Dès le commencement du règne de Julien, les Goths se voyant méprisés
par ce prince[675], avaient songé aux moyens de relever leur
réputation. Depuis sa mort la frontière était mal gardée; les soldats
romains, presque sans armes et sans habits, étaient aussi sans force
et sans courage. Leurs commandants en avaient congédié la plupart pour
profiter de leur solde. Les forteresses tombaient faute de réparations.
Cette négligence favorisait les entreprises des Goths. N'osant encore
faire une guerre ouverte, ils envoyaient des partis au-delà du fleuve,
et remportaient toujours un butin considérable. La petite Scythie était
la plus exposée à leurs incursions[676]. Le Danube, s'élargissant
vers son embouchure, inondait une grande étendue de terrain, qu'on ne
pouvait traverser à pied à cause de la profondeur de la vase, ni dans
des barques, parce que les eaux y étaient trop basses. Les Barbares
se servant de petits bateaux plats, venaient faire le dégât dans les
îles et sur les bords du fleuve; et ils étaient rembarqués et hors
d'insulte avant qu'on eût pu accourir au secours. On fut réduit à leur
payer des contributions, pour racheter la province de ces ravages.
Lorsqu'ils surent que Valens s'éloignait et qu'il prenait le chemin
de la Syrie, toute la nation se mit en mouvement, et l'empereur fut
obligé de détacher une grande partie de ses troupes, pour aller
défendre la frontière[677]. Soit que les Goths ne fussent pas encore
assez préparés, soit qu'ils voulussent laisser les Romains se ruiner
eux-mêmes par une guerre civile, ils se contentèrent alors d'envoyer à
Procope un secours de trois mille hommes[678]. Ceux-ci ayant appris la
défaite et la mort du tyran, lorsqu'ils marchaient pour le joindre,
reprirent le chemin de leur pays, pillant et ravageant tout sur leur
passage. Mais avant que d'avoir pu regagner les bords du Danube, ils
furent enveloppés, forcés malgré leur fierté à mettre bas les armes,
et distribués comme prisonniers de guerre dans plusieurs villes de la
Thrace.
[Note 675: Voyez ci-devant liv. XII, § 10, t. 2, p. 403.--S.-M.]
[Note 676: C'est le nom que l'on donnait à toute la partie de la
Mœsie, située entre les bouches du Danube, le mont Hémus et le
Pont-Euxin.--S.-M.]
[Note 677: Valens apprit alors, par les rapports de ses officiers,
que la nation des Goths, encore intacte, se préparait toute entière
à envahir la Thrace. _Valens.... docetur relationibus ducum, gentem
Gothorum, ea tempestate intactam ideoque sævissimam, conspirantem in
unum ad pervadenda parari collimitia Thraciarum._ Amm. Marc. l. 26, c.
6. L'historien se sert du mot _intactam_ en parlant de la nation des
Goths, parce qu'alors les forces de ce peuple n'avaient encore éprouvé
aucun affaiblissement; il n'en était pas de même quelques années après.
La guerre désavantageuse que les Goths avaient été obligés de soutenir
contre les Huns avait bien diminué leur puissance.--S.-M.]
[Note 678: Voyez ci-devant p. 246, note 1, et p. 250, note 1, liv. XVI,
§ 43 et 47.--S.-M.]
[Note latérale: XXXIV.
Valens refuse de rendre les prisonniers.
Amm. l. 27, c. 5.
Zos. l. 4, c. 10.