--[Sapor s'était fait accompagner dans cette expédition par les deux
apostats Méroujan et Vahan, qui s'empressaient à l'envi de seconder ses
fureurs. Il vint dresser son camp sur les ruines de la ville royale de
Zaréhavan[728], dans le beau canton de Pagrévant[729], non loin des
sources de l'Euphrate. Irrité au dernier point de ce que la plupart des
seigneurs arméniens s'étaient dérobés à ses atteintes, en cherchant un
asyle chez les Romains; sa rage se tourna sur leurs femmes et leurs
enfants, qui étaient tombés entre ses mains. On rassembla toutes ces
innocentes victimes, et on les amena avec la foule innombrable des
captifs, en présence de ce barbare roi. Il semblait qu'il voulut
exterminer la nation arménienne toute entière: par ses ordres on sépare
les hommes, et aussitôt on les livre à ses éléphants, qui les écrasent
sous leurs pieds; les femmes et les enfants sont empalés; des milliers
de malheureux expirent ainsi dans d'horribles tourments; les femmes des
nobles et des dynastes fugitifs furent seules épargnées; mais, par un
raffinement de cruauté, pour éprouver des traitements et des supplices
plus odieux que la mort. Traînées dans le stade[730] de Zaréhavan,
elles y furent exposées nues aux regards de toute l'armée persanne,
et Sapor lui-même se donna le lâche plaisir de courir à cheval sur
le corps de ces malheureuses, qu'il livra ensuite aux insultes et
à la brutalité de ses soldats. On leur laissa la vie après tant
d'outrages, et on les confina dans divers châteaux forts de l'Arménie,
pour qu'elles y fussent des otages de leurs maris. Sapor croyait en
agissant ainsi, empêcher ceux-ci de se joindre aux Romains. Peut-être
même espérait-il les amener à se soumettre, pour délivrer de si chers
prisonniers? La famille de Siounie, à laquelle appartenait Pharandsem,
éprouva d'une manière plus particulière la colère de Sapor; il la
punissait de la résistance héroïque que la reine lui opposait. Hommes
et femmes, ils périrent tous dans les supplices les plus longs et les
plus cruels, que sa barbarie pût lui suggérer. Leurs enfants furent
épargnés, mais pour être faits eunuques et emmenés en Perse[731]. Il
voulait, disait-il, venger les horreurs qui avaient été commises dans
ce pays par le prince de Siounie Antiochus[732] du temps de son aïeul
Narsès. Les Arméniens furent les seuls en butte aux persécutions et aux
fureurs de Sapor, il ordonna d'épargner les Juifs qui se trouvaient en
si grande quantité dans le royaume[733]. Tous ceux qui habitaient à
Van ou Schamiramakerd[734], dans le canton de Tosp[735], à Artaxate,
à Vagharschabad et dans les autres places conquises, avaient été
réunis, comme nous l'avons vu, à Nakhdjavan[736], où ils attendaient
qu'ils fussent transportés en Perse. Sapor comptait sans doute en faire
des sujets plus affectionnés. Ces Juifs ne professaient pas tous la
religion de leurs pères: ceux d'Artaxate et de Vagharschabad avaient
été convertis par saint Grégoire, sous le règne de Tiridate; mais ils
n'en continuaient pas moins de se distinguer des Arméniens, et de
former au milieu d'eux une nation particulière. Sapor espérait profiter
de cette division pour les éloigner du christianisme; aussi fit-il
subir le martyre à un prêtre d'Artaxate, nommé Zovith, qui, emmené
avec les autres captifs, ne cessait de traverser les projets du roi,
en exhortant avec ardeur les Juifs de cette ville, à persister dans la
foi chrétienne. Suivi de cette nombreuse population, honteux trophée
de ses victoires, Sapor se mit enfin en route pour retourner dans ses
états, où il s'arrêta dans l'Atropatène. Pour les Juifs, ils furent
envoyés, les uns dans l'Assyrie, les autres dans la Susiane[737]; la
plupart furent placés à Aspahan[738], et ils y formèrent la partie la
plus considérable des habitants, de sorte que cette ville, qui devait
être dans la suite des temps la métropole de la Perse, cessa durant
plusieurs siècles de porter son nom national, n'étant plus désignée que
par celui de _Iehoudyah_, c'est-à-dire la _juiverie_[739].
[Note 728: Voyez ci-devant p. 299, not. 4, liv. XVII, § 13.--S.-M.]
[Note 729: Voyez t. 2, p. 224, liv. X, § 11 et ci-devant p. 299, liv.
XVII, § 13.--S.-M.]
[Note 730: En arménien, _Asparez_. Ce nom que les Arméniens ont
emprunté à la langue persane dans laquelle il signifie _course de
cheval_, ou _hippodrôme_, a chez eux un double sens, comme le nom de
_Stade_ chez les Grecs. Il s'applique de même à un lieu d'exercice
et à une mesure itinéraire. La longueur de cette mesure n'est pas
beaucoup plus considérable, ni beaucoup plus constante que celle du
stade grec. Voyez ce que j'en ai dit dans mes _Mémoires historiques et
géographiques sur l'Arménie_, t. 2, p. 378-381.--S.-M.]
[Note 731: Sapor s'était montré plus généreux envers les princes de
la même famille, en l'an 359, lorsqu'il se rendit maître de la ville
d'Amid. Tous ceux des Siouniens qui se trouvèrent alors dans cette
place furent renvoyés libres, comme nous l'apprend Moïse de Khoren (l.
3, c. 26). Voyez ci-devant, t. 2, p. 290, not. 2, liv. X, § 59.--S.-M.]
[Note 732: C'est Faustus de Byzance qui rapporte cette circonstance,
l. 4, c. 58, mais sans indiquer bien clairement de quel Antiochus
il entend parler. Il est probable que cet Antiochus n'était pas le
prince de Siounie, beau-père d'Arsace, mais sans doute un prince du
même nom qui était peut-être l'aïeul de celui-ci; il le faut bien,
car le roi de Perse, Narsès, aïeul de Sapor, était mort en l'an 303
ou 304, c'est-à-dire environ soixante-cinq ans avant l'époque dont il
s'agit.--S.-M.]
[Note 733: Voyez à ce sujet, ci-devant, p. 293-302, liv. XVII, §
13.--S.-M.]
[Note 734: Cette ville était alors possédée par le prince des
Rheschdouniens. Voyez ci-devant, p. 299, not. 7, liv. XVII, §
13.--S.-M.]
[Note 735: Le canton de _Dosp_ ou _Tosp_ était compris dans la grande
province de Vaspourakan. On le retrouve dans Ptolémée (Géogr. l. 5, c.
13), qui l'appelle _Thospites_. Il était sur les bords méridionaux du
grand lac de Van, auquel il donnait son nom; ce qui est attesté aussi
bien par les auteurs arméniens que par Ptolémée. La ville de _Van_, ou
_Schamiramakerd_, était la capitale de toute la province. Voyez mes
_Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie_, t. 1, p. 56, 131
et 139.--S.-M.]
[Note 736: Voyez ci-devant, p. 300, not. 1, l. XVII, § 13.--S.-M.]
[Note 737: Cette province, située entre la Babylonie et la Perse
proprement dite, porte actuellement le nom de Khouzistan; les Arméniens
l'appelaient _Khoujasdan_. Voyez ci-devant, p. 296, not. 2, liv. XVII,
§ 12.--S.-M.]
[Note 738: Cette indication qui vient de Moïse de Khoren (l. 3, c. 35)
nous garantit l'antiquité du nom d'Ispahan; comme le même auteur nous
instruit (l. 2, c. 66) de l'ancienneté de celui d'Isthakhar (autrefois
_Persépolis_), en nous disant, de même que les historiens arabes et
persans, qu'Ardeschir, fondateur de la dynastie des Sassanides, était
originaire de cette dernière ville qu'il appelle _Sdahar_.--S.-M.]
[Note 739: Plusieurs auteurs orientaux, arabes et persans, et divers
voyageurs, tels qu'Otter et Chardin, ont rapporté que la ville
d'Ispahan avait été originairement habitée par des Juifs et qu'en
mémoire de leur colonie, elle avait même pendant long-temps porté le
nom de _Iehoudiah_, c'est-à-dire _la Juive_. Aucun de ces écrivains
n'a fait connaître la véritable époque et la cause réelle de cet
établissement des Juifs dans une des principales villes de la Perse.
Les Arméniens seuls nous l'apprennent d'une manière qui met le fait
hors de doute.--S.-M.]
[Note latérale: LIX.
[Tyrannie de Méroujan.
Amm. l. 27, c. 12.
Faust. Byz. l. 4, c. 59.