La Syrie éprouvait aussi d'horribles ravages. Les habitants d'un bourg
fort peuplé, nommé Maratocyprus, près d'Apamée[723], avaient formé
entre eux une société de voleurs, et s'étaient rendus redoutables. Ils
employaient la ruse autant que la force. Déguisés les uns en marchands,
les autres en soldats, ils se répandaient sans bruit dans les
campagnes; et s'introduisant séparément dans les villages et dans les
villes, ils se réunissaient pour les saccager. Comme ils ne suivaient
aucun ordre dans leurs courses, et qu'ils se transportaient rapidement
dans des lieux fort éloignés, on ne pouvait prévoir leur arrivée.
Aussi avides de sang que de butin, ils égorgeaient ceux qu'ils avaient
dépouillés, arrachant la vie, lorsqu'ils ne trouvaient plus rien à
enlever. Ils se faisaient un jeu du brigandage, et ils poussèrent
l'insolence jusqu'à s'exposer au milieu d'Apamée. Un d'entre eux se
déguisa en gouverneur de la province, un autre en receveur du domaine;
le reste de la troupe prit des habits de sergents et d'archers. Le
gouverneur avait droit de condamner à mort, et le receveur du domaine
de saisir les biens de ceux qui avaient été condamnés. En cet équipage,
ils entrent sur le soir dans Apamée, précédés d'un crieur qui publiait
la sentence de condamnation d'un des plus riches habitants. Ils forcent
la maison, massacrent le maître avec les domestiques qui n'eurent pas
le temps de se mettre en défense, enlèvent l'argent et les meubles,
et se retirent précipitamment avant le jour. Le bourg qui servait de
retraite à ces brigands, fut bientôt rempli de toutes les richesses de
la province. Enfin, par ordre de l'empereur on rassembla des troupes;
on alla les assiéger: ils furent tous passés au fil de l'épée; et pour
en détruire la race, on mit le feu à leur habitation. Les femmes qui se
sauvaient avec leurs enfants à la mamelle, furent repoussées dans les
flammes. Rien n'échappa à l'incendie; et les cruautés de ces scélérats
furent punies par une vengeance aussi cruelle.
[Note 723: Ville sur l'Oronte, qui fut appelée dans la suite par les
Arabes _Famich_, et qui est maintenant détruite.--S.-M.]
[Note latérale: LVII.
[Sapor s'empare de l'Ibérie.]
[Amm. l. 27, c. 12.]]
--[Pendant que la guerre des Goths retenait Valens sur les bords du
Danube, les états des alliés de l'empire en Orient, continuaient d'être
abandonnés aux ravages des Persans. Sapor ne s'était pas borné au
grand royaume, qu'il devait plutôt à la ruse et à la trahison, qu'à
son courage et à la terreur de ses armes. Non content de l'Arménie, il
avait voulu étendre ses possessions jusqu'au mont Caucase et il s'était
porté de sa personne dans l'Arménie, à la tête d'une armée aussi belle
que nombreuse, avec le dessein de réduire les places et les cantons
qui refusaient encore de se soumettre. Il prétendait passer de là dans
l'Ibérie[724], qu'il comptait joindre aussi à ses conquêtes. Après
avoir traversé rapidement l'Arménie, il se dirigea vers cette autre
région où il pénétra sans éprouver de résistance; et pour insulter à la
puissance romaine[725], il en chassa Sauromacès[726], que les Romains y
avaient placé sur le trône, et il y établit un certain Aspacurès[727],
qui était cousin de ce prince. Le roi revint ensuite en Arménie, avec
toutes ses troupes, et durant le séjour qu'il y fit, il ne s'occupa
plus que de consommer la ruine de ce déplorable pays.
[Note 724: Au sujet de ce pays, voyez t. 1, p. 291, l. IV, § 65.--S.-M.]
[Note 725: _Deinde ne quid intemeratum perfidia præteriret, Sauromace
pulso, quem auctoritas Romana præfecit Iberiæ, Aspacuræ cuidam
potestatem ejusdem detulit gentis diademate addito, ut arbitrio se
monstraret insultare nostrorum._ Amm. Marc. l. 27, c. 12.--S.-M.]
[Note 726: Les Chroniques géorgiennes font mention d'un prince appelé
_Sourmag_ (Klaproth, Voyage en Georgie et dans le Caucase, en allem.
t. 2) p. 101). C'est évidemment le même nom que _Sauromacès_, mais
il ne peut s'appliquer au même prince; car, selon ces chroniques,
_Sourmag_, fut le second roi de la Georgie, et le successeur de
Pharnabaze fondateur de cet état, qui vivait plus de deux siècles
avant J.-C. L'histoire d'Arménie parle d'un certain _Sormag_, qui
fut patriarche vers le commencement du cinquième siècle. Ces deux
exemples font voir que ce nom était commun dans ces régions. Quant au
_Sauromacès_ d'Ammien Marcellin, il ne se retrouve pas dans les auteurs
orientaux.--S.-M.]
[Note 727: Ce que j'ai dit au sujet de _Sauromacès_ est tout-à-fait
applicable à _Aspacurès_: son nom se retrouve aussi dans les Chroniques
géorgiennes, mais il ne s'y rapporte pas à un même individu. Ces
chroniques le donnent sous la forme _Asphagour_ (Klaproth, Voy. en
Georg. et dans le Cauc. ed. All. t. 2, p. 131). Cet _Asphagour_ était
fils d'un certain _Mirdat_ (altération géorgienne de _Mithridate_ ou
_Mihirdat_), et il fut le dernier roi de la race de Pharnabaze. Il
monta sur le trône en l'an 262 de notre ère, et il fut détrôné par le
persan Mihran, qui fut le premier roi chrétien de la Georgie (voyez t.
1, p. 292, not. 2, liv. IV, § 65). L'histoire d'Arménie parle aussi
d'un certain _Aspourakès_, qui fut le deuxième successeur de S. Nersès
sur le trône patriarchal de l'Arménie.--S.-M.]
[Note latérale: LVIII.
[Ses cruautés en Arménie.]
[Faust. Byz. l. 4, c. 55-58.