--[En quittant l'Arménie, Sapor y avait laissé les deux généraux Zik
et Caren[740] avec des forces suffisantes. L'administration du pays
fut remise entre les mains de deux traîtres qui avaient toute sa
confiance: c'étaient] l'eunuque Cylacès[741] et Artabannès[742]; l'un
gouverneur d'une province[743], l'autre un des généraux d'Arsace[744].
Ils avaient trahi leur maître pour se donner à Sapor. [En leur
confiant l'Arménie, le roi de Perse leur avait ordonné de faire tous
leurs efforts pour s'emparer d'Artogérassa[745], cette ville forte,
où les trésors, le fils et la veuve du malheureux Arsace étaient
renfermés[746]. Ces officiers étaient chargés de maintenir l'Arménie
dans la dépendance des Persans, et d'en terminer la conquête. Pour la
souveraineté du pays, Sapor l'avait abandonnée à Méroujan et à Vahan.
Il les récompensait par là de leur apostasie et des services qu'ils lui
avaient rendus en trahissant leur prince et leur patrie. Méroujan, qui
était devenu son beau-frère[747], avait la promesse d'obtenir encore le
titre de roi, s'il achevait de réduire les autres dynastes arméniens,
et s'il parvenait à détruire le christianisme en Arménie, en faisant
fleurir à sa place la religion de Zoroastre. Cette religion était
appelée par les Arméniens, _la loi des Mazdézants_[748], c'est-à-dire,
_des_ _serviteurs d'Ormouzd_, ou Oromasdès[749]. C'est ainsi que les
Persans nommaient le dieu ou plutôt l'intelligence suprême, source de
tous les biens. Méroujan, excité ainsi par deux passions également
puissantes, l'ambition et la haine contre le christianisme mit tout
en œuvre pour satisfaire le roi de Perse. Il parcourut l'Arménie,
brûlant et renversant les églises, les oratoires, les hospices et tous
les édifices élevés et consacrés par le christianisme. Sous divers
prétextes, il s'emparait des prêtres et des évêques, et aussitôt il les
faisait partir pour la Perse, comptant que l'éloignement des pasteurs
faciliterait d'autant ses succès. Son zèle destructeur ne se borna pas
là: pour séparer à jamais les Arméniens des Romains, et pour porter des
coups plus profonds à la religion chrétienne, il fit brûler tous les
livres écrits en langue et en lettres grecques, et il défendit sous
les peines les plus sévères, d'employer d'autre caractère d'écriture
que celui qui était en usage chez les Perses[750]. C'était là en effet
le moyen le plus efficace de rompre l'alliance politique et religieuse
qui unissait l'Arménie avec l'empire. Des mesures aussi tyranniques
ne s'exécutaient pas sans de sanglantes persécutions; aussi l'Arménie
souffrit-elle alors des calamités inouïes. Les princesses qui étaient
retenues prisonnières furent exposées à de nouveaux outrages. Pour
Méroujan et Vahan, leur fanatisme ne fut pas arrêté par la parenté
qui les unissait avec ces femmes infortunées. Ils voulurent les
contraindre de renoncer à la religion chrétienne pour adorer le feu, à
la manière des Perses. N'y réussissant point, ils commandèrent de les
dépouiller nues, et de les suspendre ainsi, attachées par les pieds,
à des gibets placés sur de hautes tours, pour que tout le pays fût
frappé d'épouvante à la vue de ces terribles supplices. Ainsi périrent
misérablement une foule d'honorables princesses, parmi lesquelles on
distinguait Hamazasbouhi, femme de Garégin, dynaste des Rheschdouniens,
qui s'était retiré dans l'empire, et sœur du féroce Vahan qui avait
ordonné sa mort. Par un raffinement de barbarie, elle fut livrée aux
bourreaux dans la ville même où elle résidait ordinairement: c'était
la capitale de sa souveraineté, la ville de Sémiramis, située sur
les bords du lac de Van[751]. Malgré tant de cruautés, Méroujan et
Vahan faisaient peu de prosélytes: les Arméniens désertaient leurs
villes et leurs campagnes pour se réfugier dans les montagnes les
plus inaccessibles, d'où ils descendaient souvent pour exercer de
sanglantes représailles, tandis que d'autres couraient en foule pour
exciter les Romains à les venger de leurs oppresseurs. Les enfants,
les parents ou les sujets propres des deux tyrans de l'Arménie, furent
les seuls qui embrassèrent la religion des Perses. Ils ne purent
élever des pyrées[752] et des autels consacrés au feu que dans leurs
principautés particulières; partout ailleurs ils étaient aussitôt
renversés qu'érigés. Les complices de ces rebelles n'étaient pas
même tous disposés à leur obéir. Le fils de Vahan, qui se nommait
Samuël, préférait sa religion aux ordres de son père. Une mutuelle
haine ne tarda pas à les animer l'un contre l'autre. Le fanatisme du
fils, qui était aussi violent que celui du père, lui mit bientôt les
armes à la main et Vahan périt sous les coups de Samuël. Ce furieux
immola encore sa mère Dadjadouhi, sœur de Méroujan[753], non moins
criminelle à ses yeux, puisqu'elle partageait la croyance de son
mari et des Ardzrouniens, ses parents. C'est ainsi qu'égaré par son
aveugle zèle pour sa religion, il se souilla deux fois du crime le
plus affreux et le plus contraire aux dogmes saints, qu'il se faisait
gloire de professer. Après ce double meurtre, pour se soustraire à la
vengeance des princes Ardzrouniens, Samuël se réfugia dans la Chaldée
Pontique[754], où il se joignit à plusieurs des princes qui avaient
refusé de se soumettre aux Perses. Tant d'horreurs devaient avoir
comblé la mesure des maux de l'Arménie. Ce royaume désolé, dépeuplé,
couvert de ruines, semblait hors d'état de souffrir de nouveaux
ravages, cependant personne ne paraissait disposé à prendre sa défense,
les empereurs restaient sourds aux prières de Pharandsem, du patriarche
Nersès et des princes réfugiés, ils étaient trop occupés chez eux
pour oser se commettre avec un aussi redoutable adversaire que le roi
de Perse. Il était évident que, si cet état de choses se prolongeait
encore, la reine et son fils ne pourraient manquer de tomber entre les
mains de Sapor, et l'Arménie alors devenait une province de la Perse.
[Note 740: J'ai parlé de ces deux généraux ci-devant, p. 297, liv.
XVII, § 13.--S.-M.]
[Note 741: Ce personnage est appelé _Kéghag_ ou _Kélak_ dans
l'historien Faustus de Byzance, liv. 5, c. 3 et 6.--S.-M.]
[Note 742: Ce général dont le nom se trouve diversement écrit dans les
manuscrits d'Ammien Marcellin, n'est pas mentionné dans les auteurs
arméniens. Outre la forme _Artabannes_, les manuscrits nous donnent
encore, _Arrabones_, _Arabanis_ ou _Arrabanes_. L'histoire d'Arménie
parle d'un personnage appelé _Arhavan_, qui avait donné naissance à une
famille de dynastes, connue sous le nom d'_Arhavénians_ (Mos. Chor. l.
1, c. 30, et l. 2, c. 7). Il serait possible que le général dont parle
Ammien Marcellin, l. 27, c. 12, fût de cette race, et qu'il portât,
comme c'était assez la coutume chez les Arméniens, le nom du chef de
sa famille. On conçoit alors comment le copiste aurait substitué le
nom plus connu d'_Artabannes_ à celui d'_Arrabanes_, qui ne diffère
réellement pas d'_Arhavan_, en arménien.--S.-M.]
[Note 743: _Gentis præfectus_, dit Ammien Marcellin, l. 27, c. 12. Il
n'est pas bien sûr que ces mots signifient _gouverneur d'une province_,
comme le pense Lebeau. Ils sembleraient plutôt, selon moi, désigner
une haute dignité administrative. Cette conjecture est confirmée par
ce que Faustus de Byzance nous apprend de _Kélak_, qui est le même que
_Cylacès_. Selon cet historien, cet eunuque avait exercé, pendant le
règne d'Arsace et du temps même de Diran, la charge de _Martbed_, dont
il sera question ci-après p. 384, n. 1, § 67; et cette charge, toujours
occupée par des eunuques, était une sorte d'intendance générale du
palais; ce que nous pourrions appeler le ministère de la maison du
roi.--S.-M.]
[Note 744: _Alter magister fuisse dicebatur armorum._ Amm. Marc. l. 27,
c. 12.]
[Note 745: _Quibus ita studio nefando perfectis, Cylaci Spadoni et
Artabanni, quos olim susceperat perfugas, commisit Armeniam, iisdemque
mandarat, ut Artogerassam intentiore cura exscinderent, oppidum
muris et viribus validum, quod thesauros et uxorem cum filio Arsacis
tuebatur._ Amm. Marc. l. 27, c. 12.--S.-M.]
[Note 746: Tout ce qui précède forme à quelques changements près, la
fin du § 32 du l. XVIII de la première édition. Je l'ai déplacé ainsi
que les paragraphes suivants, pour les mettre à leur véritable époque.
On en peut voir la raison p. 275, n. 1, et ci-dev., p. 302, note 2, l.
XVII, § 4 et 13.--S.-M.]
[Note 747: Voyez ci-devant, p. 281, n. 4, liv. XVII, § 6.--S.-M.]
[Note 748: Ce nom est l'altération de _Mazdéïesnan_, qui signifie en
ancien persan _les adorateurs d'Ormouzd_; c'est la dénomination que
se donnent encore les sectateurs de Zoroastre. Voyez mes _Mémoires
historiques et géographiques sur l'Arménie_, t. 2, p. 477.--S.-M.]
[Note 749: Ce nom se prononçait en Arménien _Aramazt_. Voyez à ce
sujet, t. 1, p. 292, not. 3, liv. IV, § 65; et ci-devant, p. 21, not.
1, liv. XIII, § 16.--S.-M.]
[Note 750: Les Arméniens n'avaient pas encore d'alphabet qui leur fût
propre. Celui qui est en usage maintenant parmi eux, ne fut inventé
qu'au commencement du 5e siècle par le savant Mesrob, coadjuteur du
patriarche Sahag fils de Nersès. Jusqu'alors on avait employé dans
l'Arménie des lettres appelées Syriennes, qui différaient peu de celles
dont on se servait alors en Perse et dans la plus grande partie de
l'Asie. Il paraît, par les défenses de Méroujan, que le christianisme
avait contribué à répandre dans ce royaume la connaissance et l'usage
des lettres et de la langue des Grecs.--S.-M.]
[Note 751: Voyez au sujet de cette ville, ci-devant, p. 299, n. 7; et
p. 361, not. 1 et 2, liv. XVII, § 13 et 58.--S.-M.]
[Note 752: C'est le nom consacré par les Grecs, pour désigner ces
oratoires où les Perses entretenaient un feu perpétuel; c'est de cet
usage que venait le nom de ces lieux d'adoration; il dérivait du mot
πῦρ, qui signifie _feu_ en grec. On les appelait en persan _adergah_ ou
_ateschgah_, c'est-à-dire _lieu du feu_. Les Arméniens les nommaient
_adrouschan_ et _krakadoun_, ce qui revenait au même. Les Persans
n'avaient pas à proprement parler d'autres temples, et c'est pour cela
qu'ils désignaient, par le nom d'_Ader_ ou _feu_, tous les édifices
consacrés à la célébration de leurs cérémonies religieuses, comme,
par exemple, l'_Ader Bahram_, l'_Ader Goschasp_, l'_Ader Bourzin_,
etc.--S.-M.]
[Note 753: Voyez ce que j'ai dit au sujet de cette princesse,
ci-devant, p. 281, not. 4, liv. XVII, § 6.--S.-M.]
[Note 754: Les anciens et les auteurs du moyen âge donnent le nom de
Chaldée à tout le territoire qui sépare Trébizonde de la Colchide,
s'étendant au midi jusqu'aux montagnes qui donnent naissance à la
partie supérieure de l'Euphrate, à l'Araxe, au Cyrus et à l'Acampsis
qu'on appelle actuellement _Tchorokh_ et qui se jette dans le
Pont-Euxin. Ce nom n'est pas encore tout-à-fait perdu dans le pays.
La dénomination de _Keldir_ ou _Tcheldir_ y est encore en usage. Les
bornes de cette note ne me permettent pas d'entrer dans les détails,
qui seraient nécessaires pour expliquer l'origine de cette appellation
singulière, donnée à une région si éloignée de Babylone et de l'autre
Chaldée. Voyez mes _Mémoires historiques et géographiques sur
l'Arménie_, t. 1, p. 327.--S.-M.]
[Note latérale: LX.
[Adresse de la reine Pharandsem.]
[Amm. l. 27, c. 12.]]
--[Les deux traîtres, à qui Sapor avait enjoint de faire tous leurs
efforts pour réduire le château d'Artogérassa et se rendre maîtres de
Pharandsem, n'avaient point oublié de mettre ses ordres à exécution.
Ils étaient venus] mettre le siége devant la place[755]. Comme elle
était bâtie sur une montagne escarpée, et que les neiges et la rigueur
de l'hiver en rendaient les approches encore plus difficiles[756],
Cylacès prit la voie de la négociation. Accoutumé à gouverner des
femmes[757], il se flattait de tourner à son gré l'esprit de la reine.
Il en obtint sûreté pour lui et pour Artabannès; ils se rendirent
tous deux dans la place. Ils prirent d'abord le ton menaçant, ils
conseillaient à la reine d'apaiser par une prompte soumission la colère
d'un prince impitoyable. Mais la princesse plus habile que ces deux
traîtres, leur fit une peinture si touchante de ses malheurs et des
cruautés exercées sur son mari; elle leur fit valoir avec tant de force
ses ressources et les avantages qu'ils trouveraient eux-mêmes dans son
parti, qu'attendris à la fois et éblouis de nouvelles espérances, ils
se déterminèrent à trahir Sapor à son tour. Ils convinrent que les
assiégés viendraient à une certaine heure de la nuit attaquer le camp,
et promirent de leur livrer les troupes du roi. Ayant confirmé leur
promesse par un serment, ils retournèrent au camp, et publièrent qu'ils
avaient accordé deux jours aux assiégés pour délibérer sur le parti
qu'ils avaient à prendre. Cette suspension d'armes produisit du côté
des Perses la négligence et la sécurité. Pendant que les assiégeants
étaient plongés dans le sommeil, une troupe de brave jeunesse sort
de la ville, s'approche sans bruit, pénètre dans le camp, égorge les
Perses, la plupart ensevelis dans le sommeil, et n'en laisse échapper
qu'un petit nombre. [Pharandsem] ne fut pas plutôt délivrée, qu'elle
fit sortir de la place son fils Para, et l'envoya sur les terres de
l'empire[758]. Valens lui assigna pour asyle la ville de Néocésarée
dans le Pont[759], où il fut traité[760] avec tous les égards dus à son
rang et aux anciennes alliances de sa famille avec l'empire[761].
[Note 755: _Iniere ut statutum est obsidium duces._ Amm. Marc. l. 27,
c. 12.--S.-M.]
[Note 756: _Et quoniam munimentum positum in asperitate montana,
rigente tunc cælo nivibus et pruinis, adiri non poterat._ Amm. Marc. l.
27, c. 12. C'est sans doute à sa situation sur une montagne très-élevée
que le fort d'Artogérassa devait le nom de _Kapoïd_, c'est-à-dire
_bleu_, que lui donnaient les Arméniens. Voyez t. 2, p. 241, not. 2,
liv. X, § 22.--S.-M.]
[Note 757: _Eunuchus Cylaces aptus ad muliebria palpamenta._ Amm. Marc.
l. 27, c. 12.--S.-M.]
[Note 758: Avec une suite peu nombreuse, _suadente matre cum paucis è
munimento digressum_. Amm. Marc. l. 27, c. 12. Les auteurs arméniens ne
font pas mention de la sortie du jeune roi d'Arménie de la forteresse
d'Artogérassa. Moïse de Khoren (l. 3, c. 37 et 38), et Faustus de
Byzance (l. 4, c. 55, et l. 5, c. 1) ne parlent que de sa retraite sur
le territoire de l'empire et des secours qu'il demanda à Valens.--S.-M.]
[Note 759: _Susceptumque imperator Valens apud Neocæsaream morari
præcepit, urbem Polemoniaci Ponti notissimam, liberali victu curandum
et cultu._ Amm. Marc. l. 27, c. 12. On appelait Pont Polémoniaque toute
la partie orientale de l'ancien royaume de Pont, qui avait été possédé
par Mithridate le Grand. Quand on réduisit la partie occidentale en
province romaine, celle-ci fut érigée en royaume et cédée, par le
triumvir Marc-Antoine, à Polémon, fils du rhéteur Zénon de Laodicée,
qui était grand-prêtre d'Olba et dynaste des Lalasses et des Cennates
en Cilicie. C'était la récompense des services qu'il avait rendus aux
Romains contre les Parthes et contre Labiénus, partisan de Pompée.
Le pays cédé dut à ce prince le nom de Polémoniaque. Voyez l'article
_Polémon I_, que j'ai inséré dans la _Biographie moderne_ de Michaud,
t. 35, p. 168.--S.-M.]
[Note 760: Voyez ci-devant, p. 337, not. 2, liv. XVII, § 37, ce que
l'orateur Thémistius rapporte (or. 8, p. 116) du prince asiatique qui
se réfugia sur le territoire de l'empire, pendant que Valens était
occupé à faire la guerre avec les Goths.--S.-M.]
[Note 761: A l'exception des changements indiqués, ce paragraphe
formait le § 33 du liv. XVIII des anciennes éditions. Voyez ci-dev., p.
274, n. 1, et p. 302, n. 2, l. XVII, § 4 et 13.--S.-M.]
[Note latérale: LXI.
Para est rétabli.
[Amm. l. 27, c. 12.
Faust. Byz. l. 5, c. 1.