La mort d'Athanase fit renaître toutes les horreurs dont Alexandrie
avait été deux fois le théâtre, pendant la vie de ce saint prélat.
Pierre, le fidèle compagnon de ses travaux, qu'il avait en mourant,
désigné pour son successeur, ne fut pas plus tôt établi par le
suffrage du clergé, du peuple, et des évêques des contrées voisines,
que Palladius préfet d'Égypte, qui était païen, saisit cette occasion
de venger ses dieux, en servant la haine de l'empereur contre les
catholiques. Il rassemble une troupe d'idolâtres et de juifs, entre
par force dans l'église, profane le sanctuaire et l'autel par les
abominations les plus exécrables; il anime lui-même l'insolence et la
fureur de sa cohorte effrénée. On massacre les hommes, on foule aux
pieds les femmes enceintes; on traîne toutes nues dans les rues de
la ville les filles chrétiennes; on les abandonne à la brutalité des
païens; on les assomme, avec ceux que la compassion excitait à leur
défense; on refuse à leurs parents la triste consolation de leur donner
la sépulture. Bientôt arrivent, Euzoïus évêque arien d'Antioche, et
le comte Magnus, intendant des finances, celui qui s'était signalé
en faveur du paganisme, sous le règne de Julien[998]; ils ramenaient
comme en triomphe Lucius, le dernier persécuteur d'Athanase. Les
sollicitations des Ariens, et les sommes d'argent répandues à la cour,
avaient enfin couronné son ambition: les païens le reçurent avec joie;
et au lieu des psaumes et des hymnes, dont les villes retentissaient
d'ordinaire, à la première entrée des évêques, on entendait crier de
toutes parts: _Tu es l'ami de Sérapis, c'est le grand Sérapis qui
t'amène à Alexandrie_. La conduite du nouveau prélat répondit à ces
acclamations impies; armé de l'autorité impériale, il mit en œuvre
la cruauté de Magnus. Ce comte fit venir en sa présence les prêtres,
les diacres, et les moines les plus distingués par leurs vertus,
dont plusieurs avaient passé quatre-vingts ans; après avoir beaucoup
vanté la clémence de l'empereur, qui n'exigeait d'eux, disait-il, que
de souscrire à la doctrine d'Arius, il entreprit de leur persuader,
que cette signature n'intéressait point leur conscience; qu'ils
pouvaient conserver leur opinion dans le cœur, pourvu que leur main
se prêtât à l'obéissance, et que la nécessité, serait devant Dieu une
excuse légitime. Le comte, ne les trouvant pas disposés à profiter
de ces leçons, les fit jeter en prison, et les y laissa plusieurs
jours, espérant affaiblir leur courage; mais voyant que les mauvais
traitements et les menaces ne servaient qu'à les affermir de plus
en plus, il les fit cruellement tourmenter, dans la place publique
d'Alexandrie, et les envoya, les uns aux mines de Phéno[999], les
autres aux carrières de Proconnèse, d'autres à Héliopolis en
Phénicie, ville peuplée de païens, qui les accablèrent d'outrages.
Leur départ, causa une douleur extrême dans Alexandrie; le peuple les
accompagna jusqu'à la mer, en versant des larmes, et suivit des yeux
leur vaisseau, avec des cris lamentables. La persécution s'étendit
par toute l'Égypte; les supplices, que la rage de l'idolâtrie avait
inventés contre les chrétiens, se renouvelèrent avec plus de fureur
contre les catholiques, par un effet de cet acharnement naturel aux
divers partis d'une même religion. On vit des hommes dévorés par les
bêtes, dans les spectacles du Cirque. Onze évêques d'Égypte[1000],
qui s'étaient rendu redoutables aux Ariens par leur sainteté et par
leur doctrine, furent envoyés en exil. Les déserts n'étaient plus un
asile; trois mille soldats, commandés et conduits par Lucius, allèrent
porter le trouble et la terreur dans les tranquilles solitudes de
Nitrie et de Scétis[1001]. On y chassait les moines de leurs cellules,
on les égorgeait, on les lapidait: ceux qu'on traitait avec le moins
d'inhumanité, étaient dépouillés, enchaînés, battus de verges, traînés
à Alexandrie, où par ordre de l'empereur, on les forçait de s'enrôler
dans la milice[1002]. Pierre avait échappé aux meurtriers, avant
l'arrivée de l'usurpateur; et, s'étant secrètement embarqué, il se
réfugia à Rome, auprès du pape Damase, où il demeura jusqu'à la mort de
Valens. Pour mettre sous les yeux des Romains une image des cruautés
exercées dans Alexandrie, il porta avec lui une robe teinte du sang des
martyrs, et il instruisit toute la terre, de ces horribles violences,
par une lettre pathétique, adressée à l'église universelle[1003].
Lucius, méprisé tant qu'Athanase avait vécu, devint le tyran d'Égypte,
et conserva cette injuste puissance pendant les cinq années suivantes.
[Note 998: Voyez ci-dev. p. 183, liv. XV, § 24.--S.-M.]
[Note 999: Le lieu, nommé _Phéno_, _Phénon_ on _Phinon_, où il se
trouvait des mines de cuivre dans lesquelles on forçait les criminels
de travailler, était situé dans le désert qui s'étend au midi de la
Palestine, dans l'ancien pays d'Edom, ou l'Idumée, entre la ville de
Pétra, capitale du canton habité par les Arabes Nabathéens, et la
ville de _Zoora_, en arabe _Zoghar_, la _Ségor_ de l'Écriture, qui se
trouvait à l'extrémité méridionale du lac Asphaltide, ou mer Morte.
C'est ce que dit Eusèbe dans son traité _De locis hebraicis_: Φινῶν
ἔν κατῴκησεν Ἰσραὴλ ἐπὶ τῆς ἐρήμου · ἦν δὲ καὶ πόλις Ἐδώμ. Αὕτη ἐστὶ
Φαινῶν, ἔνθα τὰ μέταλλα τοῦ χαλκοῦ, μεταξὺ κειμένη Πέτρας πόλεως καὶ
Ζοορῶν. Il serait possible cependant que les confesseurs de la foi,
persécutés par les Ariens, n'eussent pas été envoyés en cet endroit par
le préfet d'Égypte. Théodoret, le seul auteur qui parle de ce fait,
l. 4, c. 22, d'après la lettre de Pierre, patriarche d'Alexandrie,
adressée au pape Damase, appelle _Phennès_ le lieu de leur déportation.
_Ces exilés_, dit-il, _furent conduits aux mines de Phennès_, τοῖς κατὰ
Φεννης παρεδόθη μετάλλοις. C'étaient des mines de cuivre comme celles
de Phéno: ἔστι δὲ ταῦτα χαλκοῦ. Un peu avant, le même auteur s'était
servi du nom dérivatif de ce lieu; _on les avait envoyés_, disait-il,
_aux mines Phennésiennes_, τοῖς Φεννησίοις παρεδίδοντο μετάλλοις.
Cette différence d'orthographe semblerait indiquer qu'il s'agit dans
Théodoret d'un autre lieu, différent de Phéno dans l'Idumée, et où il
pouvait aussi se trouver des mines de cuivre. Ceci est d'autant plus
vraisemblable, qu'il est certain qu'il se trouvait dans ces contrées
plusieurs autres lieux dont le nom était à peu près pareil. Le voyageur
Burckhardt a découvert tout récemment à _Misséma_, dans le Hauran,
pays au nord de la Palestine, entre cette province et Damas, plusieurs
inscriptions grecques lesquelles font voir que ce lieu, situé dans
l'ancienne Trachonite, fut autrefois habitée par des _Phénésiens_,
dont il tirait son nom. La principale de ces inscriptions contient
une lettre du gouverneur de la province, Julius Saturninus, aux
habitants de ce lieu, qualifié de bourgade-mère dans la Trachonite,
Ἰούλιος Σατουρνῖνος Φαινησίοις μητροκωμίᾳ τοῦ Τράχωνος χαίρειν. Cette
indication fait voir que ce bourg est l'endroit appelé Φαινὰ, dans le
Synecdème d'Hiéroclès (apud Wessel. _Itiner. veter._ page 723), qui
était aussi dans la Trachonite, et qui a été confondu mal à propos
avec Phéno de l'Idumée. Voyez à ce sujet Burckhardt, _Travels in Syria
and holyland_, p. 116 et suiv. et le Journal des Savants, 1822, p.
616.--S.-M.]
[Note 1000: Leurs noms se trouvent dans S. Épiphanes, _hæres._ 72,
tome 1, page 842; c'étaient Eulogius, Adelphius, Alexandre, Ammonius,
Harpocration, Isaac, Isidore, Aunubion, Pétrinus, Euphratius et
Aaron.--S.-M.]
[Note 1001: Toute la partie de l'Égypte, située au midi du lieu où
le Nil se divise en plusieurs bras pour former le Delta, est une
vallée longue et étroite, traversée dans toute sa longueur par le
fleuve. Cette vallée, mal défendue à droite et à gauche contre les
envahissements du désert, par des montagnes arides et sablonneuses,
n'est composée que des terres cultivables que le Nil inonde tous les
ans de ses eaux. Un peu au-dessus du lieu où fut l'antique Memphis,
sur le côté occidental du fleuve, entre cette ville et la province de
Fayoum (le nome Arsinoïte des anciens), que les sables environnent
de tous les côtés, on trouve une vallée sablonneuse qui se prolonge
jusqu'à une fort grande distance dans le désert. Elle conduit à une
espèce d'_oasis_, d'une étendue très-circonscrite, située à-peu-près
à une égale distance d'Alexandrie et de Memphis. C'est dans ce
canton séparé, par la nature, de tous les pays habités, que les
pieux cénobites, qui étaient en si grand nombre dans le quatrième
et le cinquième siècle de notre ère, avaient choisi leur retraite;
aussi y trouvait-on une multitude de monastères. Les auteurs anciens
l'appellent _Scytis_, _Scétès_, _Scithis_, _Scytiaca_ et _Scythium_; ce
ne sont que des altérations du nom égyptien _Schihet_, que portaient
ces solitudes. Il signifie _balance du cœur_; mais c'est en vain qu'on
a voulu établir un rapport entre ce sens et la destination religieuse
de ce lieu, on doit le regarder comme fortuit, puisque le nom dont il
s'agit se trouve déja dans la géographie de Ptolémée. Au milieu de ce
canton, il y avait une colline sur laquelle était élevé le principal de
ces monastères, désigné plus particulièrement sous le nom de _Scétis_
ou _Scété_. On y trouvait encore le Lycus, ruisseau assez considérable,
et un lac ou un marais célèbre par la grande quantité de natron qu'il
produit. C'est à cette production naturelle que cette région dut
le nom de _Nitriotis_, que lui donnèrent aussi les anciens, et qui
fit appeler Nitrie un des monastères qu'elle contenait. M. Étienne
Quatremère, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, a
donné de longs et curieux détails sur cette contrée dans ses _Mémoires
géographiques et historiques sur l'Égypte_, t. 1, p. 451-490.--S.-M.]
[Note 1002: Indépendamment du fanatisme religieux qui fut le principal
et véritable moteur de cette persécution, il paraît que l'on voulut la
faire passer pour l'application d'une loi qui se trouve encore dans
le Code théodosien, l. 12, tit. 1, leg. 63, et dont l'objet était de
mettre des bornes au goût de la vie monastique, qui faisait alors des
progrès alarmants pour l'état.--S.-M.]
[Note 1003: Cette lettre très-longue et très-détaillée a été insérée
presque toute entière dans l'Histoire ecclésiastique de Théodoret, l.
4, c. 22.--S.-M.]
[Note latérale: XLIV.
Troubles d'Afrique.