--[Cependant, Sapor était impatient de venger les défaites qu'il
avait éprouvées, et de recouvrer l'Arménie; il fit donc un immense
armement: toutes ses troupes furent mises sur pied[784], et elles se
dirigèrent des diverses parties de son empire, vers l'Atropatène; le
roi de l'Albanie[785], Ournaïr, lui amena un renfort considérable
avec lequel il pénétra sur le territoire arménien, précédé, comme à
l'ordinaire, par Méroujan qui le conduisit jusqu'au centre du royaume.
Par les ordres de Térentius et d'Arinthée, les Romains s'étaient
concentrés vers les sources de l'Euphrate, et ils occupaient un
camp retranché formidable, près du bourg de Dsirav, dans le canton
de Pagaran, au pied du mont Niphates[786]. Le roi d'Arménie, le
patriarche Nersès et le connétable, y arrivèrent bientôt après avec
une armée nombreuse, et dont on portait la force à quatre-vingt-dix
mille hommes. On résolut d'attaquer sur-le-champ les Perses et on
fit des dispositions en conséquence: le roi et le patriarche, se
placèrent sur une colline à quelque distance du champ de bataille; et
pendant toute la durée du combat, le patriarche ne cessa d'implorer
le seigneur pour les guerriers arméniens, comme autrefois Moïse,
quand Israël était aux prises avec les Amalécites. Les étendards et
les armes furent bénis solennellement par le patriarche; Mouschegh
jura ensuite entre les mains de ce vénérable personnage, de combattre
et de mourir pour son roi, comme ses aïeux avaient combattu pour les
ancêtres de ce prince, ou de revenir victorieux; puis monté sur un
cheval du roi, armé d'une lance que ce prince lui avait donnée, il
descendit pour engager la bataille. On n'était guère moins animé des
deux côtés: on s'attaqua, avec toute la fureur que peuvent produire
les haines nationales et religieuses; le carnage fut affreux, chefs et
soldats rivalisèrent de courage, et surtout les princes arméniens, qui
avaient plus d'injures à venger que les généraux romains. Mouschegh,
le prince des Pagratides[787], Sempad fils de Pagarad, et Spantarad
prince de Camsar[788] firent des prodiges de valeur. Au plus fort de
la mêlée, Spantarad se précipite au milieu des bataillons ennemis,
attaque et renverse de sa main Schergir, roi des Léges[789], peuple
encore célèbre en Asie, sous le nom de Lesghis, et qui était venu
combattre sous les drapeaux de Sapor. Après une mêlée aussi longue
qu'opiniâtre, la victoire se déclara enfin pour les Arméniens et leurs
alliés, et les Persans prirent la fuite dans toutes les directions.
Mouschegh rencontra alors le roi d'Albanie, qu'il avait blessé de sa
main, et qui s'éloignait avec peine, monté sur un mauvais chariot;
le connétable eut honte de verser le sang d'un roi sans défense, il
lui permit de se retirer dans ses états, avec huit cavaliers qui le
suivaient. Le connétable ne montra pas moins de grandeur d'ame envers
les débris de l'armée vaincue; il épargna tout ce qu'il put des
fugitifs: cette humanité le fit encore taxer de trahison par les autres
princes arméniens; il fallut, pour les faire taire, que Mouschegh se
signalât par de nouveaux exploits. Ce général fut bientôt récompensé
de la conduite généreuse qu'il avait tenue. Sapor et Méroujan étaient
à peine parvenus à regagner les frontières de l'Atropatène, qu'ils
s'étaient empressés d'y rallier les débris de leurs forces. Ils les
joignent aux soldats qui étaient déja dans la province, et se préparent
à attaquer les Arméniens, qu'ils croient surprendre sans défense, au
milieu du désordre et de l'imprévoyance, suites trop ordinaires de
la victoire; Sapor comptait ainsi regagner l'avantage qu'il avait
perdu. Il en aurait peut-être été ainsi, sans les avis que le roi
d'Albanie transmit aussitôt au connétable, pour lui faire connaître
les nouvelles opérations de Sapor; Mouschegh n'eut que le temps de
réunir six mille cavaliers armés de toutes pièces, les autres troupes
s'étaient dispersées: il se joint à l'infanterie romaine, et de concert
ils marchent à la rencontre des Perses. Le combat ne fut pas moins
acharné que la première fois, et peut-être cette journée fut-elle plus
glorieuse pour les Arméniens et les Romains, qui en cette rencontre
étaient bien inférieurs en nombre à leurs adversaires. La perte des
deux parts fut considérable; mais enfin l'avantage resta aux Arméniens,
et Sapor fut encore obligé de s'enfuir, en abandonnant une partie de
l'Atropatène aux vainqueurs. Le royaume d'Arménie fut ainsi entièrement
délivré des Perses, et le jeune prince Arsacide, grace à l'assistance
des Romains, et à la valeur des seigneurs du pays, se retrouvait en
possession de tout son héritage paternel; Mouschegh et Térentius, après
avoir assuré la frontière contre de nouvelles attaques, en laissant
à Tauriz un corps de trente mille hommes choisis, sous les ordres de
Cylacès, revinrent auprès du roi, désormais libre d'inquiétude.
[Note 784: Moïse de Khoren dit, l. 3, c. 37, que Sapor fit partir pour
l'Arménie toutes ses troupes; il n'excepta que ceux de ses soldats que
leurs infirmités empêchaient d'entrer en campagne.--S.-M.]
[Note 785: Les anciens appelaient _Albanie_ et les Arméniens _Aghouan_
ou _Alouan_, tout le pays situé à l'occident de la mer Caspienne et
qui s'étend depuis l'embouchure du Cyrus dans cette mer, jusqu'au
défilé connu à présent sous le nom de Derbend, mais qui se nommait
autrefois les Portes Albaniennes ou Caspiennes. Ce pays qui est
actuellement soumis à la Russie, est connu sous les noms de Schirwan
et de Daghistan. J'ai donné de grande détails sur les Albaniens dans
mes _Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie_, t. 1, p.
212-226.--S.-M.]
[Note 786: Cette montagne était nommée par les Arméniens _Nébad_ ou
_Népat_. On peut, au sujet de cette montagne et du bourg de _Dsirav_,
consulter l'ouvrage que j'ai déja cité, t. 1. p. 49 et 313, et t. 2,
page 427.--S.-M.]
[Note 787: Cette famille, dont il sera souvent question dans la suite
de cette histoire, a donné jusqu'à la fin du dix-huitième siècle des
souverains à la Georgie. Il existe encore beaucoup de princes de la
même race dans la Russie, où ils portent le nom de _Bagration_.--S.-M.]
[Note 788: Voy. t. 1, p. 408, not. 1, liv. VI, § 14 et t. 2, p. 240,
liv. X, § 22.--S.-M.]
[Note 789: Ces peuples sont mentionnés dans Strabon, l. 11, p. 503, et
dans la vie de Pompée par Plutarque. Ils en parlent tous deux d'après
les Mémoires de Théophanes, qui avait suivi Pompée dans ses expéditions
à travers le Caucase et dans la Scythie. Ils les nomment Λήγας, _Legæ_,
ce qui est la même chose que _Gheg_ ou _Leg_, nom que les Arméniens et
les Georgiens ont toujours donné aux Lesghis. Les auteurs grecs, que
j'ai déja cités, les placent entre l'Albanie et la Scythie, dont ils
étaient séparés par le fleuve _Mermodalis_. Les chroniques georgiennes
les mettent entre le passage de Derbend, borne septentrionale de
l'Albanie, et le fleuve _Loméki_, qui est le Térek. C'est encore la
situation du territoire occupé par les Lesghis, qui sont répandus
dans tout le pays montagneux appelé pour cette raison _Daghistan_ (en
turc _pays de montagnes_) compris entre Derbend et le Térek. Voy. mes
_Mémoires hist. et géographiques sur l'Arménie_, t. 2, p. 184, 188 et
189.--S.-M.]
[Note latérale: LXVII.
[Mort d'Arsace.]
[Amm. l. 27, c. 12.
Faust. Byz. l. 5, c. 7.
Mos. Chor. l. 3, c. 35.