Le rétablissement de l'empereur fit avorter tous ces projets. Ayant
enfin recouvré la santé vers le mois d'août, il se rendit dans la ville
d'Amiens [_Samarobriva_][620]. Le danger qu'il venait de courir, et
les sollicitations de sa belle-mère et de sa femme le déterminèrent à
nommer Auguste son fils Gratien[621]. Après avoir disposé les esprits
à seconder ses intentions, il assembla ses soldats le 24 août dans
une plaine aux portes de la ville; et étant monté sur un tribunal,
environné des grands de sa cour, il prit par la main le jeune prince,
et le présentant aux troupes: «C'est vous, dit-il, braves soldats, qui
m'avez choisi par préférence à tant d'illustres capitaines: vous avez
droit de prendre part à mes délibérations, et la tendresse paternelle
attend aujourd'hui vos suffrages. Le souverain maître des empereurs
et des empires, le protecteur de la puissance romaine qu'il rendra
immortelle, m'inspire les plus belles espérances; et un projet que je
n'ai conçu que pour votre sûreté, ne peut manquer de vous plaire. C'est
sur cette double confiance que j'ai formé le dessein d'associer mon
fils à l'empire. Vous le voyez depuis long-temps entre vos enfants,
et vous l'aimez comme un gage précieux de la tranquillité publique.
Il est temps qu'il en devienne l'appui; il est vrai qu'il n'est pas
né comme nous dans les travaux, qu'il n'est pas endurci dans les
fatigues de la guerre. Son âge ne l'en rend pas encore capable; mais
son heureux naturel ne dément pas la gloire de son aïeul, et si je
ne suis pas abusé par mon amour pour lui et par le désir ardent de
votre félicité, voici ce que ses inclinations naissantes me promettent
pour la prospérité de l'empire: cultivé par l'étude des lettres, il
saura bientôt peser dans une juste balance les bonnes et les mauvaises
actions; il fera sentir au mérite qu'il en connaît le prix; il entendra
la voix de la gloire; il y courra avec ardeur: vos aigles et vos
enseignes composeront son cortège ordinaire. Il saura supporter les
incommodités des saisons, la faim, la soif, les longues veilles; il
combattra, il exposera sa vie pour le salut des siens; et, rempli des
sentiments de son père, il chérira l'état comme sa famille». L'ardeur
des soldats interrompit l'empereur: chacun semblait partager avec
Valentinien la tendresse paternelle; chacun voulait prévenir ses
camarades par les témoignages de son amour. Ils proclamèrent tout d'une
voix Gratien Auguste.
[Note 620: Valentinien passa la plus grande partie de cette année à
Rheims, on le voit par ses lois, qui jusqu'au 5 de juin sont datées de
cette ville. Le 6 août il était à _Nemasiæ_, qu'on croit être un lieu
appelé à présent Nemay, et qui n'est pas éloigné de Rheims. Une loi du
18 du même mois nous fait voir qu'il était alors à Amiens. C'est sans
doute la maladie grave qu'il éprouva en cette année qui le retint si
long-temps à Rheims ou dans ses environs.--S.-M.]
[Note 621: _Gratianum filium, nec dum plene puberem, hortatu socrus et
uxoris Augustum creavit._ Aur. Vict. epit. p. 229.--S.-M.]
[Note latérale: XVI.