L'empereur était en chemin pour se rendre à Trèves[626], lorsqu'il
apprit que les Barbares qui habitaient la partie septentrionale de la
Grande-Bretagne, étaient sortis de leurs limites, qu'ils portaient
partout le fer et le feu, qu'ils avaient tué le comte Nectaride qui
commandait sur la côte maritime[627], et surpris dans une embuscade
le général Fullofaude: il fit sur-le-champ partir Sévère comte des
domestiques; mais l'ayant presque aussitôt rappelé, il y envoya
Jovinus, qui manda[628] à l'empereur que le péril était plus grand
qu'il ne pensait, et que la province était perdue, si l'on n'y faisait
passer au plus tôt une nombreuse armée. Toutes les nouvelles qui
venaient de cette île, confirmaient ce rapport. Pour remédier à ces
désordres, Valentinien jeta les yeux sur un officier déjà connu par
ses services[629]. Il s'appelait Théodose, Espagnol de naissance[630],
et d'une famille illustre. Sa valeur, jointe à une longue expérience,
était encore relevée par sa bonne mine, par une éloquence vive et
militaire, et par une noble modestie. Dès qu'il eut la commission
de l'empereur, il se vit à la tête d'une brave jeunesse, qui
s'empressait à servir sous ses ordres[631]. L'activité était une des
qualités de Théodose: il arrive à Boulogne [_Bononia_], et passe sans
danger à _Rutupias_, le port le plus proche de la Grande-Bretagne.
Quatre cohortes des plus renommées y abordent à sa suite: c'étaient
les Bataves, les Hérules, les Joviens, et ceux qu'on appelait les
_Vainqueurs_[632]. Il marche aussitôt vers Londres [_Lundinium_],
ville ancienne[633] et dès lors capitale du pays. Comme il avait
divisé son armée en plusieurs corps séparés, il rencontra en chemin
diverses troupes d'ennemis qui ravageaient la campagne, et emmenaient
avec eux grand nombre d'hommes et de bestiaux. Il tombe sur eux, les
met en fuite, enlève leur butin, et le rend aux habitants, qui lui en
abandonnèrent volontiers une partie pour récompenser la bravoure de
ses soldats. Il entre ensuite comme en triomphe dans Londres. Cette
ville auparavant remplie d'alarmes, et qui ne s'attendait pas à un
secours si prompt et si efficace, reçut avec joie son libérateur.
Théodose s'y instruisit de l'état de la province: il apprit que les
Pictes, qui se divisaient en deux peuples, les Calédoniens et les
Vecturions, s'étaient joints aux Scots venus d'Hibernie[634], et aux
Attacottes, autre nation très-belliqueuse[635]; et que tous ces
Barbares, dispersés par pelotons, embrassaient dans leurs ravages une
grande étendue de pays[636]. Théodose sentait tout l'avantage que
des troupes réglées avaient sur des brigands indisciplinés; mais il
n'était pas question de bataille rangée: pour venir à bout de joindre
et de battre ces ennemis, il lui fallait partager son armée en un
grand nombre de petits corps, qui se répandissent au loin; et il
avait besoin de beaucoup de troupes. Il fit publier une amnistie en
faveur des déserteurs qui reviendraient à leur drapeau, et rappela les
vieux soldats, qui ayant eu leur congé, s'étaient dispersés dans le
pays. En même temps pour l'aider dans cette expédition, il demanda à
l'empereur, Dulcitius, officier d'une capacité reconnue[637]; et pour
assurer ensuite le repos de la province par un sage gouvernement, il
pria qu'on lui envoyât Civilis, en qualité de vicaire des préfets[638]:
c'était un homme d'un caractère vif et ardent; mais plein de droiture
et de justice. Après avoir pris ces prudentes précautions, il partit
de Londres avec une armée considérablement augmentée, et vint à bout
de délivrer le pays, prévenant partout les ennemis, leur dressant des
embuscades à tous les passages, les enveloppant et taillant en pièces
leurs partis les uns après les autres. Ce qui assurait le plus ses
succès, c'est qu'étant infatigable, il se trouvait partout, payant
lui-même de sa personne, et que dans toutes les opérations militaires,
il ne commandait rien dont il ne donnât l'exemple. Ayant donc rechassé
les Barbares dans leurs forêts et leurs montagnes[639], il rétablit
les villes et les forteresses; il garnit de troupes les frontières, et
rendit à ce pays désolé par tant de ravages une tranquillité durable.
La Grande-Bretagne était divisée en quatre provinces[640]: des pays
reconquis sur les Barbares il en forma une cinquième; et pour honorer
la famille de l'empereur, il lui donna le nom de _Valentia_. C'est
l'Écosse méridionale: elle fut ensuite gouvernée par un consulaire[641].
[Note 626: Après l'élévation de Gratien, Valentinien était retourné à
Rheims, où il se trouvait le 8 octobre; mais il en était bientôt après
parti pour Trèves, d'où il rendit une loi le 13 octobre. Il paraît par
ses autres lois qu'il séjourna dans cette ville le reste de l'année et
le commencement de l'année suivante.--S.-M.]
[Note 627: On apprend par la Notice de l'Empire que le gouverneur
de cette côte portait le titre de _Comes Littoris Saxonici per
Britannias_. Toute la côte orientale de l'Angleterre devait aux ravages
des Saxons, le nom de _rivage Saxonique_.--S.-M.]
[Note 628: Il lui dépêcha pour cet objet un officier qu'Ammien
Marcellin, l. 27, c. 8, appelle Provertuide.--S.-M.]
[Note 629: _Officiis Martiis felicissimè cognitus._ Amm. Marc. l. 27,
c. 8. On ignore quand et comment Théodose s'était distingué par ses
exploits militaires.--S.-M.]
[Note 630: _Tibi mater Hispania est_, dit Pacatus, dans le panégyrique
de l'empereur Théodose, fils de ce général, § 4.--S.-M.]
[Note 631: _Adscita animosa legionum et cohortium pube._ Amm. Marc. l.
27, c. 8.--S.-M.]
[Note 632: _Unde cum consecuti Batavi venissent, et Heruli, Joviique et
Victores, fidentes viribus numeri._ Amm. Marcell. l. 27, c. 8.--S.-M.]
[Note 633: _Vetus oppidum_, elle portait aussi à cette époque le
nom d'_Augusta; quod Augustam posteritas appellavit_, ajoute Ammien
Marcellin, l. 27, c. 8. Ailleurs, l. 28, c. 3, il dit _Augusta, quam
veteres appellavere Lundinium_.--S.-M.]
[Note 634: Ces Scots, qui ont fini par donner leur nom à toute l'Écosse
(_Scotland_), étaient les ancêtres des peuples qui habitent encore les
montagnes de la partie occidentale de ce pays, où ils ont conservé
une grande partie de leurs anciens usages et leur antique idiome, qui
n'est qu'un dialecte de la langue irlandaise. On voit par le témoignage
de Bède dans son histoire ecclésiastique, qu'ils portaient alors le
nom de _Dalreudini_. Ce qui est la même chose que le nom national de
_Dalriad_, qui distinguait la plus illustre de leurs tribus. Selon
Pinkerton, dans ses recherches sur l'histoire de l'Écosse (_An Inquiry
into the history of Scotland_, 2e édit. Londres, 1814, 2 vol. in-8º),
ce nom doit s'appliquer particulièrement aux peuples, qui furent
appelés par les Romains _Attacotti_, et dont il sera question dans la
note suivante.--S.-M.]
[Note 635: _Illud tamen sufficiet dici, quὸd eo tempore Picti in
duas gentes divisi, Dicalidonas et Vecturiones, itidemque Attacotti
bellicosa hominum natio, et Scotti, per diversa vagantes multa
populabantur._ Amm. Marc. l. 27, c. 8. La Notice de l'empire nous
apprend que la belliqueuse nation des Attacottes, fournissait des
troupes auxiliaires aux Romains; elle fait connaître trois corps de
troupes qui appartenaient à ce peuple, les _Attacotti seniores_,
les _Attacotti juniores_, et les _Honoriani Attacotti juniores_. S.
Jérôme qui avait vu des _Attacotti_ dans la Gaule, rapporte qu'ils
étaient anthropophages. _Cùm ipse adolescentulus_, dit-il, _in Gallia
viderim Attacottos, gentem britannicam, humanis vesci carnibus; et
cum per silvas porcorum greges et armentorum pecudumque reperiant,
pastorum nates et fæminarum papillas solere abscindere, et has solas
ciborum delicias arbitrari!_ Hieron. adv. Jovin. l. 2, § 5, t. 2, p.
335.--S.-M.]
[Note 636: On voit par ce que dit Ammien Marcellin, qu'outre la mission
de chasser les Barbares venus du nord qui ravageaient l'intérieur
de l'Angleterre, ce général était encore chargé de repousser ceux
qui infestaient les rivages de ce pays. C'étaient les Saxons et les
Francs, qui ravageaient aussi les côtes de la Gaule. _Gallicanos vero
tractus Franci et Saxones iisdem confines, quo quisque erumpere potuit
terrâ vel mari, prædis acerbis incendiisque, et captivorum funeribus
hominum violabant._ Amm. Marc., l. 27, c. 8. La répression de ces
peuples est racontée ci-après dans le paragraphe 20. On apprend d'un
passage d'Eutrope relatif à Carausius qui se rendit indépendant dans
l'Angleterre du temps de Dioclétien, que déja à cette époque les Saxons
et les Francs ravageaient les côtes de la Belgique et de l'Armorique.
_Tractum_, dit-il, l. 9, _Belgicæ et Armoricæ.... quod Franci et
Saxones infestabant_.--S.-M.]
[Note 637: _Dulcitium ducem scientiâ rei militaris insignem._ Amm.
Marc. l. 27, c. 8.--S.-M.]
[Note 638: _Civilem nomine recturum Britannias pro præfectis ad se
poposcerat mitti, virum acrioris ingenii, sed justi tenacem et recti._
Amm. Marc. l. 27, c. 8.--S.-M.]
[Note 639: Ou plutôt jusque dans leurs marais, comme le dit Pacatus,
le panégyriste de son fils, c. 5: _redactum ad paludes suas Scotum
loquar_. Euménius, dans son panégyrique de Constantin, c. 7, parle
aussi des marais et des forêts des Calédoniens et des autres Pictes,
_Dicalidonum aliorumque Pictorum silvas et paludes_.--S.-M.]
[Note 640: Cet quatre provinces s'appelaient _Maxima Cæsariensis,
Flavia Cæsariensis, Britannia prima et secunda_.--S.-M.]
[Note 641: C'est ce que nous apprend la _Notice de l'empire_, rédigée
sous le règne de Théodose le jeune. Ces cinq provinces obéissaient à un
officier supérieur, vicaire du préfet du prétoire, qui résidait dans
les Gaules.--S.-M.]
[Note latérale: XIX.
Conspiration de Valentinus étouffée.
Amm. l. 28, c. 3.
[Hieron. chron.]