vides, et allongent les débats sans

les éclairer.

Les femmes les souffrent, par orgueil. L’émancipation, qui passa

longtemps pour disgraciée et inapte à plaire--si ce n’est à M. de

Gasté--n’est point fâchée de ses conquêtes. Ses congrès ne sont encore

que des flirts, et elle y affiche volontiers ses amants.

[Illustration]

=17 Avril.=--Au banquet qui a suivi les travaux du congrès

féminin, Mme Pognon a porté un toast à la bicyclette.

C’est par la bicyclette que se fera l’émancipation de la femme. L’œuvre

d’affranchissement est en bonne voie. La bicyclette égalitaire et

niveleuse a créé un troisième sexe.

Ce n’est pas un homme, que ce passant en culotte bouffante, le mollet

libre, la taille dégagée et coiffée d’un canotier ou d’une tyrolienne,

ou même d’une simple casquette de chef de gare. Est-ce une femme?

Le pied hardi, la démarche vive, les mains dans les poches, vaquant

à son gré et sans compagnon, s’attablant aux terrasses, les jambes

croisées, le verbe osé: c’est une bicycliste.

C’est la femme affranchie du décorum, délivrée de la tapisserie

de Pénélope qui n’avançait pas; lancée à l’aventure, loin du nid;

agrémentée d’organes de métal préjudiciables aux autres. Elle a gagné

sur sa bécane le procès du costume. Elle se vêt en homme, et ses jambes

devenues manivelles ont activé la roue qui la déplace.

«A la bicyclette! a dit Mme Pognon, qui a le toast spirituel et franc;

à celle qui nous libérera!»

=30 Avril.=--«VERNISSAGE, _s. m._, action de vernir, résultat de

cette action. VERNIR, enduire de vernis. _Vernir des cuirs_, _vernir

un parquet_, _vernir des tableaux_.» (Dictionnaire Larousse.) J’ai été

au vernissage--comme tout le monde. Je n’ai vu vernir ni des tableaux,

ni des cuirs, ni des parquets. Qu’est-ce qu’un vernissage où l’on

ne vernit point? Attendez. Le dictionnaire nous révèle encore que

_vernir_ se dit au figuré et signifie donner une apparence flatteuse,

brillante: «les éloges des journaux vernissent les auteurs et leurs

ouvrages».

C’est bien un vernissage que la répétition générale du Salon,

seulement ce ne sont pas les tableaux, mais les peintres que l’on

vernit--_Vernir, donner une apparence flatteuse, brillante_.--«Mon

cher, tous mes compliments: c’est un morceau admirable.--Tu sais... là,

sans blague... eh bien, ta machine, ça y est!»

C’est dans le grand hall, dont les jours sont comptés, l’éclosion

annuelle de fleurs rares, de fleurs étranges, de nuances qui affolent,

de parfums qui grisent. La mode, ce jour-là, est là, toute audace

dehors. Elle se lance. Ce que la fantaisie peut rêver, elles l’ont

rêvé, les Parisiennes si excentriques avec tant de justesse et si

mesurées dans ce qui est sans mesure. On les regarde; non les œuvres.

[Illustration]

Les statues ne sont point jalouses des hommages prodigués aux modèles.

Elles disent: «Faites-vous admirer, beautés éphémères: vous n’avez

qu’un jour. Le temps a pris hypothèque sur vos lignes orgueilleuses.

Nous avons l’immortalité possible. Les ans destructeurs ne nous

réservent pas le chagrin des décrépitudes. Nous irons aussi loin

qu’il plaira à la destinée, toujours aussi jeunes, et si nous fûmes

conçues dans la perfection, toujours aussi parfaites. Vous serez

moins qu’une poignée de cendres, que nous nous dresserons encore pour

l’admiration des hommes dans la splendeur intégrale de nos chastes

nudités.»

On pourrait répondre à ces filles de marbre qu’elles sont bien vaines

de s’imaginer revivre pour elles seules. Elles ne seront que le reflet

de la beauté défunte de nos contemporaines. Elles témoigneront devant

les siècles futurs quelles enchanteresses de l’art étaient les femmes

à chapeaux extravagants, en robes fourreau et à plis mystiques, qui

vivaient en l’an 1895, quand, devant l’artiste, elles n’avaient ni

chapeaux extravagants, ni robes à fourreau à plis mystiques.

On chuchote, on se pousse devant la Danseuse de Falguière, qui n’a que

ses oreilles vêtues et de leurs bandeaux. On dit le nom du modèle,

célèbre à l’Opéra. C’est un portrait. «Nue, toute nue... Oh! serait-ce

possible? elle aurait posé nue!»

Et tout le corps de ballet, saisi d’une pudeur collective, pique un

fard.

[Illustration]

=9 Mai.=--Des fleurs qui font peur, ces orchidées. Magnifiques et

hideuses. Leur turgescente splendeur est comme l’aveu éhonté d’un sexe.

Elles ont des couleurs nacrées d’entrailles, des bleus gris d’intestins

chauds, des pourpres de sang fumant. On ne saurait dire si elles sont

nées sous les baisers du printemps ou le scalpel de Dupuytren. Elles

ne fleurissent pas: on les opère. Elles sont comme autant d’exceptions

pathologiques. Il y a là des anomalies et des interversions. Dans la

tiédeur moite des serres fiévreuses, comme des rêves malsains ont rampé

leurs tiges; la fleur s’y ouvrit, quelque désir l’y invitant. Et elle

apparut dans sa gloire, obscène et pâmée.

Une femme approche-t-elle sa bouche de ces corolles de luxure, sans que

passe devant nos yeux l’image des cités maudites aux caresses perdues?

=12 Mai.=--Il y a une question de Mérode, comme il y a une

question d’Orient. Cette «danseuse» du Salon dont le corps frissonnant

de vie est d’une humaine, est-ce Mérode sans voile? La ballerine

a-t-elle renouvelé, pour Falguière, l’audace de Pauline Borghèse posant

devant Canova? Le sculpteur le nie, et le modèle, en pleure, toute

confuse de ces clameurs, qui atteignent à l’aigu.

[Illustration]

Elle ne cherchait point le scandale, c’est le scandale qui l’a

cherchée. Petit être d’ingénuité et de charme, dans ses clairs regards,

où la calomnie met des perles, on lit la sérénité persistante d’une âme

d’enfant.

Elle s’effarouche de ce fracas malveillant, car son front apparu entre

les rideaux noirs de ses cheveux est un front qui rougit encore.

Elle n’a point posé. Elle le dit. Sa dénégation esquisse les gestes

grêles et un peu javanais que nous connaissons à la danseuse de

marbre. Eût-elle même posé que nos railleries se devraient taire--nos

railleries banales qui la harcèlent.

Se dévoiler? Et après? N’est-ce pas revenir à la chaste et robuste

nature? Mérode se lamente, et de quoi? Vêtue, elle est belle; nue, elle

serait la Beauté.

[Illustration]

=20 Mai.=--Mlle Couesdon prédit toujours, monorime, l’avenir entre

ses repas.

Un trésor est caché

De grands maux vont arriver

Un prince blanc s’est montré

Y a du sang sur le plancher;

C’est dans l’estomac que vous souffrez;

Bonsoir, l’ange est fatigué.

Le public aussi, semble-t-il. Puis, à Tilly, on parle d’une vachère à

qui la Vierge est apparue. La foi qui court au nouveau miracle délaisse

un peu l’ancien.

=22 Mai.=--_L’Avant-Courrière_ obtient de la Chambre une

significative réforme. La femme, dans un prochain avenir, pourra

disposer de son salaire.

N’était-il point choquant de penser qu’un homme paresseux et brutal,

fût-ce pour l’aller boire au cabaret, pouvait exiger du patron le gain

de l’épouse?

Il convient de distinguer entre ce que la loi permet et ce que les

mœurs réprouvent. Le peuple a sa moralité particulière qui est sa loi

constante, sa jurisprudence usuelle; et il était admis que l’ouvrière

touchât son gain. Le mari, usant d’un droit inique, passait à l’état

d’exception. L’exception même c’était trop: d’accord. Les femmes la

font disparaître: c’est une victoire.

Mais cette victoire n’aura de résultat qu’en ce sens qu’elle sera

symbolique.

[Illustration]

=27 Mai.=--Quelles sont les trois plus belles de nos actrices? a

demandé l’_Éclair_. Paris, s’étant mis un accent circonflexe sur l’a, a

consenti, comme jadis le berger du Mont Ida, à attribuer la pomme à la

plus belle. Le suffrage universel a désigné Cléo de Mérode, Vanda de

Boncza et Sybil-Sanderson,--trois étrangères de naissance ou d’origine.

Les juges s’en sont tenus aux traits d’une photographie, Brantôme

voulait, pour se prononcer, un plus vaste champ de comparaison. Il

ne disait belle femme que celle qui avait trois choses blanches: le

teint, les jambes et les dents; trois rondes: le cou, l’avant-bras et

les chevilles; trois larges: le front, les yeux, les hanches; trois

petites: les oreilles, la poitrine et... Si minutieux, rencontrait-il

jamais la beauté parfaite? Non, sans doute, mais il se donnait tant de

plaisir à la seulement chercher--surtout la dernière.

=28 Mai.=--Le miracle est à Tilly-sur-Seules. Une gardeuse de

vaches a audience de la Vierge. Le rendez-vous est dans un champ, près

d’une haie qui se vêt d’une vapeur mystérieuse. La voyante n’est point

quelque nonne diaphane qui, d’avoir fleuri la mère immaculée, dans son

rêve enfantera la virginale image; c’est une fille épaisse et vulgaire,

libre en ses propos d’étables. Elle vaque aux soins des bestiaux,

remue son fumier, et sa fourche au repos, vient au champ. Elle s’y

agenouille, et l’expression commune de sa face s’éclaire, s’idéalise.

Dans l’extase qui la transfigure, ses yeux s’emplissent du divin. Elle

commence, entre ses dents qui se choquent, des mots entrecoupés dans

lesquels on croit comprendre que la Vierge est là. La vierge s’en

retourne, et les prunelles de la voyante suivent, angoissées, sa fuite

dans le ciel.

[Illustration]

C’est fini. L’extatique est redevenue la vachère. Les fervents la

pressent de questions. Elle s’y dérobe, rude et brutale. De son extase,

il ne lui reste qu’une lourde migraine.

O jeune fille élue entre les élues, ô toi, à qui la vierge apparaît;

ô toi, qui as l’ineffable douceur de recueillir le son de sa voix,

donne-nous de ta jouissance céleste une impression qui te vienne du

souvenir.--«J’ai qu’la tête è m’pète! et pis v’là!»

=30 Mai.=--Le Congrès féminin de Berlin est, disent les journaux,

d’une tenue parfaite. Les femmes de France y sont allées; elles s’y

expriment convenablement. L’auditoire, privé du concours des spirituels

de profession, écoute, faisant crédit aux doctrines confuses, aux rêves

nébuleux. Les congressistes motionnent, fiévreuses, touchantes par

leurs bonnes intentions. C’est un grand pas en avant.

Si la femme tout de même triomphait, qu’adviendrait-il?

On se le demandait, en lisant les dépêches de Berlin, ce soir, dans

une brasserie du faubourg Montmartre, où les noctambules s’achèvent.

L’un après l’autre, on dévisageait sous le masque blafard des stériles

fatigues les buveurs qui étaient là, stupides, niais, alcooliques

invétérés. Pas un qui se souciât des fiers problèmes que, là-bas, les

femmes agitaient, pas un que l’avenir de sa race troublât.

C’étaient des électeurs--à part deux ou trois récidivistes qui, ayant

fait pis que pendre, en étaient réduits à être traités comme des

femmes. Tout ça votait; mais les mères exactes, les épouses régulières

et les jeunes filles instruites ne votent pas. Elles n’ont pas à

prétendre à un privilège dont la loi n’écarte ni les imbéciles, ni les

ivrognes, ni tous ces mâles qui étaient là et qu’on n’aurait pas voulu

rencontrer la nuit au coin d’une urne.

=1er Juin.=--Ce ne sont point les idées qui manquent aux femmes:

quand elles n’en ont pas, il y a toujours quelqu’un qui leur en donne.

Mme Duclerc se flatte d’en avoir une qui est macabre mais peu banale.

Au concert baptisé du nom de la dame de céans, la chanteuse qui

commence la série des chants reste la bouche ouverte, sans émettre la

fausse note qui constitue l’originalité de son répertoire. Là, devant

elle, un pendu se balance.

C’est une trouvaille de la patronne. Son pendu est resté vingt-huit

jours pendu à Marseille; mais il est aujourd’hui dans la territoriale

des pendus, et il ne fera que treize jours. Après quoi, quand on le

décrochera, peut-être bien qu’il ne sera pas mort.

[Illustration]

Le monde distingué accourt à cette merveille. On s’informe auprès de

Mme Duclerc des particularités physiologiques de ce phénomène. Les

dames surtout sont avides de détails précis. «Dis donc, Duclerc, est-ce

que c’est vrai, ce qu’on dit des pendus?--Oui, ma chère, répond la

brune enfant, mais seulement quand il me regarde.»

=4 Juin.=--De s’être serrée à l’excès, une Anglaise est morte. Le

coroner a défini cet accident: «Lent suicide par coquetterie».

C’est le procès du corset, un bien vieux procès et, comme tant de

choses dont le corset s’autorise pour se dire utile, toujours pendant.

Montaigne le prouva qui disait: «J’en ai vu se travailler à poinct

nommé de ruyner leur estomach pour acquérir les pasles couleurs. Pour

faire un corps bien espagnol quelles géhennes ne souffrent-elles.

Guindées et cenglées a tout de grosses coches sur les costés jusqu’à

la chair vive? Ouy, quelquefois à en mourir».

Beaux raisonnements mais superflus, d’autant que la médecine n’est

pas hostile au corset. Le docteur Lutaud le permet. La doctoresse

Gaches-Sarraute aussi, s’il est de sa façon. Torturée, la femme sourit

à sa torture. En matière d’atours, pour elle, même où il y a de la

géhenne il y a du plaisir.

[Illustration]

=6 Juin.=--Le boulevard est consterné. Sur le mode mineur, les

camelots crient le suicide de Liane de Pougy. Est-ce possible? On veut

douter. L’évidence impose son crédit. C’est vrai, notre courtisane

nationale, dans une crise de dégoût, a résolu de quitter le monde. Elle

a dit adieu à sa femme de chambre. Et comme les oiseaux se cachent pour

mourir, elle est allée demander à une honnête amie un lit honnête. Elle

a écrit à sa mère, de sa plume bien stylée, un billet signé de son nom

d’enfant. Et à ses lèvres, qui avaient fait du baiser une entreprise

fructueuse, elle a porté la fiole mortelle.

[Illustration]

... Elle se coucha: elle attendit. Les amants, au rendez-vous de ses

draps, se hâtaient d’accourir, la mort est plus capricieuse. Au petit

jour, elle s’étonna de vivre et en fut charmée. L’amie stupéfaite,

manda un médecin. Paris, plusieurs fois dans cette journée, fit prendre

des nouvelles. Elle sourit à tout ce dont elle avait dit avoir la

nausée, remercia les rivaux sans jalousie de son cercle d’adorateurs,

s’amusa des dépits que sa fausse sortie lui fit connaître. Elle reparut

aux flambeaux du festin peut-être un peu plus pâle, mais soulagée d’un

gros poids: elle avait vomi.

Pour ces natures délicates, le désespoir a du bon. Elles se suicident

et n’en meurent pas; mais elles se purgent.

=7 Juin.=--C’est une chose bien connue des étalagistes. Les mêmes

objets par le groupement gagnent en intérêt. Une boîte de sardines

isolée n’est rien: des boîtes de sardines alignées, c’est une féerie.

Une petite Barrison toute seule, c’est aimable sans plus; cinq sœurs

Barrison ensemble, c’est ravissant.

Cette grâce de la multiplication avait échappé aux mathématiciens, non

aux impressionnistes. Cinq têtes blondes qui dodelinent, cinq jupes qui

se retroussent, cinq paires de jambes qui jacassent, cinq paires d’yeux

qui marivaudent, cinq bouches qui sourient juste et ne chantent pas de

même. Mais surtout, j’imagine, cinq femmes qui s’accordent--c’est pour

mettre une salle en délire.

[Illustration]

Quel homme eut l’idée géniale d’exploiter l’attrait de la similitude?

Son nom? Son nom: M. Fleron flaira le succès dans les rues de New-York

en voyant passer cinq petites filles vêtues toutes de même. C’étaient

les sœurs Barrison.--Déjà!--Il fit des propositions à la famille,

obtint d’exhiber ces enfants. Il leur enseigna auparavant le pouvoir

d’un bas bien tiré, d’un pantalon bouffant aux bons endroits, d’une

chemise dont l’épaulette retombe et s’arrête à temps. Il les produisit.

On applaudit.

Elles grandirent, et leur perversité innée de fillettes puisa dans sa

science une grâce toujours plus ingénue. Il épousa alors l’aînée, Lona,

et fut le barnum des quatre autres, Sophia, Inger, Olga et Gertrude.

Tous les soirs, dans les coulisses, sa vigilance précieuse s’attarde

aux plus minutieux détails. Rien n’échappe à son œil attendri. Il

remonte une jarretière, descend un fichu, fait répéter le geste du

jupon dont la dentelle encadrera l’encre des bas et la sauce crevette

du maillot, qu’il veut très fidèlement tendu sur les cuisses.

N’est-ce point sa femme? Sont-ce point ses belles-sœurs? Direz-vous

encore que l’esprit de famille se perd?

[Illustration]

=6 Juin.=--On ne porte que du bleu. Le bleu est décrété. C’était

du moins l’opinion à midi. Mais il est le quart, et l’on édicte que le

rouge--tel rouge d’un ton précis de truite et d’orangeade--est seul

admis aux honneurs du chic. Le vert, cependant, marié au violet...

--Où cours-tu si vite, jeune modiste?

--Je me hâte toujours à l’aller, Monsieur, de crainte que la mode du

chapeau que je livre ne passe en chemin.

=7 Juin.=--Ce jour-là fut livré, en un bois situé à Boulogne, près

Paris, un combat mémorable.

On s’attendait à un engagement sérieux dans l’après-midi. Les curieux

étaient venus en grand nombre, alléchés par le spectacle de la lutte.

L’affaire promettait d’être chaude, surtout qu’il faisait 25 degrés à

l’ombre. La prévoyance des assaillants avait installé d’énormes dépôts

de munitions. Vers quatre heures se dessinèrent les premiers mouvements

de troupes. Alors, chacun de se dire: «Tout à l’heure, ce ne sera pas

tout roses.» Ce qui était d’autant plus exact qu’il devait y avoir

d’autres fleurs.

La lutte était circonscrite entre les troupes à pied, celles à cheval

et celles en voiture. Il n’était que cinq heures quand le premier

projectile décrivit une courbe élégante, à trajectoire qui sentait bon.

Il atteignit en plein corsage une admirable jeune fille, victime du

devoir, dont le nom est resté inconnu.

[Illustration]

L’élan était donné, l’assaut fut impétueux. On se criblait avec un

zèle infatigable. Les troupes féminines se faisaient remarquer par

la maladresse charmante de leur tir et par leur grâce. Un vieux

stratégiste constatait--lorgnette à l’œil--qu’il n’est pas nécessaire

qu’il pleuve toute la nuit pour que les troupes soient fraîches.

Quelles étaient jolies et joliment équipées. La vieille garde même, à

défaut d’admiration, imposait le respect pour sa vaillance et sa tenue.

Le champ de bataille présenta bientôt l’aspect d’un véritable champ de

carnage. On se battait presque corps à corps. Quelle lutte est plus

excitante, quand les deux sexes sont en présence! Pivoines cramoisies,

timides bleuets, obèses hortensias, délicates roses rosées, étoilées

marguerites: c’était un feu roulant.

[Illustration]

Les munitions s’épuisaient, les assaillants aussi. Puis le jour

baissait. On avait aux lèvres la prière de Josué: «Soleil, arrête-toi

sur la vallée du Bas-Meudon».

Mais ce fut la lutte qui s’arrêta. Elle avait duré trois heures. La

victoire resta au Bien. Mais la terre était jonchée des cadavres

sanglants des roses, et les œillets blessés agonisaient...

=16 Juin.=--Une femme vieille, laide et sordide a été assassinée

sur un grabat.

En 1840 parut un livre intitulé: _les Belles Femmes de Paris_, chapelet

de laudatifs en l’honneur des jolies Parisiennes de ce temps-là. Il y

est parlé d’une nouvelle venue dans la capitale qui est baronne et

bas-bleu. Lancée dans l’émancipation, amie de George Sand, elle passe

pour écrire des vers et des œuvres en prose. Les thuriféraires qu’elle

prie à souper disent son esprit et sa beauté. Ils tiennent sa noblesse

pour irréductible. N’a-t-elle pas pour oncle l’ancien ministre de

Charles X? C’est un Montbel; il l’ignore, mais elle ne l’ignore pas.

Elle porte, jeune fille, ce nom de Montbel; son mari y joint le sien

aussi ronflant, M. de Valley. Personne ne s’avise de gratter le blason

de l’époux. Sa femme est baronne, va pour baronne. Une jolie femme, à

Paris, a les titres qu’elle veut,--il lui suffit de les prendre.

Rentrons chez la vieille assassinée, morte dans la sanie, rongée de

vermine, hideuse.

La loi sait son nom. Cette morte, étranglée par une société

d’adolescents, est la baronne de Montbel-Valley. C’est la muse au salon

littéraire qui fut, par ses charmes, reine de Paris sous Louis-Philippe.

Que de traités superflus sur l’art d’être belle, quand il n’en est

point sur l’art de vieillir!

=14 Juin.=--On ne savait pas saint Médard si parfaitement acquis

aux courses. Pour le Grand Prix, il a cru devoir suspendre le jeu de

ses œuvres et de ses pompes. Aurait-il d’autres tuyaux que des tuyaux

d’arrosage? Pas d’eau! Les femmes n’ont fleuri l’hippodrome que de

parasols.

Foule inouïe, empressée et élégante. Le monde officiel au grand

complet; il ne manque pas un bouton de guêtre... présidentiel. Est on

venu pour le gagnant? C’est douteux. Il n’est plus le héros de jadis

dont le nom se répercutait dans une acclamation sans fin. On en parle

comme d’un personnage ordinaire. Les heureux qui ont eu le nez de sa

veine le traitent comme un billet de loterie sorti au tirage. Cette

année, ils sont courroucés. «Quoi! ont-ils l’air de dire, nous avons

aventuré la forte somme sur un candidat si médiocre, et c’est tout ce

qu’il rapporte! Jouez donc des veaux!»

[Illustration]

Ce n’est pas le noble coursier qui nous vengeait de Waterloo.

D’ailleurs, les Anglais s’abstiennent. Le Jardin de Paris s’en

plaint. L’insulaire qui augmentait les tarifs, prodigue dans le gain

et généreux dans la perte, ne franchit plus la Manche. Tout s’en va,

jusqu’au respect montré au vainqueur. Qui se soucie de ses traits? Qui

colle à la muraille le portrait de sa monte. Autrefois, il suffisait

de l’avoir bouchonné pour être illustre. Un palefrenier de Gladiateur

faisait un beau mariage. Approcher du vainqueur, le flatter, passer

sur sa croupe en sueur ses gants frais étaient une faveur insigne. Les

femmes n’adoptaient de couleurs que les siennes. Qui d’elles portera

cette année les couleurs d’Arreau? Victorieux à peine applaudi, célèbre

une seconde, qui passe, qui est déjà passé...

=25 Juin.=--Lona Barrison s’est détachée du peloton. Elle se

montre seule, montée sur un bidet blanc. Elle chante d’une voix

acidulée comme un bonbon anglais.

[Illustration]

A pied ou à cheval, les petites Barrison inspirent des folies. Un

gentilhomme autrichien s’est suicidé. Avant de mourir, il exprima le

vœu que l’une des cinq sœurs Barrison accompagnât son convoi. Il a été

exaucé. La gazouillante oiselle a déposé sur son cercueil un bouquet

d’oranger. Cette fleur était le commentaire du refus dont l’amoureux

était mort. C’était «l’impossible, mille regrets» des demandes

sympathiques qui excèdent la mesure.

[Illustration]

=8 Juillet.=--Devant la beauté sans voile de la femme, M. Pierre

Loys a chanté un cantique renouvelé de la volupté grecque. Hymne des

pamoisons et des enlacements, chœur des fatalités charnelles, prière

des lèvres d’elles à elles incendiées, en la symphonie littéraire qui a

pour titre _Aphrodite_, il a donné aux Parisiennes le regret de n’aller

ni assez amoureuses, ni assez nues.

Ces éphèbes sont sévères; ce sont des ingrats. Au vrai, son pastiche

des anciennes est conçu d’après les modèles que la vie plaça à portée

de ses sens. Ce qu’il sait de l’Aphrodite antique est ce qu’amoureuses

et nues, apprirent à ses curiosités printanières les divers Chryséis

que héla son baiser.

_Aphrodite_: c’est l’antiquité vue par le trou de serrure d’une chambre

d’hôtel du quartier Latin.

=10 Juillet.=--La Parisienne adopte en marchant un nouveau geste.

De la main gauche, elle saisit largement l’étoffe des jupes dont elle

se ballonne. La marche accuse ce moulage callipyge dont on devine que

la fermeté n’est pas exempte de douceur.

Henry Somm qui, par ses croquis au jour le jour, continue La Mésangère,

remarque que le mouvement de coquetterie, chez la femme, s’est déplacé

depuis cent ans. Le XVIIIe siècle était tout à la gorge qui était

nue et s’offrait. La femme aujourd’hui n’est préoccupée que de sa

croupe. La croupe est le centre de sa toilette, et par là même de ses

préoccupations.

=13 Juillet.=--Sous la protection du comte Robert de Montesquiou,

Douai a rendu un délicat hommage à une femme, Marceline Desbordes

Valmore.

Ce fut une âme aimante qui souffrit. Elle souffrait de qui souffrait.

Elle avait mal à la douleur d’autrui. Trop haute pour être d’un parti,

elle fut avec les vaincus de tous les partis, et, insouciante de ses

propres blessures, se pencha sur tous les blessés. En poésie, elle

n’était pas parmi ces ciseleurs qui n’oublient, leur coupe ciselée,

que d’y exprimer le sang des grappes. Mais en la sienne elle se plut à

n’exprimer que le sang de ses veines.

Paris l’a connue et méconnue. Cette muse éplorée l’exaspérait. Quoi,

toujours des sanglots, des demandes de secours et des appels à la

pitié! L’importune qui troublait la noce! Toutefois, il a voulu que sa

pierre s’ajoutât à l’édifice douaisien. Il ne l’a pas apporté d’une

main pieuse, il l’a lancée avec sa fronde. Il s’est acharné à démontrer

pour la circonstance que l’épouse du pauvre Valmore avait flirté avec

M. de Latouche. Ce scandale fut la souscription de Paris. C’est bien

parisien.

Coppée, Anatole France, Sarah Bernhardt ont racheté cette action laide

en parlant, tour à tour, devant l’image qui représente la poétesse, «la

tête inclinée à gauche, a dit Coppée, pour écouter son cœur».

[Illustration]

=14 Juillet.=--On prenait la Bastille. On prend les tailles. Ici

l’on danse; la cordialité des accueils et leur facilité établissent

l’allégresse. On est en confiance; il n’est jour où l’on s’aime plus

vite et pour le seul plaisir de s’aimer. La galanterie le sait et fait

relâche. La Vénus Cloacine se donne congé et se répand dans la foule,

toute pensée commerciale bannie. La gaîté est énorme et communicative.

Elle décide les bouderies qui capitulent à la lueur sautillante des

lampions. Il y a du tutoiement dans l’air. Familiarité charmante qui

rapproche et fusionne. Les sages-femmes l’ont remarqué: c’est le jour

où le plus de petits citoyens datent leur entrée dans le monde. Combien

de femmes avouent, confuses de l’impromptu: «J’avais rencontré son père

à un bal du 14 juillet!»

Les mères de famille n’en prendront point qu’alarmes. Il ne s’ébauche

pas au son du piston, les valses alternant avec la _Marseillaise_, que

des idylles douloureuses, mais aussi de sûres fiançailles. On boit, on

hurle, on danse. Les événements se précipitent. Et l’amour prend la

Bastille.

[Illustration]

=21 Juillet.=--La vogue des vogues, qui la dira? Pourquoi

sont-elles si tyranniques et si brèves! Pourquoi cette indifférence

aujourd’hui pour ce qui, hier, nous enfiévrait? La satiété ne

serait-elle que la limite de nos désirs?

Nous avons eu les déshabillés au théâtre: des petites femmes qui

faisaient devant nous ce qu’elles font chez chacun de nous. Elles

ôtaient leurs bas, dégrafaient leur corset, changeaient leur chemise.

Elles se levaient, se couchaient, se tubaient. A ce spectacle, d’une

banalité échouant dans la bassesse, nous avions des frissons dont le

diagnostic eût été humiliant. Les moralistes criaient: «C’est la fin

d’une race.» Aux moralistes on disait: «C’est le plein d’une mode; vous

vous indignerez encore qu’elle n’existera plus.» Elle n’existe plus.

Sommes-nous meilleurs? Sommes-nous corrigés de l’obscène? Sommes-nous

plus purs? Le lit a quitté le théâtre. Le paravent est replié. Les

spectateurs sont revenus à la vertu pratique de simplement s’être

aperçus qu’ils n’étaient que sots de payer à l’orchestre pour ne pas

voir ce qu’ils voient chez eux sans payer.

=27 Juillet.=--«Vous avez fait une étude sur les _Déshabillés au

théâtre_, me dit un député, M. Georges Berger. C’est bien. Trouvez-vous

point qu’il serait légitime de la faire suivre d’une étude sur celles

qui les vinrent voir? On se plaît à décrire des états d’âme: vous

tenterait-il point, l’état d’âme de cette femme honnête, curieuse de

filles en chemise et de chansons toutes nues? Elle est souffletée dans

sa pudeur et s’en amuse. Elle a des minauderies pour les baladins

des tréteaux qui l’outragent dans sa féminité. Elle ne tolérerait

point qu’en son salon, fût-ce par inadvertance, un homme lui manquât

d’égards; et un malotru, sur les petites planches, qui l’insulte et

l’assimile aux prostituées, la fait sourire. Dans des bouges où des

filles la tutoient, elle se frôle à des pierreuses et à des ivrognes.

Elle n’a pas même cette hypocrisie qui était un hommage rendu par

le vice à la vertu. Elle va bravement, front découvert. A quoi bon?

elle ne rougit plus. Quelle âme est l’âme de cette femme? Vous avez

déshabillé l’interprète: déshabillez la spectatrice.»

Elle ne nous révélerait pas une femme inédite, mon cher pays. La

femme moderne est celle d’hier et de demain. Nos aïeules allaient aux

Porcherons, et l’éloquence triviale de Ramponneau n’ajoutait pas à leur

fard le rouge de la confusion.

[Illustration]

Vadé les surprit au cabaret, apostrophées par les blanchisseuses.

Quand zon va boire à l’Écu,

Tant pas tant tortiller des ...

Quand zon va boire à l’Écu

Tant pas tant tortiller du ...

La Bruyère, avant lui, les avait coudoyées sur les berges, pendant la

saison des bains. En ces temps candides, un costume mythologique était

admis: c’était les déshabillés à la Seine. La Bruyère, aux promeneuses,

de qualité, et seulement assidues de ce lieu quand des tritons s’y

ébattaient, La Bruyère vit des éventails. Il n’en fut pas dupe. Il en

savait la soie transparente. On appelait ces éventails pour nudités:

«des lorgnettes».

L’état d’âme d’une époque, serait-ce pas, mon cher député, une très

simple vieillerie qui s’appelle l’âme de tous les temps?

=7 Août.=--Paris a fui--mais ne s’est pas fui. A quatre heures

de la Madeleine, il a porté ses vices, ses caprices, ses obligations,

ses contraintes, ses tics, le conventionnel de ses mœurs et sa vie

compliquée. Cet exode s’appelle déplacement. Ce n’est que cela: il

s’est déplacé, il a changé de place.

Les habitudes empilées aux bagages avec les robes de ces dames

suivaient de toute la vitesse du train.

[Illustration]

=10 Août.=--La cantinière du 2e zouaves, morte à Vichy, est bien

connue partout; mais elle est inconnue au 2e zouaves. La mère Ibrahim,

disent les zouzous, quès aco? On consulte les vieux à qui ce nom ne

rappelle rien: les anciennes cantinières de l’armée d’Afrique n’en ont

pas souvenir.

On presse l’enquête qui ne livre pas la clef du mystère. Il semble

acquis que la mère Ibrahim, cantinière au 2e zouaves, et décorée,

n’était ni Ibrahim, ni cantinière, ni du 2e zouaves, ni décorée.

C’était une jongleuse, qui vivait de ses tours. Le dernier est bon.

Sa légende héroïque est cependant à peine ébranlée.

Les légendes sont indestructibles. Nous avons douté de l’authenticité

de cette histoire. Quelqu’un viendra demain qui réparera ce grand acte

d’iniquité et prouvera que la mère Ibrahim n’a jamais mystifié ses

contemporains.

Elle aura un jour sa statue, faite avec le bronze des canons qu’elle

n’a ni pris--ni versés.

[Illustration]

=15 Août.=--La mer ne se flatte pas d’être aimée pour ses beaux

yeux glauques. La mer se sait un prétexte et ne s’en fâche pas. Elle

monte sur la plage: sa grande voix y est couverte par les potins. Il y

a près des cabines des gens dont elle n’a jamais lavé les pieds et qui

lui tournent le dos. Ils sont occupés au défilé des demoiselles sur

les «planches»--ce trottoir de Trouville. Elle s’estime alors simple

intruse et redescend avec un air de murmurer, très confuse et timide:

«Si je vous gêne, faut le dire?»

[Illustration]

=17 Août.=--Il a des ailes, il est frivole, il est léger. De

celle qui rêve, accoudée dans la fraîcheur du soir, il approche. Elle

le chasse, il revient. Sorti par la porte, il rentre par la croisée,

ironique et dansant.

Femme, qui que tu sois, il est, sera ou fut ton maître. Sa flèche

est acérée. Là! te voilà prise. Irritée et confuse, tu pleures, tu

souffres, tu enfles.

--C’est l’amour qui l’a atteinte?

--Non, c’est un moustique qui l’a piquée. L’existence est empoisonnée

par toutes sortes de ces petits cousins insinuants et perfides,

friands de nudités, et ne donnant aux filles que des caresses qui leur

laissent des rougeurs.

[Illustration]

=25 Août.=--Une petite boutique d’horlogerie faubourg

Saint-Honoré, provinciale, grise et discrète. Entrons. Au comptoir, une

vieille dame, comme on en voit dans les images un peu passées. Elle est

d’avenante et digne figure; le front sans ride est couvert de neige.

A travers ses lunettes, elle examine, mécontente, l’arrivant: c’est

peut-être un client, et cette espèce qui erre, tatillonnant, d’un objet

à l’autre, et liarde, l’exaspère. «Vous désirez?--Madame, rien...»

Elle se rassérène. «Je venais vous parler de Musset.--De M. Musset;

asseyez-vous.»--Et sa figure s’éclaire, indulgente et attentive.

L’horlogère, au Bottin dame Martelet, fut jadis cette Adèle Collin,

qui a été la bonne de Musset. «Sa gouvernante», précise-t-elle. Elle

l’a assisté dans ses crises dernières; elle lui a fermé les yeux. Elle

parle du maître qui n’est plus avec une admiration humble, abondante en

souvenirs, amoureuse de la chère mémoire à laquelle elle continue ses

soins de servante dévouée.

La chronique est pleine depuis quelques jours du scandale de Venise.

Elle a connu George Sand à travers la souffrance du poète; elle lui

est hostile. Elle ne dit rien de nettement accusateur. Elle n’a que

guetté son grand homme aux petites choses. Ce qu’elle souligne, ce sont

les allées et venues dans la maison. Elle a compté les belles dames et

soupçonné les extases, mais c’étaient des extases très comme il faut.

M. Musset n’aimait pas les dévergondées de sentiment. Sa volupté avait

ses pudeurs.

Sur Elle quelquefois, Lui s’est appesanti dans ses fièvres: plaintes

très douces comme des plaintes d’enfant. Elle se les rappelle, et

elle est dure à celle qui tortura le plus ce grand nerveux, ignorant

qu’en l’amour il aimait surtout la torture d’aimer. Adèle n’alla

pas à Venise. Ce qu’elle connaît de la liaison tourmentée, c’est la

confidence des scènes triviales; ces scènes de brouille dans des

chambres d’auberge, où l’amour se promène en marmotte et le chandelier

au poing. Il était plein de ces souvenirs ridicules, le poète, quand la

muse lui dit: «Prends ton luth!» Et il fit la _Nuit d’Octobre_.

La bonne dame, dans les paperasses et les lointains de sa mémoire,

remue devant nous, ces cendres. Musset en sort plus grand. Par quel

effort admirable nous donna-t-il, avec la bassesse et la banalité de

ses propres disgrâces, l’illusion des maux sublimes et, tout en étant

inhumains, plus qu’humains?

=28 Août.=--Trois veuves vivaient en paix; l’ennui survint, et

voilà les feux d’un cercle allumés.

Ces veuves, riches de loisir, disposant d’un hôtel superflu contigu au

leur, ont eu l’idée d’ouvrir, rue Duperré, un cercle de femmes: _Ladies

club_.

[Illustration]

C’est un nid capitonné, élégant, froufroutant. Il est spacieux et

intime. Une table d’hôte offre ses succulences à la gourmandise, péché

mignon des jolies bouches, et surtout péché tardif. Rien n’est omis

de ce qui est indispensable. Les cabinets de toilette sont à souhait

machinés pour les ablutions. Le cercle a bibliothèques, vaporisateurs

et poudre de riz.

On lira. Comme on ne s’est pas bâti un refuge pour bâiller sur ses

lectures, les journaux de mode seront abondants. La forme des ouvrages

préoccupera plus ces dames que celle du gouvernement. Leur isolement

n’est pas une déclaration de guerre ou de principe. Lysistrata n’est

point de la fondation. On ne revendique pas, on se délasse. La porte

sera fermée au nez des émancipatrices, pour ce qu’on s’estime émancipée

assez, ayant licence de vivre à sa guise. On chantera, on fera de la

musique, on contera des choses futiles, on médira d’autrui: on restera

de son sexe.

Un sceptique a dit que ce serait un bon moyen de ramener les maris au

foyer: ils seraient sûrs de n’y rencontrer que rarement leurs femmes.

Mais les femmes de ce cercle ne devront pas avoir de maris.

C’est le wagon des dames seules.

=30 Août.=--L’institution du café-concert, atteinte, chancelle. Le

cabaret tue le beuglant. Les femmes qui décident de la soirée de ces

messieurs ne sont plus empressées à garnir les avant-scènes d’où elles

souriaient à Fragson et applaudissaient Yvette. On va à Montmartre, où

l’on entend le chansonnier Chose dans ses chansons rosses et le bon

poète Machin dans ses œuvres. Oh! ses œuvres! Le Chat-Noir, en mourant,

a laissé toute une portée de petits chats, diablement miauleurs,

plaisants et farces, qui ont des gentillesses paresseuses et de félines

attitudes: ils griffent aussi et mordent. D’aucuns, chats de gouttière,

effrontés et le poil droit, sont plutôt incongrus.

[Illustration]

Une tendance s’indique dans cette cacophonie de matous; un art de

demain s’annonce qui rénovera la chanson et dépouillera la revue de

ses oripeaux flétris, en la ramenant à la parade par les tréteaux du

cabaret.

Que la femme, plus qu’à la tabagie montmartroise, était désirable,

l’été, sous les arbres en feu, dans la verdure secouée de frissons,

sous les platanes aux ramures baignées d’une lumière de songe! On

chantait, et c’était pour faire s’évanouir le prestige de ce jardin

d’Armide. Mais les sages s’abîmaient dans la seule vision et, pour ne

point altérer la sérénité de l’heure, laissaient les cabots chanter et

n’écoutaient que leur rêve...

=31 Août.=--Trouville: petits chevaux; Deauville: grands chevaux.

Et les mêmes types de joueurs, de sportmen, de books. Le monde de

là-bas rencontré ici, même les mendiants qui font leur saison. J’ai

reconnu mon Clopin Trouillefou de la rue des Martyrs. Il n’a pas manqué

la grande semaine.

Personne ne l’a manquée. Le bataillon galant est au complet, recrues

et vieilles gardes: depuis les nouvelles qui entrent dans la carrière

jusqu’aux aînées qui y sont encore--avec leurs surnoms qui attisaient

nos désirs de potache: Fanny fanée et toujours Fanoche.

[Illustration]

Les Parisiennes d'à présent · 第 1 / 4 段