--[Pendant que l'Arménie supportait tous les maux qui accompagnent
trop souvent une invasion étrangère, et qui étaient aggravés par la
résistance opiniâtre des habitants, le roi Arsace vivait toujours dans
le triste château de l'Oubli, où il avait été enfermé. Son nom faisait
couler des torrents de sang en Arménie, où il était devenu le cri de
guerre[790] de ses vengeurs, tandis que retranché pour ainsi dire
du nombre des vivants, il attendait dans les angoisses du désespoir
qu'une lente et triste mort vînt terminer son supplice. Cependant dans
le temps même où les armées persanes étaient contraintes de quitter
l'Arménie, le bruit se répandit qu'Arsace venait de mourir, et que,
par un trépas volontaire, il s'était affranchi de la tyrannie du roi
de Perse[791]. Voici comment était arrivé ce tragique événement. Parmi
les captifs arméniens que Sapor avait emmenés en Perse, se trouvait
un eunuque, long-temps honoré de la confiance du roi Diran et de son
fils, et d'une fidélité à toute épreuve. Il se nommait Drastamad[792].
Arsace lui avait donné le titre de _Haïr_, c'est-à-dire _Père_, que
portait en Arménie le chef des eunuques[793]. C'était, à proprement
parler, son grand-intendant, le ministre de sa maison. Le roi lui
avait confié en cette qualité la garde des trésors déposés dans les
châteaux forts de la Sophène[794] et de l'Ingilène[795]; et il s'en
était acquitté avec loyauté; mais, trahi par le seigneur de l'Ingilène,
il avait été livré par lui à Sapor, à peu près dans le temps où son
souverain était condamné à une prison perpétuelle. Tandis que Sapor
s'efforçait de profiter de la captivité du roi d'Arménie pour envahir
ses états, il soutenait à l'autre extrémité de son empire une guerre
non moins importante contre les Bactriens[796]. Je vais, en peu de
mots, faire connaître ce peuple si redoutable aux Persans. Toutes
les régions situées à l'orient de la Perse, sur les deux rives de
l'Oxus, s'avançant au loin vers l'Inde et la Scythie, et répondant
à la Bactriane des anciens, étaient alors possédées par une branche
de la famille des Arsacides, ennemie des rois sassanides. Ces pays,
démembrés autrefois du vaste empire des Séleucides, avaient formé un
puissant état gouverné par des chefs grecs. Leur domination s'était
étendue jusque sur des contrées restées inconnues à Alexandre. Les
rois grecs de la Bactriane, placés au milieu des nations sauvages
et guerrières qui avaient si long-temps occupé la valeur du héros
Macédonien, n'eurent jamais un instant de repos; la durée de leur
puissance ne fut pour ainsi dire qu'un long combat. Toujours occupés
à reconquérir les provinces soumises par leurs prédécesseurs, on les
voit constamment promener, des rives de l'Indus aux déserts de la
Scythie, des armées qu'ils ne purent plus recruter, quand le nouvel
empire fondé en Perse par les Arsacides, les sépara à jamais de la
Grèce et des parties de l'Asie où les Grecs s'étaient établis. Leurs
forces furent bientôt épuisées, et ils furent contraints de reconnaître
la suprématie des monarques arsacides[797]. Ils voulurent secouer
le joug, lorsqu'en l'an 130 avant J. C., le roi de Syrie Antiochus
Sidétès, déjà trois fois vainqueur des Parthes, et maître de Babylone
et de Séleucie, s'avançait vers la Médie pour ressaisir le sceptre de
l'Orient[798]. La défaite et la mort du prince Séleucide laissèrent
les Grecs de la Bactriane sans appui; ils ne purent résister aux
efforts réunis des Parthes et des nations scythiques que le roi
Phrahates II avait appelées à son secours. Ils succombèrent. Leurs
états devinrent alors entre leurs vainqueurs, le sujet de guerres
longues et sanglantes. Deux rois des Parthes, Phrahates II et Artaban
II périrent en combattant les Scythes; la victoire resta à la fin aux
Parthes sous Mithridate II, qui établit dans ces régions une branche
de la famille arsacide[799]. Ce royaume, connu des Arméniens et des
Chinois sous le nom de Kouschan[800], eut pour capitale la ville de
Balkh[801], et il prolongea son existence jusqu'au temps de Sapor.
Depuis la chute des Arsacides en Perse, les rois de ce pays, toujours
en relation avec leurs parents d'Arménie[802], et avec les Romains,
ne cessaient de les exciter à combattre les Sassanides, possesseurs
de la Perse, et leurs communs ennemis[803]. La guerre, que Sapor fut
obligé de soutenir à l'époque dont il s'agit, contre le prince qui
régnait alors à Balkh, fut sérieuse[804]. Les succès et les revers se
balançaient de manière à prolonger indéfiniment cette lutte; ce qui
était fort préjudiciable à Sapor, pressé de revenir dans l'occident.
Les troupes du roi de Perse étaient affaiblies par les guerres qu'il
soutenait depuis si long-temps, de sorte que, pour réparer ses pertes,
il avait enrôlé tous ceux des captifs amenés d'Arménie qui étaient en
état de porter les armes. Malgré la défiance que devaient lui inspirer
de tels soldats, Sapor eut cependant à se louer de leur courage et de
leur fidélité. Drastamad, ce serviteur dévoué du roi Arsace, était
parmi eux; et c'est à lui qu'il fut redevable d'une victoire qui
termina les hostilités et assura un avantage décisif aux Persans.
Les guerriers du Kouschan avaient déjà mis en déroute la cavalerie
persane, et ils faisaient un horrible carnage des fuyards: Sapor
lui-même était menacé de tomber entre les mains des vainqueurs, quand
Drastamad parvint à rallier les débris de l'armée, qu'il ramène à la
charge. Il dégage le roi, repousse les ennemis et leur arrache une
victoire qu'ils regardaient déjà comme assurée. Lorsque Sapor fut de
retour dans ses états, il s'empressa de témoigner sa reconnaissance à
Drastamad: _Que désires-tu?_ lui dit-il; _je jure de te l'accorder_.
Drastamad lui demanda, sans hésiter, la faveur de pouvoir pénétrer
dans le fort de l'Oubli, pour y voir et y servir durant un jour entier
son souverain légitime, dégagé de ses fers. Sapor fut aussi surpris
qu'embarrassé par la hardiesse et le dévouement de Drastamad. _Que
ne m'as-tu demandé_, lui répliqua-t-il, _des trésors, des villes,
des provinces, je te les aurais accordés bien plus volontiers, que
de violer une loi aussi ancienne que la monarchie_. Cependant comme
il était lié par son serment, il n'osa refuser de le satisfaire.
Suivi d'un détachement de la garde royale et muni d'une lettre de
Sapor, Drastamad se pressa de se rendre à la forteresse où son maître
languissait depuis si long-temps. Les portes lui furent ouvertes, et
on lui présenta Arsace: saisi de douleur à sa vue, il se précipite à
ses pieds, se hâte de le débarrasser des fers dont il était chargé; et
serrés l'un contre l'autre, l'infortuné roi et son généreux serviteur
confondent dans leurs embrassements et leurs pleurs et la joie qu'ils
ont de se retrouver ensemble. Le fidèle Arménien s'empresse ensuite de
faire sortir Arsace du cachot affreux où il était abandonné depuis cinq
ans, il lui fait prendre un bain, le couvre de vêtements magnifiques,
et il cherche par ses discours à dissiper le chagrin profond auquel le
roi d'Arménie était en proie. On prépara ensuite un banquet splendide,
où tout fut disposé selon l'usage des rois. Tous ceux qui avaient
amené Drastamad y furent conviés: on n'y épargna rien pour traiter
Arsace avec tous les honneurs dont il avait joui, lorsqu'il portait
la couronne. Lui-même semblait prendre part à la joie des convives
et au contentement de son fidèle eunuque. Mais vers le soir quand il
fallut se séparer, témoignant à haute voix l'excès de son malheur,
il saisit un couteau qui était sur la table et s'en perce le cœur. A
cette vue, Drastamad se précipite vers Arsace, s'arme du même fer et le
plonge dans son sein. Il tombe et meurt sur le corps de son souverain
expirant[805].]--S.-M.
[Note 790: Faustus de Byzance rapporte, l. 5, c. 5, que toutes les fois
que les Arméniens attaquaient les Persans, ils proféraient à grands
cris le nom d'Arsace, et que lorsqu'ils immolaient un ennemi, ils
disaient qu'ils faisaient un sacrifice à Arsace.--S.-M.]
[Note 791: Moïse de Khoren se contente de dire, l. 3, c. 35, qu'Arsace
se tua lui-même comme Saül. Ammien Marcellin n'en dit pas beaucoup
plus, l. 27, c. 12; seulement ses expressions donneraient lieu de
croire qu'il pensait que Sapor avait fait périr Arsace dans les
tourments. Son récit est trop bref pour qu'on puisse se flatter d'avoir
bien saisi sa pensée, _exterminavit_, dit-il, _ad castellum Agabana
nomine, ubi discruciatus cecidit ferro pœnali_. C'est à Faustus
de Byzance et à Procope qu'il faut recourir pour de plus grands
détails.--S.-M.]
[Note 792: Faustus de Byzance est le seul qui nous fasse connaître le
nom de ce serviteur fidèle. Procope se contente de dire qu'il était _un
des amis les plus dévoués d'Arsace_, τῶν τις Ἀρμενίων τῷ Ἀρσάκῃ ἐν τοῖς
μάλιστα ἐπιτηδείοις, _du nombre de ceux qui l'avaient accompagné en
Perse_, καὶ οἱ ἐπισπόμενοι ἐς τὰ Περσῶν ᾔθη ἰόντι.--S.-M.]
[Note 793: Ou _Haïr-ischkhan_, c'est-à-dire _Seigneur père_. Ce
nom correspond, pour le sens et sans doute dans son application, à
celui d'_Atabek_, qui, du temps des Seldjoukides et des dynasties
qui leur succédèrent depuis le onzième siècle, désignait chez les
princes turks et kurdes une haute dignité qui conférait à celui qui
en était revêtu la tutèle des princes mineurs et la principale part
dans l'administration de l'état. L'exemple de ce qui se pratiquait
à la cour des anciens rois d'Arménie, me donne lieu de croire que
les Turks n'introduisirent pas une nouvelle dignité, mais qu'ils ne
firent que traduire en leur langue le nom d'une charge qui existait
sans doute depuis long-temps dans toutes les cours de l'Asie. Ceux qui
l'occupaient en Arménie, devaient appartenir à des familles réputées
royales. A la différence de presque toutes les autres dignités,
celle-ci était révocable. Nous apprenons de Moïse de Khoren, l. 2,
c. 7, qu'un territoire considérable était attaché à cette charge. Il
était dans l'Atropatène (_Aderbadakan_), sur les bords de l'Araxes
s'étendant jusqu'aux villes de Djovasch et de Nakhdjavan et jusqu'au
pays qui était possédé par la famille de Samedzar. Ce fonctionnaire
était encore désigné par le nom de _Mardbed_ ou _Martbed_, c'est-à-dire
_homme-chef_, sans doute à cause de la surveillance des femmes qui lui
était confiée.--S.-M.]
[Note 794: Voyez t. 1, p. 379, n. 1, liv. V, § 60, et t. 2, p. 215,
not. 3, liv. X, § 5.--S.-M.]
[Note 795: En _Arménien Ankegh-doun_ ou _Ankel-doun_, _le pays_ ou _la
maison d'Ankel_. Voyez t. 1, p. 379, not. 1, liv. V, § 60.--S.-M.]
[Note 796: Ce récit de Faustus de Byzance, l. 5, c. 7, est d'accord
avec ce que dit Moïse de Khoren, l. 3, c. 37, qui nous apprend, comme
je l'ai fait remarquer ci-devant, p. 371, § 61, que Sapor était alors
dans le _Khorasan_, c'est-à-dire à l'extrémité orientale de son empire,
lorsque Méroujan sortait de l'Arménie, chassé par le roi Para, que les
Romains soutenaient.--S.-M.]
[Note 797: _Bactriani per varia bella jactati, non regnum tantum,
verum etiam libertatem amiserunt: siquidem Sogdianorum et Drangianorum
Indorumque bellis fatigati, ad postremum ab invalidioribus Parthis,
velut exsangues, oppressi sunt._ Justin. l. 41, c. 6.--S.-M.]
[Note 798: _Antiochus, tribus præliis victor, quum Babyloniam
occupasset, magnus haberi cæpit._ Justin. l. 38, c. 10.--S.-M.]
[Note 799: J'ai donné quelques détails sur ces révolutions dans mes
_Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie_, t. 2, p.
30-32.--S.-M.]
[Note 800: Il est très-souvent question de ce royaume dans Moïse de
Khoren (l. 2, c. 2, 64, 65, 69, 70 et 71), qui le nomme _Kouschan_.
Il en est aussi fait mention dans les auteurs arabes et persans, qui
lui donnent le même nom et en parlent comme d'un état très-faible de
leur temps. Ils remarquent aussi qu'il était le seul entre tous les
royaumes de l'Orient dans lequel on professât encore au dixième siècle
la religion de Manès. Pour les Chinois qui l'appellent _Koueï-chouang_,
ils nous apprennent que, vers le 2e siècle de notre ère, il s'étendait
encore jusqu'aux bouches de l'Indus. C'est le pays que les anciens
nomment le royaume des Indo-Scythes, et dont la capitale était
_Minnigara_, sur l'Indus.--S.-M.]
[Note 801: On a déjà vu ci-devant, p. 290, not. 1, l. XVII, § 10,
que c'est du nom de cette ville que dérive le surnom de _Balhavouni_
que les Arméniens ont toujours donné aux Arsacides. Moïse de Khoren
dit, l. 2, c. 2, que _la ville de Balkh est à l'orient, dans le
pays de Kouschan_, et l. 2, c. 64, qu'_elle est la terre natale des
Arsacides_.--S.-M.]
[Note 802: Quand Ardeschir, fils de Babek, eut détruit la monarchie
des Arsacides en Perse en l'an 226, Chosroès Ier, roi des Arsacides
d'Arménie, envoya des ambassadeurs à tous ses parents du _Kouschan_,
pour obtenir leur assistance dans la guerre qu'il entreprit alors
contre l'usurpateur. _Vehsadjan_ régnait à cette époque dans ce pays
(Mos. Chor. l. 2, c. 69).--S.-M.]
[Note 803: Trébellius Pollio nous fait connaître (_in vit. Val. et
Aurel._) les ambassades, que les Bactriens envoyèrent aux Romains,
du temps de Valérien et d'Aurélien, mais il n'en rapporte pas le
motif. Ces peuples étaient alors ennemis des Perses. C'était là la
raison qui leur faisait désirer que les Romains opérassent en leur
faveur une diversion du côté de l'occident, comme eux-mêmes pressaient
les Perses vers l'orient, toutes les fois que ceux-ci attaquaient
l'Arménie.--S.-M.]
[Note 804: Procope ne désigne pas d'une manière précise les peuples
avec lesquels Sapor était en guerre; il se contente de dire (de Bell.
Pers. l. 1, c. 5), que c'était _une nation barbare_, ἐπί τι ἔθνος
βαρβαρικὸν ξυνεστράτευσεν.--S.-M.]
[Note 805: Si on prend la peine de comparer ce que j'ai raconté dans
les paragraphes 3-13, et 57-67 de ce livre, avec ce que Gibbon a
écrit sur les mêmes événements, t. 5, p. 106-110, on trouvera une
fort grande différence entre nous. L'historien anglais, comme je l'ai
déja remarqué, s'est trompé complètement en voulant mettre l'histoire
arménienne de Moïse de Khoren en rapport avec Ammien Marcellin et
avec les autres auteurs de cette époque. Ce qu'il a écrit à ce sujet
n'est qu'un tissu d'erreurs, qu'il lui était presqu'impossible de ne
pas commettre, mais qu'il pouvait ne pas introduire dans son ouvrage,
s'il avait eu le bon esprit de ne pas faire usage de matériaux qui lui
étaient trop mal connus.--S.-M.]