Pendant que Valens était occupé de la guerre de Perse, les Sarrasins
se défendaient contre des Barbares, venus du fond de l'Éthiopie,
et attaquaient eux-mêmes les frontières de l'empire[967]. Sur les
côtes de la mer d'Éthiopie, le long du golfe Avalitès, habitait une
peuplade de Blemmyes[968], nation cruelle, dont l'extérieur même était
affreux[969]. Ils étaient différents de ceux que nous avons déja
vus[970] à l'occident du Nil, vers les extrémités méridionales de
l'Égypte. Un vaisseau d'Aïla[971], en Arabie, échoua sur leurs côtes;
ils s'en saisirent, s'y embarquèrent en grand nombre[972], et devenus
pirates, sans connaître la mer, ils résolurent d'aller à Clysma[973],
port d'Égypte très-riche et très-fréquenté, vers la pointe occidentale
du golfe Arabique. Ayant pris leur route trop à l'Orient, ils
abordèrent à Raïthe[974], qui appartenait aux Sarrasins[975] de
Pharan[976]: c'était le 28 décembre 372[977]. Les habitants, au nombre
de deux cents[978], voulurent s'opposer à la descente, mais ils furent
taillés en pièces; leurs femmes et leurs enfants furent enlevés; les
Blemmyes[979], massacrèrent quarante solitaires[980], qui s'étaient
réfugiés dans l'église de ce lieu[981]. Ils se rembarquèrent ensuite
pour gagner Clysma; mais leur vaisseau n'étant pas en état de faire
route, ils égorgèrent leurs prisonniers, descendirent de nouveau sur
le rivage, et mirent le feu aux palmiers, dont le lieu était couvert.
Cependant Obédianus, prince de Pharan[982], ayant rassemblé six cents
archers Sarrasins, vint fondre sur les Blemmyes; et quoique ceux-ci se
battissent en désespérés, ils furent tous passés au fil de l'épée[983].
[Note 967: «En ce temps-là, dit Socrate, l. 4, c. 36, tout l'Orient
était ravagé par les Sarrasins.» Πάντα οὖν τὰ ὑπὸ τὴν ἀνατολὴν, ὑπὸ τῶν
Σαρακηνῶν κατὰ τὸν αὐτὸν ἐπορθεῖτο χρόνον.--S.-M.]
[Note 968: Le nom de Blemmyes désignait, chez les anciens, les peuples
barbares et presque sauvages qui habitaient au midi de l'Égypte, dans
les déserts compris entre le Nil et la mer Rouge, s'étendant fort au
loin dans l'intérieur de l'Éthiopie. Les Coptes, ou les descendants
des anciens Égyptiens, les désignent, dans leurs écrits, par le nom
de _Balnemmôoui_, qui a évidemment donné naissance à la dénomination
qui est employée par les anciens. M. Étienne Quatremère, membre de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, a donné sur ce peuple
un mémoire fort intéressant, inséré dans ses _Mémoires géographiques
et historiques sur l'Égypte_, t. 2, p. 127-161. Il y fait voir que les
_Balnemmôoui_ des Coptes, les _Blemmyes_ des anciens et les _Bedjah_
des auteurs arabes sont la même nation. Voyez ce que j'ai dit sur ces
derniers, t. 2, p. 151, not. 3, l. IX, § 9.--S.-M.]
[Note 969: Pline rapporte sérieusement, l. 5, c. 8, qu'ils n'avaient
point de têtes, et qu'ils avaient la bouche et les oreilles placées
dans la poitrine: _Blemmyis traduntur capita abesse, ore et oculis
pectori adfixis_. Lorsque l'empereur Probus alla en Égypte, il y fit
la guerre à ces barbares, et leur fit des prisonniers qui furent un
objet d'étonnement à Rome, où il les envoya. _Blemyos subegit, quorum
captivos Romam transmisit, qui mirabilem sui visum, stupente populo
romano, præbuerunt._ Vopis. in Prob. c. 17.--S.-M.]
[Note 970: Voyez t. 1, p. 291, liv. IV, § 65. et p. 438, note 6,
liv. VI, § 37. Les barbares, dont il s'agit ici, ne différaient pas
de ceux qui habitaient à l'occident du Nil; il est évident qu'ils
venaient d'un autre lieu, mais ils n'en étaient pas moins d'une
même nation; ils appartenaient à une autre tribu. Selon Strabon, l.
17, p. 819, les Blemmyes _étaient voisins de l'Egypte_, Αἰγυπτίοις
ὁμόρους, et habitaient auprès de Syène. Le même géographe les avait
déja placés dans le voisinage de Méroé, assez loin dans l'Éthiopie.
Ammien Marcellin les met aussi, l. 14, c. 4, dans les environs de
Syène; Zosime, l. 1, c. 71, les place auprès de Ptolémaïs, dans la
Thébaïde; Olympiodore (apud Phot. cod. 80) dit qu'ils habitaient auprès
de Talmis, hors des limites méridionales de l'Égypte; il est ainsi
d'accord avec Procope (de Bell. Pers. l. 1, c. 19), qui les place
auprès d'Éléphantine. D'un autre côté, Ptolémée (l. 4, c. 8) les met
bien loin au midi, entre le fleuve Astaboras et le golfe d'Adulis,
appelé Avalitès; il en est de même d'Agathémère (l. 2, c. 5, ap.
Geogr. græc. min. t. 2, p. 41), qui remarque qu'ils étaient _mangeurs
d'autruches_. Tout ce qu'on peut conclure de ces passages en apparence
contradictoires, c'est que ce peuple nomade habitait tous les pays où
on vient de le signaler, portant au loin ses ravages, et qu'il serait
possible encore de les rencontrer en d'autres lieux.--S.-M.]
[Note 971: Cette ville d'_Aïla_, Αἰλὰ, mentionnée encore par S. Jérôme
(de Loc. Hebr.), est ordinairement appelée Ἐλάνα et Ἀίλανα dans les
anciens (Ptol. l. 5, c. 17 et Steph. Byz. in Lex.). Procope (de Bell.
Pers. l. 1, c. 19) la nomme Ἀϊλὰς. C'est la fameuse _Ailath_ ou _Elath_
de l'Écriture. La même dénomination se retrouve dans les auteurs
arabes du moyen âge. Cette ville, actuellement ruinée, était située
à l'extrémité septentrionale de l'un des deux golfes qui terminent
la mer Rouge vers le nord, et au milieu desquels est la presqu'île
du mont Sinaï. Le golfe oriental était celui qui menait à _Aïlath_
ou _Aïla_, et il recevait de cette ville le nom d'_Elanites_ ou
d'_Aïlanites_.--S.-M.]
[Note 972: Ils étaient trois cents, selon Ammonius, qui a écrit les
Actes des Martyrs de Raïthe.--S.-M.]
[Note 973: _Clysma_, Κλύσμα, était un fort, φρουρίον ou κάστρον,
situé à la dernière extrémité du golfe occidental, qui termine la mer
Rouge vers le nord. Il avait aussi un port à l'endroit où débouche le
canal, ouvert par les rois Ptolémées, pour la facilité du commerce de
l'Inde, et qui communiquait avec le Nil. Ce château, où les Romains
entretenaient une garnison pour protéger le pays voisin contre les
incursions des Arabes, subsista fort long-temps; il fut appelé
_Kolzoum_ par les Arabes, qui donnèrent son nom à la mer Rouge. Il
est ruiné maintenant, et ses restes se voient dans les environs de la
ville moderne de Suez. La position de ce fort a donné lieu à de grandes
discussions entre les géographes. Voyez à ce sujet les _Mémoires
géographiques et historiques sur l'Égypte_, par M. Ét. Quatremère, t.
1, p. 151-189.--S.-M.]
[Note 974: Ce lieu est appelé _Raïthou_, Ῥαῒθοῦ, dans les Actes des
martyrs écrits par Ammonius. Il était dans une plaine, sur le bord
oriental de la mer Rouge, s'étendant au loin vers le midi, sur une
largeur de douze milles, μεχρὶ μιλίων ιβ', jusqu'aux montagnes qui
forment le Sinaï, et qui s'élèvent comme une muraille, ὥσπερτεῖχος,
qui semble inaccessible à ceux qui ne connaissent pas le pays, τοῖς
ἀγνοῦσι τὸν τόπον εἶναι ἀδιάβατον. Cet endroit est appelé _Elim_ dans
l'Écriture; on y voyait encore les douze fontaines et les palmiers que
l'Exode y marque.--S.-M.]
[Note 975: Ammonius, auteur des Actes des martyrs de Raïthe, les
appelle Ismaélites de Pharan, τῶν Ἰσμαηλιτῶν τῶν οἰκούντων τὰ μέρη τῆς
Φαρὰν, ou bien ἀνδρῶν Ἰσμαηλιτῶν ἀπὸ τῆς Φαρὰν. Illustr. Chr. Μart.
triumphi ed. Combef. p. 99 et 124.--S.-M.]
[Note 976: La ville de Pharan était située non loin de l'extrémité
méridionale de la presqu'île que forment les deux golfes qui terminent
la mer Rouge, du côté du nord, auprès d'un cap à qui elle donnait
son nom. Elle était donc entre l'Égypte et l'Arabie proprement dite,
comme le rapporte Étienne de Byzance; Φαρὰν πόλις μεταξὺ Αἰγύπτον καὶ
Ἀραβίας. Elle est ruinée maintenant.--S.-M.]
[Note 977: C'était le 2 tybi, selon Ammonius qui se sert du calendrier
égyptien. Ce jour répondait effectivement au 28 décembre romain.--S.-M.]
[Note 978: Ammonius dit, p. 109, que c'étaient tous les _laïcs de
Pharan_, οἱ λαϊκοὶ ὅσοι εὑρέθησαν ἐν τῷ τόπῳ τῶν Φαρανιτῶν.--S.-M.]
[Note 979: Ces Barbares sont plusieurs fois appelés Maures, Μαῦροὶ,
dans la relation d'Ammonius; c'est sans doute à cause de la couleur de
leur peau.--S.-M.]
[Note 980: Ils étaient au nombre de quarante-trois et habitaient
séparément dans des cavernes creusées dans le roc. Il n'en échappa que
trois; tous les autres furent égorgés par les Blemmyes. On compte,
parmi eux, S. Paul, S. Psoès, Salathiel, Sergius et Jérémie. L'église
célèbre leur mémoire le 14 janvier. L'histoire de leur martyre fut
écrite par un certain Ammonius, solitaire, qui habitait ordinairement
à Canope, non loin d'Alexandrie, et qui était leur contemporain. Cet
ouvrage, écrit en langue égyptienne, fut traduit en grec par un prêtre
nommé Jean, qui l'avait trouvé à Naucratis. On ignore l'époque à
laquelle vivait ce traducteur, mais il est fort probable que ce n'était
pas long-temps après Ammonius. Cette traduction a été publiée, à
Paris, en 1660, par le père Combéfis dans son recueil in 8º, intitulé:
_Illustrium Christi martyrum lecti triumphi, vetustis Græcorum
monumentis consignati._--S.-M.]
[Note 981: Dans le temps même où les Blemmyes ravageaient le territoire
de Pharan, les Sarrasins, alors en guerre avec l'empire, attaquaient
les monastères des solitaires du mont Sinaï. Tous les religieux, au
nombre de quarante, qui se trouvèrent à Geth-rabbi, à Chobar et à
Coder, furent tués. Il n'échappa que le supérieur Daulas et Ammonius,
qui a écrit l'histoire de ce massacre.--S.-M.]
[Note 982: Ἀπὸ τῆς Φαρὰν Ὀβεδιανός τις ὀνόματι, πρῶτος τοῦ ἔθνους
αὐτοῦ. Ammon. p. 101.--S.-M.]
[Note 983: Selon Ammonius, p. 124, les Pharanites perdirent dans cette
affaire quatre-vingt-quatre hommes, sans compter un grand nombre de
blessés.--S.-M.]
[Note latérale: XLII.
Guerre de Mavia reine des Sarrasins.
Socr. l. 4, c. 29.
Theod. l. 4, c. 23. Soz. l. 6, c. 38.
Theoph. p. 55.
Hermant, vie de S. Basile, l. 5, c. 21.