[Para, ne trouvant auprès de lui ni obstacles ni conseils, s'abandonna
sans réserve, à toute la violence de ses passions, et ne tarda pas à
se déshonorer par les plus honteux excès[958]. Le patriarche Nersès,
que son âge vénérable et la sainteté de son ministère devaient
rendre respectable à ce jeune insensé, osa élever sa voix contre tant
de désordres; il en fit de sévères réprimandes à Para, et le menaça
d'un sort aussi malheureux que celui de son père, s'il ne savait pas
mieux réprimer ses criminels désirs. Le roi, livré tout entier à des
ministres corrompus, instruments empressés de ses débauches, accueillit
fort mal les reproches du patriarche; cependant le respect que tout
le royaume portait à ce saint personnage le contraignit de dissimuler
son mécontentement; mais il se lassa des discours de ce censeur
sévère, et pour s'en délivrer, sans exciter contre lui l'indignation
du peuple, attaché à son pasteur, il résolut de le faire empoisonner:
son criminel dessein fut exécuté; le patriarche invité par le roi,
à venir le trouver dans son château de Khakhavan, dans la province
d'Acilisène[959], y prit place à la table royale, et il y reçut la
coupe fatale, de la main de son souverain, déja bien pervers. La mort
de Nersès, fut un deuil général pour l'Arménie, dont il était, depuis
trente-quatre ans, le guide spirituel[960]. On lui fit des funérailles
magnifiques; le grand-intendant du royaume, le connétable, et tous
les personnages les plus distingués suivirent son convoi, et on le
déposa, dans le bourg de Thiln[961], où se trouvaient les tombeaux
de la plupart de ses ancêtres, qui avaient possédé comme lui, la
dignité patriarchale[962]. Le roi lui donna aussitôt pour successeur
Hésychius[963], qui, comme les deux prédécesseurs de saint Nersès,
appartenait à la famille d'Albianus, évêque de Manavazakerd[964]. Il
semble que cette famille fût rivale des descendants de saint Grégoire;
car, dès que la suprême dignité sacerdotale était enlevée à ceux-ci,
c'est dans cette autre race qu'on leur cherchait des successeurs.
L'archevêque de Césarée avait été jusqu'alors dans l'usage de sacrer
les patriarches de la grande Arménie[965]; saint Basile, comme on l'a
déja vu, était en ce temps-là, assis sur le siége métropolitain de
la Cappadoce: on doit bien penser, qu'un prélat d'une sainteté aussi
éminente, et d'un aussi grand courage, n'était pas homme à sanctionner
lâchement une nomination telle que celle d'Hésychius; il refusa donc
de le reconnaître, et depuis ce temps-là les patriarches arméniens
cessèrent d'aller demander à Césarée la confirmation de leur dignité.
Un pontife redevable de son rang et de ses droits, au crime de son
souverain, n'était pas propre à inspirer beaucoup de confiance aux
peuples indignés; il n'obtint pas plus de considération auprès de Para,
qui le méprisait, comme un servile instrument de ses caprices. Aucun
obstacle ne s'opposant plus à la tyrannie de ce prince, il n'y eut
rien de sacré pour lui en Arménie; il s'empara de tous les édifices
affectés par la religion au service des pauvres, des orphelins, des
malades, et des vierges dévouées au seigneur; il se rendit aussi
maître de la meilleure partie des terres qui avaient été autrefois
accordées au clergé par le saint roi Tiridate, et les réunit au
domaine de l'état[966]. Tant d'usurpations répandirent le désordre
dans tout le royaume: nobles, prêtres, soldats et paysans, riches et
pauvres, tous étaient contre ce roi, qu'ils avaient rétabli sur le
trône de ses pères, au prix de tant de maux et de tant de sacrifices;
enfin, l'Arménie était encore une fois menacée d'une prochaine
révolution.]--S.-M.
[Note 958: L'historien Faustus de Byzance, l. 5, c. 31, fait un tableau
si affreux des débordements du roi d'Arménie, qu'on pourrait soupçonner
cet auteur d'avoir répété légèrement toutes les accusations des ennemis
de ce prince, si lui même il n'était pas au nombre de ses plus ardents
adversaires; ce qu'on serait assez porté à croire en le lisant.--S.-M.]
[Note 959: Cette province, qui faisait partie de la haute Arménie et
qui s'appelait en arménien _Egéghiats_, était située sur les bords
de l'Euphrate, qui la traversait dans toute sa longueur. Elle était
frontière de l'empire romain. Voyez mes _Mémoires historiques et
géographiques sur l'Arménie_, t. 1, p. 45.--S.-M.]
[Note 960: Moïse de Khoren (l. 3, c. 38) et tous les auteurs arméniens
donnent cette durée au patriarchat de S. Nersès, qui avait commencé
en l'an 339, la troisième année du règne d'Arsace (Mos. Chor. l. 3,
c. 20). On lit _trente-trois_ dans la version latine de l'historien
arménien, mais c'est une erreur du traducteur; car le texte présente
bien _trente-quatre_. Le même nombre se retrouve dans une liste abrégée
des patriarches d'Arménie, composée en grec dans le 7e siècle par
un certain Grégoire. Cet ouvrage, qui a été inséré dans l'_Auctarium
Bibliothecæ Patrum_, donné par le père Combéfis (t. 2, p. 271-292),
s'exprime ainsi au sujet de ce patriarche, qu'il appelle _Norsésès_:
ὁ ἅγιος Νορσέσης ἔτη λδ', ὄν ἀπέκτεινε Φάρμη υἱὸς Ἀρσάκου Βασιλέως,
c'est-à-dire _S. Norsésès, qui fut tué par_ Pharmé, _fils du roi
Arsace, 34 ans_. Il est évident que le nom corrompu de _Pharmé_ est
celui du prince, qui est appelé Para par Ammien Marcellin, et _Bab_ ou
_Pap_ par les Arméniens.--S.-M.]
[Note 961: Ce bourg, que Ptolémée, l. 5, c. 13, appelle _Thalina_,
était dans l'Acilisène; voyez ce que j'en ai dit dans mes _Mémoires
historiques et géographiques sur l'Arménie_, t. 1, p. 72.--S.-M.]
[Note 962: Voyez t. 2, p. 216 et 217, liv. X, § 6, ce qui concerne
l'origine de S. Nersès.--S.-M.]
[Note 963: Faustus de Byzance est le seul historien arménien, qui ait
jamais parlé, l. 5, c. 29, de ce patriarche Hésychius, en arménien
_Housig_. Il n'en est pas question dans Moïse de Khoren, et, à son
imitation, il a été passé sous silence par tous les autres auteurs
arméniens, qui en ont peut-être agi ainsi à cause de son élévation
illégitime. Il faut nécessairement le rétablir dans la suite des
patriarches, pour faire disparaître une discordance chronologique
que présente la série de ces pontifes comparée à celle des rois de
l'Arménie, et qui n'a pas d'autre cause que cette omission. Hésychius
n'a pas été oublié dans la liste grecque de Grégoire, qui l'appelle
_Iousec_, et lui donne trois ans de patriarchat, εἶθ' οὕτως Ἱουσὴκ ἕτη
γ', ce qui est nécessaire pour remplir la lacune. Cet auteur remarque
que ce pontife et ses successeurs n'étaient patriarches que de nom,
parce que l'archevêque de Césarée, c'est-à-dire S. Basile, avait
interdit, à cause de la mort de S. Norsésès, l'ordination des évêques
de la grande Arménie, ἐκωλύθησαν παρὰ τοῦ ἀρχιεπισκόπου Καισαρείας αἱ
χειροτονίαι τῶν ἐπισκόπων τῆς μέγαλης Ἀρμενίας. Ce récit est conforme
à celui de Faustus de Byzance, et nécessaire pour rétablir cette
partie de la chronologie arménienne. Cet évêque me paraît être le même
qu'un certain _Isacocis_, qualifié d'_évêque de la grande Arménie_,
ou _dans la grande Arménie_, Ἰσακοκὶς Ἀρμενίας μεγάλης, et dans une
lettre adressée au synode d'Antioche, qui se tint contre les Ariens
en l'an 364. Cette lettre se trouve dans l'Histoire ecclésiastique
de Socrate, l. 3, c. 25. Je crois encore qu'il est le _Iosacis_,
Ἰωσακὶς, mentionné dans la lettre que S. Basile et les évêques d'Orient
écrivirent, en l'an 372, aux prélats de l'Occident et qui a déja été
citée ci-devant, p. 426, note 1, liv. XVIII, § 29, à l'occasion de S.
Nersès qui la signa. Les Grecs, ordinairement assez embarrassés pour
exprimer les noms orientaux dans leur langue, le furent autant pour
celui d'Hésychius, qui s'introduisit alors parmi eux, que pour tout
autre. Ils rendirent par _Iosec_, _Iousec_, _Iosacis_, _Isocasis_ et
même _Isocasès_, un nom dont la forme originale était _Housig_ ou
_Housag_.--S.-M.]
[Note 964: Voy. t. 2, p. 217, note 1, liv. X § 6.--S.-M.]
[Note 965: Voy. t. 2, p. 218 et 219, liv. X, § 7.--S.-M.]
[Note 966: Faustus de Byzance, qui rapporte cette circonstance, l.
5, c. 31, dit qu'il ôta aux prêtres cinq septièmes des terres qui
leur avaient été données par Tiridate. On voit par d'autres auteurs
que ces terres étaient celles mêmes qui avaient été possédées, au
même titre, par les prêtres des idoles, avant l'établissement du
christianisme.--S.-M.]
[Note latérale: XLI.
Courses des Blemmyes.
Till. Valens, art. 13.