Les Allemans, contraints d'abandonner le pays, ou d'en venir à une
action, avaient réuni toutes leurs forces; et pour couper le passage
à l'armée romaine, ils s'étaient postés sur une montagne escarpée,
qui n'était accessible que du côté du septentrion. Les Romains,
ayant planté en terre leurs enseignes, demandaient le signal de la
bataille, ils voulaient en arrivant monter aux ennemis; et malgré
la bonne discipline que l'empereur maintenait dans ses troupes, on
eut peine à les contenir. Sébastien fut placé à la descente de la
montagne vers le septentrion, avec ordre de faire main-basse sur les
Allemans, lorsqu'ils prendraient la fuite: Gratien fut laissé sous la
garde des Joviens, qui formaient la réserve. L'armée étant en ordre de
bataille, Valentinien parcourut les rangs; s'étant ensuite séparé de
ses officiers, sans leur communiquer ce qu'il allait faire, il prit
avec lui cinq ou six soldats de confiance; et pour n'être pas reconnu
des ennemis, il s'approcha, la tête nue, du pied de la montagne: son
dessein était de la reconnaître, et d'en considérer lui-même toutes les
approches, persuadé que le chemin découvert par ses coureurs n'était
pas le seul qui conduisît au sommet. C'était le caractère de ce prince,
de ne s'en rapporter qu'à ses propres yeux, et de se flatter d'être
toujours plus clairvoyant que les autres. Comme il traversait un
terrain qu'il ne connaissait pas, il s'engagea dans un marais, où il
allait être accablé par une troupe qui sortit d'une embuscade, si sa
force et celle de son cheval ne l'eût promptement tiré de ce mauvais
pas: il regagna son armée à toute bride, mais il fut si près de périr,
qu'il y perdit son casque garni d'or et de pierreries: son écuyer qui
le portait à ses côtés, fut enveloppé et tué par les Barbares[695].
[Note 695: _Galeam ejus cubicularius ferens auro lapillosque
distinctam, cum ipso tegmine penitus interiret, nec postea vivus
reperiretur aut interfectus._ Am. Marc. l. 27, c. 10.--S.-M.]
[Note latérale: XL.