--[Sapor ne laissa pas en Arménie des forces assez considérables,
pour contenir des peuples exaspérés par les cruautés que lui ou ses
lieutenants avaient commises; aussi à peine fut-il parti, que Para
descendit avec les siens, des monts de la Lazique, où il était échappé
aux poursuites de son ennemi. Il se remit bientôt en possession de la
plus grande partie de l'Arménie; Méroujan et les officiers persans ne
purent s'opposer à ses succès, il fallut qu'ils appelassent encore
Sapor à leur aide. Cependant, la guerre des Goths était terminée,
et Valens était enfin le maître de prendre une part plus active aux
affaires de l'Orient. Sentant combien il importait à l'état, d'empêcher
les Perses de consommer la ruine de l'Arménie, en la réunissant à
leur empire, il renonça aux ménagements qu'il avait été obligé de
garder jusqu'alors, et il prit hautement la défense de ce pays[776].
Térentius eut ordre de reconnaître le fils d'Arsace, et de le traiter
en roi, allié de l'empire; mais comme il ne suffisait pas de sa
déclaration, et de la présence d'un lieutenant impérial auprès de Para,
pour assurer l'indépendance de l'Arménie, Valens fit partir le meilleur
de ses généraux, le comte Arinthée[777], avec un corps de troupes assez
puissant, pour montrer aux Perses, que l'intervention des Romains
n'était pas illusoire, et pour arrêter une double attaque que les
ennemis préparaient contre l'Arménie[778]. Aussitôt que Méroujan fut
informé de l'approche d'Arinthée, il se hâta de concentrer toutes les
forces persannes qui étaient à sa disposition, et de les joindre à ses
soldats propres, et aux Arméniens de son parti; puis il s'avança contre
les Romains. Il était venu camper dans le canton de Taranaghi[779] sur
les bords de l'Euphrate, qui le séparait du territoire de l'empire,
et il y présenta la bataille à Arinthée. Le connétable Mouschegh, se
réunit aux Romains avec un corps de dix mille hommes; c'était tout
ce qu'il avait pu rassembler, mais ces guerriers étaient animés par
la présence du patriarche Nersès, qui ne cessait de les exhorter à
combattre vaillamment, pour venger les désastres de leur patrie. Quand
leur jonction fut opérée, les Arméniens et les Romains marchèrent aux
ennemis; on s'attaqua avec fureur, les Arméniens surtout, et Mouschegh
à leur tête, combattirent avec une sorte de rage, tant ils étaient
enflammés par le souvenir des maux que leur avaient faits les Persans.
Leurs adversaires ne déployèrent pas moins de courage, mais à la fin,
ils furent contraints de laisser la victoire aux Arméniens et à leurs
alliés; les généraux persans Zik et Caren restèrent sur le champ de
bataille, et Méroujan, réduit à s'enfuir au plus vite, regagna la Perse
presque seul. Cette victoire délivra l'Arménie, tous les forts occupés
par les ennemis se rendirent, ceux qui avaient résisté jusqu'alors
furent débloqués, et les gouverneurs reçurent la récompense due à
leur courage et à leur fidélité. Parmi ces places, était le château
de Darioun, au milieu des montagnes de la province de Gok[780]; il
contenait une partie considérable des trésors d'Arsace, échappés à la
rapacité de Sapor. Mouschegh, qui s'était mis promptement en mesure
de profiter de la grande victoire qu'on venait de remporter, avait
vu accroître rapidement le nombre de ses guerriers; il parcourait le
pays, renversant les pyrés construits par les Persans, et relevant les
églises et tous les édifices religieux qui avaient été détruits. Des
cruautés se mêlèrent à tant de succès, Mouschegh fit écorcher vifs tous
les Persans de distinction qui tombèrent entre ses mains; il voulait
venger la mort de son père, qui avait subi un pareil supplice.
[Note 776: Moïse de Khoren attribue à l'empereur Théodose la délivrance
de l'Arménie; il est évident que c'est une erreur de cet historien; le
témoignage détaillé d'Ammien Marcellin ne peut pas laisser la moindre
incertitude sur ce point. Faustus de Byzance ne donne pas le nom de
l'empereur; il se contente de le désigner par sa dignité.--S.-M.]
[Note 777: Le nom de ce général est très-altéré dans les auteurs
Arméniens. Moïse de Khoren (l. 3, c. 37) l'appelle _Atté_ ou _Addé_.
Dans Faustus de Byzance (l. 5, c. 1 _et passim_), il est nommé _Até_ ou
_Adé_.--S.-M.]
[Note 778: _Quas ob causas ad eas regiones Arinthæus cum exercitu
mittitur comes, suppetias laturus Armeniis, si eos exagitare procinctu
gemino tentaverint Persæ._ Amm. Marc. l. 27, c. 12.--S.-M.]
[Note 779: Ce canton était dans la haute Arménie, sur la rive droite
de l'Euphrate. Plusieurs forts situés à la gauche de ce fleuve,
entre autres celui d'Ani, qui porte à présent le nom de Kamakh, en
dépendaient aussi. Voyez mes _Mémoires historiques et géographiques sur
l'Arménie_, t. 1, p. 72 et 73.--S.-M.]
[Note 780: Ce fort s'appelait aussi _Taronkh_. Son nom s'altérait
encore de plusieurs autres façons, peu différentes les unes des autres.
Voyez au sujet de ce canton et de cette forteresse mes _Mémoires
historiques et géographiques sur l'Arménie_, t. 1. p. 108 et 333, et t.
2, p. 461.--S.-M.]
[Note latérale: LXV.
[Les Arméniens entrent en Perse.]
[Faust. Byz. l. 5, c. 1 et 2.]]
--[L'Arménie était à peine délivrée, que déja le connétable se
disposait à fondre sur le territoire persan, pour y demander vengeance
des longs malheurs de sa patrie, et de ses injures personnelles. Tout
était prévu pour que cette entreprise réussît; les troupes arméniennes
réorganisées, les places en état de défense, laissaient Mouschegh libre
de se porter à la tête d'un corps d'élite de quarante mille hommes, sur
les frontières de l'Atropatène, pour y observer les mouvements du roi
de Perse. Ce prince était alors à Tauriz[781], et il y concertait avec
Méroujan les moyens de rentrer en Arménie. Le connétable, instruit à
temps de son dessein, résolut de le prévenir; il se précipite aussitôt
sur l'Atropatène, où il attaque les Persans à l'improviste: ceux-ci ne
purent se défendre avec avantage; surpris de la brusque irruption des
Arméniens, ils leur cédèrent sans résistance le champ de bataille, et
laissèrent entre les mains du vainqueur, la reine, femme de Sapor[782],
un grand nombre d'autres princesses, et beaucoup d'officiers et de
généraux[783]. Mouschegh fit encore écorcher vifs ces derniers, et il
envoya à son souverain, leurs peaux garnies de paille: quant à la reine
et aux autres captives, il les traita avec les plus grands égards,
défendit qu'on se permît envers elles la moindre insulte; puis il leur
donna la liberté, et les renvoya avec honneur auprès de Sapor. Le roi
de Perse fut aussi touché de la noblesse de ce procédé, qu'il était
étonné et effrayé de la valeur du prince mamigonien. Les seigneurs
arméniens ne furent pas aussi charmés de cet acte de générosité; ils
ne croyaient pas, qu'on dût avoir tant de ménagements pour un prince
si barbare envers les Arméniens, et qui les avait tous si cruellement
outragé. Ils en firent long-temps de vifs reproches à Mouschegh, ils
inspirèrent même au roi des soupçons contre lui à ce sujet; et ce fut
plus tard un des motifs, que ses ennemis employèrent pour le perdre. Le
butin que le connétable fit en cette occasion fut immense, il suffit
pour enrichir tous les siens; il put même en abandonner une grande
partie, qui fut distribué entre les soldats romains, et les guerriers
qui étaient restés dans l'intérieur du pays auprès de leur roi.
[Note 781: Voyez ci-devant p. 278, not. 4, liv. XVII, § 5.--S.-M.]
[Note 782: Faustus de Byzance donne, l. 5, c. 2, à cette princesse le
titre de _reine des reines_, qui était sans doute attribué aux épouses
des rois de Perse, parce que ces monarques portaient eux-mêmes le titre
de roi des rois.--S.-M.]
[Note 783: Ils étaient au nombre de six cents, si l'on en croit Faustus
de Byzance, l. 5, c. 2.--S-M.]
[Note latérale: LXVI.
[Les Perses sont tout-à-fait chassés de l'Arménie.]
[Amm. l. 27, c. 12.
Faust. Byz. l. 5, c. 2, 4, 5 et 6.