C'était bien moins ces mésalliances, que la bassesse de cœur et
la mauvaise foi qui dégradaient les Romains, et qui les faisaient
dégénérer de leur ancienne noblesse. Plus de scrupule à violer les
traités, plus de précautions pour voiler du moins la perfidie. Une
multitude de Saxons, portée sur des barques légères, vint se jeter
dans la Gaule sur la côte de l'Océan, et s'avançant le long du Rhin,
désolait toute la contrée. Le comte Nannéius, chargé de défendre cette
frontière, accourut avec ce qu'il avait de troupes. C'était un guerrier
expérimenté; mais comme il avait affaire à des ennemis déterminés et
opiniâtres[858], ayant perdu dans les fréquentes rencontres une partie
de ses soldats, et se voyant blessé lui-même, il envoya demander du
secours à l'empereur qui était à Trèves. Le général Sévère[859] vint à
la tête d'un corps considérable, et se rangea en bataille. La vue d'un
si grand nombre de troupes, leur belle ordonnance, l'éclat de leurs
armes et de leurs enseignes, jetèrent l'effroi parmi les Barbares; ils
demandèrent la paix[860]. Après une longue délibération, on consentit
à leur accorder une trève: selon la convention qu'on fit avec eux,
on incorpora aux troupes romaines l'élite de leur jeunesse[861], et
on permit aux autres de retourner dans leur pays. Pendant qu'ils se
disposaient à partir, on détacha à leur insu un corps d'infanterie
pour leur dresser une embuscade, et les tailler en pièces dans un
vallon, qui se trouvait sur leur passage au-delà du Rhin, près de
Duitz [_Deusone_][862], vis-à-vis de Cologne. Cette perfidie réussit:
mais elle coûta plus de sang qu'on ne s'y était attendu. Les Saxons
marchaient sans crainte et sans défiance sur la foi du traité; et ayant
passé le Rhin ils étaient déja sur les terres des Francs leurs alliés.
A leur approche quelques soldats sortis trop tôt de l'embuscade, leur
donnèrent le temps de se reconnaître; les Romains poussés vivement
par les Barbares, qui fondirent sur eux avec de grands cris, prirent
la fuite. Mais bientôt soutenus par leurs camarades, qui vinrent se
joindre à eux, ils retournèrent sur l'ennemi, et combattirent avec
courage. Malgré leurs efforts, ils allaient être accablés par le
nombre, si un gros escadron de cavaliers, qu'on avait postés sur
l'autre bord du vallon, ne fût promptement accouru aux cris des
combattants. Ce renfort rassura l'infanterie. On se battit avec fureur.
Les Saxons, enveloppés et pris comme dans un piége, se défendirent
jusqu'au dernier soupir. Tous, sans exception, furent victimes de la
mauvaise foi de leurs ennemis; et ce qui montre jusqu'à quel point la
morale romaine était alors corrompue, c'est que cette victoire plus
honteuse qu'une défaite, a trouvé un apologiste dans Ammien Marcellin,
l'historien d'ailleurs le plus sage et le plus judicieux de ce
temps-là[863].
[Note 858: _Valentinianus Saxones, gentem in Oceani littoribus et
paludibus inviis sitam, virtute atque agilitate terribilem, periculosam
Romanis finibus, eruptionem magna mole meditantes, in ipsis Francorum
finibus oppressit._ Oros. l. 7, c. 32.--S.-M.]
[Note 859: C'était un maître ou lieutenant-général d'infanterie,
_magister peditum_.--S.-M.]
[Note 860: _Signorum aquilarumque fulgore præstricti venialem poscerent
pacem._ Amm. Marc. l. 28, c. 5.--S.-M.]
[Note 861: _Datis ex conditione proposita juvenibus multis habilibus ad
militiam._ Amm. Marc. lib. 28, c. 5.--S.-M.]
[Note 862: Le récit d'Ammien Marcellin ne nous apprend rien sur le lieu
où les Saxons furent défaits par les Romains. C'est saint Jérôme qui,
dans sa chronique, le nomme _Deusone_, et il indique assez vaguement sa
position, en rapportant qu'il était dans le pays des Francs: _Saxones_,
dit-il, _cœsi Deusone in regione Francorum_. Orose se contente de
dire que les Barbares furent vaincus sur les frontières du pays des
Francs; _in ipsis Francorum finibus oppressit_. Il est assez difficile
d'indiquer la position moderne qui répond à _Deusone_; c'est une
conjecture de Valois (_Rer. franc._ l. 1, p. 47), adoptée par Tillemont
(Valentinien I, art. 23), qui le place à Duitz, vis-à-vis de Cologne,
au-delà du Rhin. Des médailles de Postumus, qui porta pendant plusieurs
années le titre d'empereur dans la Gaule sous le règne de Gallien,
offrent la légende HERC. DEVSONIENSI. Il est probable qu'Hercule devait
le surnom de _Deusoniensis_ à ce qu'il était révéré dans un lieu appelé
_Deuso_ ou _Deuson_; mais rien ne prouve que ce lieu soit Duitz,
auprès de Cologne. On pourrait, avec autant et plus de raison, penser
qu'on doit le chercher à Duisbourg, sur la Ruhr, dans l'ancien duché
de Clèves. Cette position, moins avancée dans l'intérieur des terres,
pourrait mieux convenir. Voy. à ce sujet Eckhel, _doctr. num. vet._, t.
7, p. 443 et 444.--S.-M.]
[Note 863: _At licet justus quidam arbiter rerum factum incusabit
perfidum et deforme: pensato tamen negotio non feret indignè, manum
latronum exitialem tandem copiâ datâ factam._ Amm. Marc. l. 28, c.
5.--S.-M.]
[Note latérale: XIX.