Grot. in proleg. ad hist. Goth.]

L'origine des Goths se perd, comme celle de toutes les nations

célèbres, dans la nuit de l'antiquité[665]. Leurs migrations et

leurs conquêtes sont cause que les anciens auteurs les ont confondus

avec les Scythes, les Sarmates, les Gètes et les Daces. Entre les

modernes, les plus habiles critiques se partagent à leur sujet en deux

sentiments. Suivant les uns, ils sont nés dans la Germanie, et ce

sont ceux que Tacite appelle Gothons, qui habitaient le territoire de

Dantzick, aux embouchures de la Vistule. Selon une autre opinion, plus

généralement reçue et qui me paraît mieux fondée, cet établissement

ne fut que leur seconde habitation. Plus de trois cents ans avant

l'ère chrétienne, ils étaient sortis de la Scandinavie, cette grande

péninsule qu'on a cru être une île jusque dans le sixième siècle, et

que les anciens ont appelée la source et la pépinière des nations. On

voit encore la trace de leur origine dans la Suède, dont une grande

province a conservé le nom de Gothie. Ils s'emparèrent d'abord de l'île

de Rugen, et de la côte méridionale et orientale de la mer Baltique,

jusque dans l'Esthonie. Les Rugiens, les Vandales, les Lombards, les

Hérules n'étaient que diverses peuplades des Goths, qui se séparèrent

du gros de la nation, et se firent en Germanie des établissements

particuliers. Ceux qui conservèrent le nom de Goths, quittèrent au

commencement du second siècle les bords de la Vistule; et ayant

traversé les vastes plaines de la Sarmatie, ils se fixèrent sur les

bords des Palus Méotides. Une partie d'entre eux, refusant de suivre

leurs compatriotes, demeurèrent à l'occident de la Vistule: on les

nomma Gépides, mot qui dans leur langue signifiait _paresseux_[666].

Ces Gépides, quelque temps après, vers le temps de Claude le Gothique,

après avoir vaincu les Bourguignons, s'avancèrent sur les bords du

Danube, où ils commencèrent à inquiéter les Romains.

[Note 665: Je n'entreprendrai pas d'expliquer les difficultés

nombreuses que présente un point d'histoire aussi compliqué, ni de

redresser tout ce qu'il y a d'inexact dans le texte de Lebeau; ce

serait m'écarter du plan que je me suis prescrit. Mon opinion sur cette

grande question sera donc exprimée avec toute la brièveté possible.

Lebeau s'est borné, comme il le devait, à exposer les systèmes admis de

son temps; depuis, des opinions nouvelles, des systèmes ingénieux, ont

été proposés, admis et rejetés, sans avancer beaucoup nos connaissances

sur le fond de la question. Deux systèmes principaux partagent les

savants: les uns adoptent le récit de Jornandès, historien Goth et

évêque de Ravenne au 6e siècle, et regardent les Goths comme un

peuple sorti de la Scandinavie. Les autres traitant Jornandès de

romancier et d'imposteur, vont rechercher en Asie l'origine des Goths,

et ils l'y placent à une époque plus ou moins ancienne. La vérité

n'est, selon moi, ni dans l'une ni dans l'autre de ces opinions, ou

peut-être est-elle dans toutes les deux; il suffit, pour les concilier,

de leur ôter ce qu'elles ont d'absolu: elles se prêtent alors un

mutuel appui; une multitude de renseignements précieux, et regardés

comme fort douteux, acquièrent alors un haut degré d'importance et

de certitude. Je m'explique. Il est constant pour moi que les Goths,

fixés, au quatrième siècle, sur les rives du Danube et du Borysthène,

sont les Gètes que les anciens plaçaient dans les mêmes régions. Les

auteurs contemporains des premières irruptions des Goths ne laissent

aucun doute sur ce point; ils emploient indifféremment les deux noms,

et, de plus, ils remarquent que les peuples nommés Gètes par les

Grecs et les Romains s'appelaient eux-mêmes Goths. Cela étant, il est

impossible de méconnaître l'identité de ces deux noms, avec celui des

Scythes; il n'en diffère que par une _prosthèse_ familière aux Grecs.

Ces trois noms indiquent trois grandes périodes de l'existence des

Goths, qui nous reportent jusqu'à la plus haute antiquité, et font

voir cette nation maîtresse dès lors de l'Europe orientale et d'une

grande partie de l'Asie, lançant au loin de nombreuses colonies.

Ces colonies, renouvelées en divers temps couvrirent toutes les

parties de l'Europe à une époque fort reculée, la Scandinavie comme

les autres. Voilà ce qu'il y a de vrai, selon moi, dans le système

qui trouve, dans l'Europe orientale, l'origine des Goths, _comme

nation_. Quoique ce fait me paraisse incontestable, ce n'est pas,

je pense, une raison suffisante pour rejeter les renseignements qui

nous ont été conservés par Jornandès. Une multitude d'indications

nous prouvent la véracité de cet auteur. En racontant l'origine des

Goths, qu'il place dans la Scandinavie, il décrit ce pays de manière

à faire voir qu'il le connaissait bien. C'est une considération

remarquable et tout à l'avantage de Jornandès. Où Jornandès aurait-il

puisé des renseignements si exacts sur une contrée si éloignée et

aussi mal connue des Grecs et des Romains, si ce n'est chez les Goths,

toujours en relation avec la Scandinavie. On a dit et on a répété, que

c'était sur la seule autorité de Jornandès qu'on avait placé dans la

Scandinavie l'origine des Goths; c'est une erreur ou une supposition

gratuite. Procope, qui écrivait à la même époque, ou peut-être même

avant Jornandès, ne montre guère moins d'exactitude dans ce qu'il dit

de la Scandinavie; ses renseignements sont conformes, mais non pareils

à ceux que fournit Jornandès; ce qui prouve qu'il ne l'a pas copié. Il

ne pouvait acquérir des notions aussi justes que chez des peuples en

rapport avec la Scandinavie, comme les Goths y étaient alors. Il est

facile de se convaincre, en comparant ces auteurs, que tous deux ils

ont puisé aux mêmes sources, et qu'ils nous ont transmis une opinion

généralement répandue chez les Grecs et les Romains, qui la tenaient

sans aucun doute des Goths eux-mêmes, que ces conquérants venaient de

la Scandinavie. Les traditions que Paul Diacre a recueillies un peu

plus tard sur les Lombards, sont parfaitement d'accord avec Jornandès

et Procope. On pourrait encore y ajouter. Pour concilier deux systèmes

aussi opposés, il suffit de remarquer que Jornandès a confondu deux

faits bien distincts. L'origine première des Goths ou Gètes, qui, étant

les mêmes que les Scythes, doit se rechercher dans l'Europe orientale,

et l'origine particulière des rois et des princes qui gouvernaient de

son temps les tribus des Visigoths et des Ostrogoths. Pour en être

convaincu, il suffit de remarquer que Jornandès a placé la sortie des

Goths de la Scandinavie, avant la guerre que les Scythes soutinrent

contre le roi d'Égypte, Vexoris, guerre que Justin place long-temps

avant Ninus. Il est facile de concevoir que, si les connaissances de

Jornandès sur la Scandinavie remontaient si loin, elles ne seraient

pas si exactes, et que les Goths n'eussent pas conservé des souvenirs

si précis, ni des relations aussi intimes et aussi fréquentes avec un

pays si éloigné. Seulement il faut admettre qu'au temps de Jornandès

l'émigration des tribus qui donnèrent des rois aux Goths était déjà

assez ancienne, pour qu'on ait pu confondre ces deux événements. La

généalogie des Amales, rapportée par cet historien, semble indiquer

que le passage de la mer Baltique était arrivé vers le premier siècle

de notre ère. Il faut aussi remarquer que, selon le même auteur, le

premier des rois Goths, qui franchit cette mer, la passa avec trois

vaisseaux; encore y en avait-il un qui portait les Gépides, qui

formèrent une nation distinguée des Goths. On conçoit qu'il aurait

fallu une flotte plus considérable pour transporter une nation, quelque

petite qu'on la suppose. Qui ne voit dans ce roi des Goths, et dans

ses compagnons des aventuriers semblables à ces Scandinaves, qui, au

neuvième siècle, fondèrent les souverainetés russes de Novogorod et

de Kiow, ou pareils encore à ceux qui allaient s'enrôler, sous le

nom de Varangues, dans la garde des empereurs de Constantinople. La

même chose a pu se faire et s'est faite réellement quelques siècles

auparavant. Pour peu qu'on lise avec attention l'histoire des Barbares

qui renversèrent l'empire romain, il est facile de reconnaître un

grand mouvement, qui, depuis le premier jusqu'au quatrième siècle

de notre ère, portait de nombreuses émigrations de peuplades ou de

guerriers de la Baltique aux rives du Danube, à travers les plaines

de la Pologne. C'est ainsi que les Bourguignons, les Lombards, les

Hérules et beaucoup d'autres s'avancèrent vers le midi; c'est de la

même façon que les deux races royales des Amales et des Balthes, qui

commandaient les Ostrogoths et les Visigoths, étaient venues avec un

certain nombre de guerriers se joindre aux Goths ou Gètes du Danube,

laissés sans souverains, par la retraite des armées d'Aurélien au midi

de ce fleuve, quand cet empereur se décida à abandonner les conquêtes

de Trajan.--S.-M.]

[Note 666: C'est Jornandès qui donne cette étymologie. _Nam_, dit-il,

_linguâ eorum pigra, Gepanta dicitur_. Jorn. de reb. Get. c. 17.--S.-M.]

[Note latérale: XXX.

Histoire du Bas-Empire. Tome 03 · 第 236 / 354 题