Cylacès et Artabannès espérant tout de la générosité de l'empereur,
le prièrent par leurs députés de leur renvoyer Para leur roi
légitime, avec un secours capable de le maintenir[762].--[Le prince
des Mamigoniens, Mouschegh, fils de Vasag, à qui on avait conféré
la dignité de connétable, exercée par son père avec tant de gloire,
se rendit lui-même à Constantinople, pour exprimer plus vivement à
l'empereur, les vœux de ses compatriotes et le besoin pressant, qu'ils
avaient du secours des Romains pour se délivrer et s'affranchir de la
domination des Perses. Les envoyés du patriarche Nersès joignirent
leurs supplications aux instances du connétable. Cependant malgré la
justice de leurs plaintes, on n'osait se commettre avec les Perses:
les revers qu'on avait toujours éprouvés dans les guerres d'Orient,
rendaient timides et portaient les conseillers de l'empereur à
suivre les inspirations d'une politique trop circonspecte.] Valens
[qui était alors tout occupé de la guerre contre les Goths, et] qui
ne voulait pas donner à Sapor occasion de lui reprocher d'avoir le
premier rompu le traité, se contenta de faire reconduire le prince
en Arménie par le général Térentius[763], mais sans aucunes troupes.
Il exigea même de Para qu'il ne prît ni le diadème[764] ni le titre
de roi[765].--[Le prince Arsacide n'eut donc pour retourner dans
son royaume que la faible escorte de Térentius; elle fut aussitôt
grossie par le connétable et par tous les seigneurs qui s'étaient
réfugiés sur le territoire romain. Spantarad et les princes de la
famille de Camsar[766], impatients de signaler leur courage pour le
service de leur patrie, profitèrent de cette occasion pour y rentrer.
Ils oublièrent les maux qu'Arsace leur avait fait éprouver, et ils
se dévouèrent sans réserve à la cause de son fils. C'était bien peu
de chose que de tels secours, cependant ils suffirent pour relever
le courage des Arméniens; l'assurance de n'être pas tout-à-fait
abandonnés par l'empereur, doubla leurs forces et leur fournit les
moyens de se maintenir et de se défendre, dans tous les cantons
limitrophes de l'empire, qui n'avaient pas subi le joug des Perses.
Bientôt avec leurs seules ressources, ils se trouvèrent en mesure
de reprendre l'offensive. Plusieurs des dynastes qui avaient trahi
Arsace, abandonnèrent le parti des Perses pour venir se ranger sous
les drapeaux de leur souverain légitime. Quand ils furent tous réunis,
ils marchèrent contre Méroujan. Celui-ci ne fut pas assez fort pour
leur résister; il fut vaincu, et tandis qu'il réclamait les secours de
Sapor, qui était alors dans le Khorasan[767], les seigneurs arméniens
se répandaient dans le pays pour en chasser les Perses.]--S.-M.
[Note 762: _Qua humanitate Cylaces et Artabannes inlecti, missis
oratoribus ad Valentem, auxilium eumdemque Param sibi regem tribui
poposcerunt._ Amm. Marc. l. 27, c. 12. Les auteurs arméniens ne parlent
que des démarches faites par le patriarche Nersès et par Mouschegh,
pour obtenir les secours de l'empire.--S.-M.]
[Note 763: Il est souvent question de ce général et avec de grands
éloges dans les lettres de S. Basile. Cet illustre évêque lui écrivit
plusieurs fois durant son séjour en Arménie. On voit par cette
correspondance que Térentius était un zélé catholique. Moïse de Khoren
le nomme _Derendianos_ ou _Terentianus_ (l. 3, c. 36, 37 et 39). Il
est appelé _Dérend_ par Faustus de Byzance. Ces auteurs lui donnent le
titre de _Stradélad_, qui est la transcription arménienne du mot grec
στρατηλάτης, qui signifie _général_.--S.-M.]
[Note 764: _Sed pro tempore adjumentis negatis, per Terentium ducem
Para reducitur in Armeniam, recturus interim sine ullis insignibus
gentem: quod ratione justa est observatum, ne fracti fæderis nos
argueremur et pacis._ Amm. Marc. l. 27, c. 12. Malgré la prudence et la
réserve de Valens, cette démarche et la retraite du jeune prince sur
le territoire de l'empire furent, selon le même auteur, les causes de
la cruelle guerre que Valens fut obligé de soutenir contre Sapor. _Hæc
inopina defectio_, dit-il, l. 27, c. 12, _necesque insperatæ Persarum,
inter nos et Saporem discordiarum excitavere causas immanes_.--S.-M.]
[Note 765: Ceci, à l'exception des passages placés entre parenthèses,
forme le commencement du 34e paragraphe du livre XVIII, dans les
anciennes éditions.--S.-M.]
[Note 766: Voy. t. 1, p. 408, not. 1, liv. VI, § 14, et t. 2, p. 240,
liv. X, § 22, et ci-dev. p. 282, note 2, liv. XVII, § 6.--S.-M.]
[Note 767: Ce nom, qui se trouve dans Moïse de Khoren, l. 3, c. 37,
sert encore à désigner la plus orientale et en même temps la plus
grande et la plus belle des provinces de la Perse. Ce nom signifie
en persan _le lieu du soleil_ ou l'_orient_, c'est ce qui fait qu'on
l'applique quelquefois à tous les pays qui forment la partie orientale
de la Perse, ou qui sont à l'orient de ce royaume.--S.-M.]
[Note latérale: LXII.
[Il est chassé de nouveau.]
[Amm. l. 27, c. 12.]]
Les ménagements de Valens n'en avaient point imposé à Sapor. Outré de
colère, il entra en Arménie à la tête d'une puissante armée, et mit à
feu et à sang tout le pays[768]. Le prince et ses ministres Cylacès
et Artabannès, hors d'état de résister à ce torrent, se retirèrent
entre les hautes montagnes qui séparaient les terres de l'empire
d'avec la Lazique[769]; on appelait alors ainsi l'ancienne Colchide.
Cachés pendant cinq mois dans les cavernes et dans l'épaisseur des
forêts, ils échappèrent à toutes les recherches de Sapor[770]. Enfin,
las de les poursuivre, et déjà incommodé des rigueurs de l'hiver, il
brûla tous les arbres fruitiers, mit garnison dans les châteaux dont
il s'était emparé par force ou par intelligence, et vint attaquer
Artogérassa[771], où la reine [Pharandsem] était encore enfermée.
[Note 768: _Hoc comperto textu gestorum Sapor ultra hominem efferatus,
concitis majoribus copiis Armenias aperta prædatione vastabat._ Amm.
Marc. l. 27, c. 12.--S.-M.]
[Note 769: _Cujus adventu territus Para, itidemque Cylaces et
Artabannes, nulla circumspectantes auxilia, celsorum montium petivere
recessus, limites nostros disterminantes et Lazicam._ Amm. Marc. l.
27, c. 12. Il s'agit ici de la région montagneuse qui s'étend au midi
de Trébizonde et qui s'appelait autrefois la Chaldée, ou le pays des
Tzannes. Quant aux Lazes qui donnaient alors leur nom à la Colchide et
qui le lui donnèrent encore pendant plusieurs siècles, on voit par le
témoignage des auteurs anciens et de Pline, en particulier, l. 6, c. 4,
que c'était originairement une des peuplades barbares qui occupaient
le rivage qui s'étend de Trébizonde jusqu'aux rives du Phasis. Comme
plus tard il sera souvent question de ce peuple dans cette histoire,
je donnerai alors à son sujet quelques détails plus particuliers.
Cette nation subsiste encore dans les mêmes régions et avec le même
nom.--S.-M.]
[Note 770: _Ubi per silvarum profunda et flexuosos colles mensibus
quinque delitescentes, regis multiformes lusere conatus._ Amm. l. 27,
c. 12.--S.-M.]
[Note 771: _Qui operam teri frustra contemplans sidere flagrante
brumali, pomiferis exustis arboribus, castellisque munitis et castris
quæ ceperat superata vel prodita, cum omni pondere multitudinis
Artogerassam circumseptam, et post varios certaminum casus lassatis
defensoribus patefactam incendit._ Amm. Marc. l. 27, c. 12.--S.-M.]
[Note latérale: LXIII.
[Mort de Pharandsem.]
[Amm. l. 27, c. 12.
Faust. Byz. l. 4, c. 55.