Mos. Chor. l. 3, c. 35.]]

--[Aussitôt après Sapor fit partir pour achever la conquête de

l'Arménie deux armées commandées par les généraux Zik et Caren. Ces

officiers étaient sous les ordres des deux apostats, Méroujan et Vahan

le Mamigonien, qui, pour satisfaire leur haine contre leur patrie et

le christianisme, détruisirent tout sur leur passage. Pharandsem,

enfermée dans la forteresse d'Artogérassa avec onze mille guerriers

d'élite, y bravait tous les efforts des ennemis. Ce fort, situé sur un

roc escarpé, était d'un trop difficile accès pour qu'il fût possible

d'en entreprendre régulièrement le siége. On y laissa un corps pour

le bloquer, et les armées persannes se répandirent dans l'intérieur

du royaume; on passa l'Araxes et on vint attaquer la grande ville

d'Artaxate[597]; elle fut prise, ses murailles renversées; on y fit

un butin immense et une grande quantité de prisonniers. Neuf mille

maisons juives y furent brûlées. Leurs habitants descendaient des

captifs juifs emmenés autrefois de Palestine par Tigrane le Grand: leur

postérité s'était fort multipliée en Arménie[598]; beaucoup d'entre eux

avaient été convertis au christianisme par saint Grégoire, l'apôtre de

l'Arménie. En outre, quarante mille autres maisons, les unes en pierre,

les autres en bois, qui étaient occupées par des Arméniens[599], furent

brûlées, tous les édifices publics furent renversés de fond en comble,

on n'y laissa pas pierre sur pierre. Enfin, vide d'habitants, il ne

resta plus que les décombres de cette antique métropole de l'Arménie,

fondée par le Carthaginois Hannibal[600]. Les Persans marchèrent de là

vers la ville royale de Vagharschabad[601], qui se trouvait aussi au

nord de l'Araxes, non loin des lieux où fut bâtie depuis Edchmiadzin,

qui est actuellement la résidence des patriarches de la grande

Arménie[602]; elle ne fut pas mieux traitée: on y détruisit dix-neuf

mille maisons; tout ce que l'épée épargna, hommes, femmes et enfants,

fut mis en captivité. On enleva tous les châteaux fortifiés qui se

trouvaient dans les environs; et on passa l'Araxes pour se diriger

vers la grande ville d'Erovantaschad[603], cette belle résidence des

princes de la race de Camsar, qui avait été depuis peu usurpée par

Arsace[604]. On y détruisit vingt mille maisons arméniennes et trente

mille maisons juives. Les ennemis se portèrent ensuite vers le centre

de l'Arménie; ils entrèrent dans le canton de Pagrévant[605], où ils

attaquèrent Zaréhavan[606], cité royale, qui contenait cinq mille

maisons arméniennes et huit mille maisons juives[607]; ils y commirent

les mêmes horreurs. Zaréschad, dans le canton d'Alihovid[608], qui

était dans le voisinage et renfermait quatorze mille maisons juives et

dix mille maisons arméniennes, subit le même sort. L'armée poursuivant

sa marche, dévasta les rivages du lac de Van et pénétra jusqu'à la

ville, célèbre chez les Arméniens par le nom et les monuments de

Sémiramis[609]; elle ne fut pas traitée avec moins de rigueur: on y

brûla cinq mille maisons arméniennes et dix mille maisons juives. Les

Persans terminèrent le cours de leurs dévastations par la ville de

Nakhdjavan[610], qui existe encore avec le même nom; elle avait alors

deux mille maisons arméniennes et seize mille maisons juives. C'est

là qu'ils déposèrent tout leur butin et leurs captifs, en attendant

qu'ils fussent conduits en Perse[611]. En lisant dans les auteurs

originaux le récit des ravages que les Persans commirent en Arménie,

on est étonné de la population nombreuse que renfermait alors ce

royaume, et de la grande quantité de Juifs qu'il contenait. Cette

dernière indication est d'accord au reste, avec d'autres renseignements

qui nous apprennent que dans les premiers siècles de notre ère, il

se trouvait une multitude d'Israélites dans les régions arrosées par

l'Euphrate et le Tigre, limitrophes de l'Arménie et de la Perse. Ils

y étaient si puissants, que dans plusieurs lieux ils avaient des

princes de leur nation et de leur religion. Ils attirèrent même sur

eux les armes des Romains, contre lesquels ils soutinrent des guerres

non moins opiniâtres, que celles qui avaient amené la destruction

de leur nation par Titus[612]. Cependant personne ne se présentait

pour résister au vainqueur. L'Arménie, privée de son roi et de son

connétable, n'avait plus de défenseurs. Tous les dynastes, frappés de

terreur, abandonnaient leurs femmes, leurs enfants et leurs richesses à

la discrétion des Persans, et s'empressaient de chercher un asile dans

l'empire romain, tandis que les plus braves se retiraient dans leurs

meilleures forteresses ou dans les lieux les plus sauvages et les plus

inaccessibles. Parmi ces derniers, on remarquait le brave Mouschegh,

fils du connétable, impatient de venger la mort de son père et les

malheurs de sa patrie. Malgré tant de succès, la conquête de l'Arménie

n'était pas achevée[613]; la dernière espérance du royaume était

renfermée dans les remparts d'Artogérassa, et l'intrépide Pharandsem

n'était pas disposée à ouvrir la place aux Persans. Non contente de

s'y défendre, elle ne cessait, soit par ses envoyés, soit au moyen des

seigneurs fugitifs, de presser les secours des Romains[614]; mais les

deux empereurs étaient trop occupés, en Orient, et en Occident, pour

avoir le temps de songer à la triste Arménie[615].--S.-M.

[Note 597: Ammien Marcellin fait aussi mention, l. 25, c. 7, de la

conquête d'Artaxate par les Persans... _et Artaxata inter dissensiones

et turbamenta raperent Parthi_. Cette ville, nommée _Artaxata_ ou

_Artaxiasata_ par les auteurs anciens, était appelée par les Arméniens

_Ardaschad_ ou _Artaschat_. Elle est ruinée depuis long-temps. On

trouve encore sur son emplacement le village d'Ardaschir ou Ardaschar.

Les restes de cette antique métropole de l'Arménie ont été visités par

Chardin et tout récemment par le voyageur Sir Robert Ker Porter, qui en

a donné une description assez étendue (_Travels in Georgia, Persia and

Babylonia_, etc., t. 1, p. 203-206, et t. 2, p. 619); il a dressé même

un plan de ses ruines qui paraissent encore fort considérables. On peut

consulter au sujet de cette ville mes _Mémoires histor. et géogr. sur

l'Arménie_, t. 1, p. 117. Ce que j'avais dit dans cet ouvrage sur la

position de cette ville s'est trouvé confirmé par les observations d'un

voyageur anglais.--S.-M.]

[Note 598: Moïse de Khoren raconte, l. 2, c. 18, comment ces Juifs

avaient été emmenés captifs par Bazaphran, on Barzaphranes, prince

des Rheschdouniens et général des armées combinées des Parthes et des

Arméniens, sous le règne de Tigrane.--S.-M.]

[Note 599: Ces indications, si elles ne sont pas suspectes d'un peu

d'exagération, sembleraient donner à la ville d'Artaxate une population

de trois cent mille habitants. On verra aussi d'après les autres

renseignements fournis par Faustus de Byzance que proportionnellement

les autres villes de l'Arménie ne devaient pas être moins

peuplées.--S.-M.]

[Note 600: C'est Strabon qui nous apprend, l. XI, p. 528, ce fait,

qu'Hannibal fonda cette ville pour Artaxias, prince contemporain

d'Antiochus le Grand, roi de Syrie, et qui occupa le trône d'Arménie

avant les Arsacides. Ἀρτάξατὰ, ἥν (πόλιν) καὶ Ἀρταξιάσατα καλοῦσιν

Ἀννίβα κτίσαντος Ἀρταξίᾳ τῷ βασιλεῖ, ἐπὶ τῷ Ἀράξῃ. _Artaxata_, n'était

pas précisément sur l'Araxes, mais non loin de ce fleuve. Son nom

d'_Artaxiasata_, dont celui d'_Artaxata_ n'est qu'une contraction,

signifie, en Arménien, _la ville d'Artaxias_. Plutarque (_in vit.

Lucull._ p. 513), donne quelques détails de plus sur la fondation

d'Artaxate par les conseils d'Hannibal.--S.-M.]

[Note 601: Cette ville s'était nommée successivement

_Artimed-khaghakh_, c'est-à-dire, _la ville de Diane_; _Vardgisi-avan_,

ou _le bourg de Vardgès_, du nom d'un parent d'Evovant Ier, ancien

roi d'Arménie, puis _Nora-khaghakh_, c'est-à-dire _la nouvelle ville_:

ce nom se retrouve dans Dion Cassius (l. 71, t. 2, p. 1201, ed.

Reimar), qui l'a traduit en grec par les mots, ἡ καίνη πόλις. Pour

celui de _Vagharschabad_, elle le devait à un roi d'Arménie appelé

_Vagharsch_, qui vivait au 2e siècle de notre ère. Voyez au sujet de

cette ville mes _Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie_,

t. 1, p. 115.--S.-M.]

[Note 602: Voyez au sujet de ce lieu, mes _Mém. histor. et géogr. sur

l'Arménie_, t. 1, p. 115.--S.-M.]

[Note 603: J'ai donné de grands détails sur cette ville, dans le même

ouvrage, t. 1, p. 120 et 121. Voyez aussi ci-devant, t. 2, p. 241, note

1.--S.-M.]

[Note 604: Voyez t. 2, p. 240 et 241, l. X, § 22.--S.-M.]

[Note 605: Voyez t. 2, p. 224, note 1, l. X. § 11.--S.-M.]

[Note 606: Cette ville est nommée par Ptolémée (l. 5, c. 13) _Zaruana_.

J'en ai parlé en détail dans mes _Mémoires histor. et géogr. sur

l'Arménie_, t. 1, p. 125.--S.-M.]

[Note 607: Voyez ci-devant, t. 2, p. 230, note 1, l. X, § 13. Voyez

aussi mes _Mém. histor. et géogr. sur l'Arménie_, t. 1, p. 106.--S.-M.]

[Note 608: Ce canton, dont le nom signifie _vallée de sel_ ou _vallée

salée_, et dont il était redevable sans doute à quelques circonstances

naturelles, était compris dans la grande province arménienne du

Douroupéran; il n'était pas très-éloigné du lac de Van du côté du

nord-ouest.--S.-M.]

[Note 609: Il s'agit ici de la ville de _Van_, située au sud-est du

lac qui porte son nom. Elle est encore puissante et peuplée, et le

chef-lieu d'un pachalik qui comprend la plus grande partie de l'Arménie

turque. A l'époque dont il s'agit cette ville portait déja le nom de

Van, et elle appartenait aux princes de la race des Rheschdouniens.

Elle avait été appelée dans l'origine _la ville de Sémiramis_; en

arménien, _Schamiramakerd_. Elle avait été fondée par la reine

d'Assyrie, femme de Ninus, quand elle fit la conquête de l'Arménie,

environ vingt siècles avant notre ère. Cette princesse y fit construire

de magnifiques monuments qui s'y voyaient encore long-temps après, au

rapport de Moïse de Khoren, l. 1, c. 15. Les auteurs arméniens parlent

de ruines considérables qui se trouvent dans le voisinage de cette

ville, et sur lesquelles on remarque des inscriptions en caractères

inconnus. Le nom de Sémiramis ne s'est pas encore perdu tout-à-fait

dans ces régions, car on y fait mention d'un torrent qui se jette

dans le lac de Van, et qui s'appelle _Schamirama-arhou_, c'est-à-dire

le _torrent de Sémiramis_. Pour de plus amples détails, voyez mes

_Mémoires histor. et géogr. sur l'Arménie_, t. 1, p. 137-140.--S.-M.]

[Note 610: Cette ville mentionnée dans Ptolémée, l. 5, c. 13, sous

le nom de _Naxuana_, est appelée par les Arméniens _Nakhdjavan_,

_Nakhdchovan_, _Nakhtchovan_, et par les Arabes _Naschouy_ et

_Nakdjewan_; on la nomme actuellement _Nakhtchéwan_. On la trouve

au nord de l'Araxes; elle est encore grande et peuplée. J'ai parlé

fort au long de ce qui concerne son histoire et ses antiquités, et en

particulier de sa population juive, dans mes _Mém. histor. et géogr.

sur l'Arménie_, t. 2, p. 126, 131, 132, 267 et 268.--S.-M.]

[Note 611: On sait par un grand nombre de passages des auteurs

anciens que l'usage des rois de Perse était d'emmener avec eux et de

transporter dans leur royaume les habitants des villes dont leurs

armées se rendaient maîtresses de vive force. Tout le monde connaît

l'exemple des habitants d'Erétrie en Eubée, transportés dans la

Susiane, par les généraux de Darius, fils d'Hystaspe, qui furent

vaincus à Marathon par les Athéniens. On pourrait y ajouter beaucoup

d'autres translations exécutées de même par les ordres des rois

de Perse. Nous avons vu ci-devant, t. 2, p. 342-344, l. XI, § 20,

l'enlèvement des habitants de Bézabde en Mésopotamie. Nous verrons de

même les habitants d'Antioche, de Jérusalem et de beaucoup d'autres

villes conquises par les Perses, transplantés dans l'intérieur du

royaume par les ordres des deux Chosroès.--S.-M.]

[Note 612: Dans un ouvrage sur l'époque de la naissance et de la mort

de J. C. que je compte bientôt livrer à l'impression, je donnerai

des détails circonstanciés sur l'histoire des Juifs établis dans les

régions situées au-delà de l'Euphrate.--S.-M.]

[Note 613: Il paraîtrait d'après ce que dit Ammien Marcellin, l. 25,

c. 7, que les Persans conquirent alors la plus grande partie, _maximum

latus_, de l'Arménie, toute cette portion qui était voisine de la

Médie, _Medis conterminans_, mais non pas la totalité du royaume.

Ce qu'il dit à ce sujet est fort clair. _Postea contigit, ut vivus

caperetur Arsaces et Armeniæ maximum latus Medis conterminans, et

Artaxata inter dissensiones et turbamenta raperent Parthi._ En

effet, Faustus de Byzance, qui nomme, l. 4, c. 55, un grand nombre

de villes prises à cette époque par les Persans, ne fait mention

que de villes situées dans l'Arménie centrale, ou limitrophes de la

Médie. Il ne parle ni des places, ni des cantons de l'Arménie voisins

de l'Euphrate et de l'empire. Ce fut sans doute là que les princes

arméniens rassemblèrent les forces qui se joignirent ensuite aux

Romains pour chasser les Persans. Zosime dit aussi, l. 3, c. 31, que

les Persans firent la conquête de la plus grande partie de l'Arménie,

n'en laissant aux Romains qu'une très-petite portion. Προσαφείλοντο δὲ

καὶ Ἀρμενίας τὸ πολὺ μέρος οἱ Πέρσαι, βραχύ τι ταύτης Ῥωμαίοις ἔχειν

ἐνδόντες. L'historien grec veut sans doute désigner par là tous les

cantons de l'Arménie occidentale, qui ne furent pas envahis par les

Persans.--S.-M.]

[Note 614: Indépendamment des instances de la reine, les Romains

étaient encore pressés par le prince Mouschegh fils de Vasag et par

le patriarche Nersès, qui se rendirent eux-mêmes sur le territoire

de l'empire, pour obtenir plus promptement les secours qu'ils

sollicitaient.--S.-M.]

[Note 615: Tous les faits que j'ai racontés depuis le § 3, n'occupent

qu'une vingtaine de lignes dans le texte de Lebeau, elles font partie

du § 32, de son livre XVIII. Elles ne suffisent pas pour instruire

de toutes les révolutions arrivées à cette époque en Orient. Mais

Lebeau ne pouvait faire mieux, ne connaissant toute cette partie de

l'histoire que par ce qu'en raconte Ammien Marcellin; c'est pourquoi il

n'offre pas plus de détails que l'auteur latin. Tout ce que celui-ci

rapporte est exact; mais, comme il ne parle qu'en passant de l'histoire

d'Arménie, sa concision le rend nécessairement obscur, et il n'est pas

étonnant qu'il ait induit en erreur ceux qui ont voulu se servir de

son récit. A l'exemple de Tillemont (_Hist. des Emp._, t. 4, Valens,

art. 12, not. 11 et 12), Lebeau a placé tous ces événements en l'an

372, tandis qu'ils se rapportent aux années 367 et 368. Ils se sont,

en ce point, écartés bien à tort d'Ammien Marcellin, qui les met en

l'an 368, sous le second consulat de Valentinien et de Valens, ce qui

est tout-à-fait conforme aux indications que fournit la chronologie

arménienne. Ces erreurs viennent de ce qu'ils ont cru que le roi

Para était fils d'Arsace et de la princesse Olympias, parce qu'ils

ignoraient l'existence de Pharandsem. Ils ont été en conséquence

obligés de retarder l'avènement de Para pour lui donner à peu près

l'âge indiqué par le récit d'Ammien Marcellin.--S.-M.]

[Note latérale: XIV.

Maladie de Valentinien.

Amm. l. 27, c. 6.

Zos. l. 4, c. 12.

Symm. l. 3, ep. 1-9.

Histoire du Bas-Empire. Tome 03 · 第 221 / 354 题