--[Aussitôt après Sapor fit partir pour achever la conquête de
l'Arménie deux armées commandées par les généraux Zik et Caren. Ces
officiers étaient sous les ordres des deux apostats, Méroujan et Vahan
le Mamigonien, qui, pour satisfaire leur haine contre leur patrie et
le christianisme, détruisirent tout sur leur passage. Pharandsem,
enfermée dans la forteresse d'Artogérassa avec onze mille guerriers
d'élite, y bravait tous les efforts des ennemis. Ce fort, situé sur un
roc escarpé, était d'un trop difficile accès pour qu'il fût possible
d'en entreprendre régulièrement le siége. On y laissa un corps pour
le bloquer, et les armées persannes se répandirent dans l'intérieur
du royaume; on passa l'Araxes et on vint attaquer la grande ville
d'Artaxate[597]; elle fut prise, ses murailles renversées; on y fit
un butin immense et une grande quantité de prisonniers. Neuf mille
maisons juives y furent brûlées. Leurs habitants descendaient des
captifs juifs emmenés autrefois de Palestine par Tigrane le Grand: leur
postérité s'était fort multipliée en Arménie[598]; beaucoup d'entre eux
avaient été convertis au christianisme par saint Grégoire, l'apôtre de
l'Arménie. En outre, quarante mille autres maisons, les unes en pierre,
les autres en bois, qui étaient occupées par des Arméniens[599], furent
brûlées, tous les édifices publics furent renversés de fond en comble,
on n'y laissa pas pierre sur pierre. Enfin, vide d'habitants, il ne
resta plus que les décombres de cette antique métropole de l'Arménie,
fondée par le Carthaginois Hannibal[600]. Les Persans marchèrent de là
vers la ville royale de Vagharschabad[601], qui se trouvait aussi au
nord de l'Araxes, non loin des lieux où fut bâtie depuis Edchmiadzin,
qui est actuellement la résidence des patriarches de la grande
Arménie[602]; elle ne fut pas mieux traitée: on y détruisit dix-neuf
mille maisons; tout ce que l'épée épargna, hommes, femmes et enfants,
fut mis en captivité. On enleva tous les châteaux fortifiés qui se
trouvaient dans les environs; et on passa l'Araxes pour se diriger
vers la grande ville d'Erovantaschad[603], cette belle résidence des
princes de la race de Camsar, qui avait été depuis peu usurpée par
Arsace[604]. On y détruisit vingt mille maisons arméniennes et trente
mille maisons juives. Les ennemis se portèrent ensuite vers le centre
de l'Arménie; ils entrèrent dans le canton de Pagrévant[605], où ils
attaquèrent Zaréhavan[606], cité royale, qui contenait cinq mille
maisons arméniennes et huit mille maisons juives[607]; ils y commirent
les mêmes horreurs. Zaréschad, dans le canton d'Alihovid[608], qui
était dans le voisinage et renfermait quatorze mille maisons juives et
dix mille maisons arméniennes, subit le même sort. L'armée poursuivant
sa marche, dévasta les rivages du lac de Van et pénétra jusqu'à la
ville, célèbre chez les Arméniens par le nom et les monuments de
Sémiramis[609]; elle ne fut pas traitée avec moins de rigueur: on y
brûla cinq mille maisons arméniennes et dix mille maisons juives. Les
Persans terminèrent le cours de leurs dévastations par la ville de
Nakhdjavan[610], qui existe encore avec le même nom; elle avait alors
deux mille maisons arméniennes et seize mille maisons juives. C'est
là qu'ils déposèrent tout leur butin et leurs captifs, en attendant
qu'ils fussent conduits en Perse[611]. En lisant dans les auteurs
originaux le récit des ravages que les Persans commirent en Arménie,
on est étonné de la population nombreuse que renfermait alors ce
royaume, et de la grande quantité de Juifs qu'il contenait. Cette
dernière indication est d'accord au reste, avec d'autres renseignements
qui nous apprennent que dans les premiers siècles de notre ère, il
se trouvait une multitude d'Israélites dans les régions arrosées par
l'Euphrate et le Tigre, limitrophes de l'Arménie et de la Perse. Ils
y étaient si puissants, que dans plusieurs lieux ils avaient des
princes de leur nation et de leur religion. Ils attirèrent même sur
eux les armes des Romains, contre lesquels ils soutinrent des guerres
non moins opiniâtres, que celles qui avaient amené la destruction
de leur nation par Titus[612]. Cependant personne ne se présentait
pour résister au vainqueur. L'Arménie, privée de son roi et de son
connétable, n'avait plus de défenseurs. Tous les dynastes, frappés de
terreur, abandonnaient leurs femmes, leurs enfants et leurs richesses à
la discrétion des Persans, et s'empressaient de chercher un asile dans
l'empire romain, tandis que les plus braves se retiraient dans leurs
meilleures forteresses ou dans les lieux les plus sauvages et les plus
inaccessibles. Parmi ces derniers, on remarquait le brave Mouschegh,
fils du connétable, impatient de venger la mort de son père et les
malheurs de sa patrie. Malgré tant de succès, la conquête de l'Arménie
n'était pas achevée[613]; la dernière espérance du royaume était
renfermée dans les remparts d'Artogérassa, et l'intrépide Pharandsem
n'était pas disposée à ouvrir la place aux Persans. Non contente de
s'y défendre, elle ne cessait, soit par ses envoyés, soit au moyen des
seigneurs fugitifs, de presser les secours des Romains[614]; mais les
deux empereurs étaient trop occupés, en Orient, et en Occident, pour
avoir le temps de songer à la triste Arménie[615].--S.-M.
[Note 597: Ammien Marcellin fait aussi mention, l. 25, c. 7, de la
conquête d'Artaxate par les Persans... _et Artaxata inter dissensiones
et turbamenta raperent Parthi_. Cette ville, nommée _Artaxata_ ou
_Artaxiasata_ par les auteurs anciens, était appelée par les Arméniens
_Ardaschad_ ou _Artaschat_. Elle est ruinée depuis long-temps. On
trouve encore sur son emplacement le village d'Ardaschir ou Ardaschar.
Les restes de cette antique métropole de l'Arménie ont été visités par
Chardin et tout récemment par le voyageur Sir Robert Ker Porter, qui en
a donné une description assez étendue (_Travels in Georgia, Persia and
Babylonia_, etc., t. 1, p. 203-206, et t. 2, p. 619); il a dressé même
un plan de ses ruines qui paraissent encore fort considérables. On peut
consulter au sujet de cette ville mes _Mémoires histor. et géogr. sur
l'Arménie_, t. 1, p. 117. Ce que j'avais dit dans cet ouvrage sur la
position de cette ville s'est trouvé confirmé par les observations d'un
voyageur anglais.--S.-M.]
[Note 598: Moïse de Khoren raconte, l. 2, c. 18, comment ces Juifs
avaient été emmenés captifs par Bazaphran, on Barzaphranes, prince
des Rheschdouniens et général des armées combinées des Parthes et des
Arméniens, sous le règne de Tigrane.--S.-M.]
[Note 599: Ces indications, si elles ne sont pas suspectes d'un peu
d'exagération, sembleraient donner à la ville d'Artaxate une population
de trois cent mille habitants. On verra aussi d'après les autres
renseignements fournis par Faustus de Byzance que proportionnellement
les autres villes de l'Arménie ne devaient pas être moins
peuplées.--S.-M.]
[Note 600: C'est Strabon qui nous apprend, l. XI, p. 528, ce fait,
qu'Hannibal fonda cette ville pour Artaxias, prince contemporain
d'Antiochus le Grand, roi de Syrie, et qui occupa le trône d'Arménie
avant les Arsacides. Ἀρτάξατὰ, ἥν (πόλιν) καὶ Ἀρταξιάσατα καλοῦσιν
Ἀννίβα κτίσαντος Ἀρταξίᾳ τῷ βασιλεῖ, ἐπὶ τῷ Ἀράξῃ. _Artaxata_, n'était
pas précisément sur l'Araxes, mais non loin de ce fleuve. Son nom
d'_Artaxiasata_, dont celui d'_Artaxata_ n'est qu'une contraction,
signifie, en Arménien, _la ville d'Artaxias_. Plutarque (_in vit.
Lucull._ p. 513), donne quelques détails de plus sur la fondation
d'Artaxate par les conseils d'Hannibal.--S.-M.]
[Note 601: Cette ville s'était nommée successivement
_Artimed-khaghakh_, c'est-à-dire, _la ville de Diane_; _Vardgisi-avan_,
ou _le bourg de Vardgès_, du nom d'un parent d'Evovant Ier, ancien
roi d'Arménie, puis _Nora-khaghakh_, c'est-à-dire _la nouvelle ville_:
ce nom se retrouve dans Dion Cassius (l. 71, t. 2, p. 1201, ed.
Reimar), qui l'a traduit en grec par les mots, ἡ καίνη πόλις. Pour
celui de _Vagharschabad_, elle le devait à un roi d'Arménie appelé
_Vagharsch_, qui vivait au 2e siècle de notre ère. Voyez au sujet de
cette ville mes _Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie_,
t. 1, p. 115.--S.-M.]
[Note 602: Voyez au sujet de ce lieu, mes _Mém. histor. et géogr. sur
l'Arménie_, t. 1, p. 115.--S.-M.]
[Note 603: J'ai donné de grands détails sur cette ville, dans le même
ouvrage, t. 1, p. 120 et 121. Voyez aussi ci-devant, t. 2, p. 241, note
1.--S.-M.]
[Note 604: Voyez t. 2, p. 240 et 241, l. X, § 22.--S.-M.]
[Note 605: Voyez t. 2, p. 224, note 1, l. X. § 11.--S.-M.]
[Note 606: Cette ville est nommée par Ptolémée (l. 5, c. 13) _Zaruana_.
J'en ai parlé en détail dans mes _Mémoires histor. et géogr. sur
l'Arménie_, t. 1, p. 125.--S.-M.]
[Note 607: Voyez ci-devant, t. 2, p. 230, note 1, l. X, § 13. Voyez
aussi mes _Mém. histor. et géogr. sur l'Arménie_, t. 1, p. 106.--S.-M.]
[Note 608: Ce canton, dont le nom signifie _vallée de sel_ ou _vallée
salée_, et dont il était redevable sans doute à quelques circonstances
naturelles, était compris dans la grande province arménienne du
Douroupéran; il n'était pas très-éloigné du lac de Van du côté du
nord-ouest.--S.-M.]
[Note 609: Il s'agit ici de la ville de _Van_, située au sud-est du
lac qui porte son nom. Elle est encore puissante et peuplée, et le
chef-lieu d'un pachalik qui comprend la plus grande partie de l'Arménie
turque. A l'époque dont il s'agit cette ville portait déja le nom de
Van, et elle appartenait aux princes de la race des Rheschdouniens.
Elle avait été appelée dans l'origine _la ville de Sémiramis_; en
arménien, _Schamiramakerd_. Elle avait été fondée par la reine
d'Assyrie, femme de Ninus, quand elle fit la conquête de l'Arménie,
environ vingt siècles avant notre ère. Cette princesse y fit construire
de magnifiques monuments qui s'y voyaient encore long-temps après, au
rapport de Moïse de Khoren, l. 1, c. 15. Les auteurs arméniens parlent
de ruines considérables qui se trouvent dans le voisinage de cette
ville, et sur lesquelles on remarque des inscriptions en caractères
inconnus. Le nom de Sémiramis ne s'est pas encore perdu tout-à-fait
dans ces régions, car on y fait mention d'un torrent qui se jette
dans le lac de Van, et qui s'appelle _Schamirama-arhou_, c'est-à-dire
le _torrent de Sémiramis_. Pour de plus amples détails, voyez mes
_Mémoires histor. et géogr. sur l'Arménie_, t. 1, p. 137-140.--S.-M.]
[Note 610: Cette ville mentionnée dans Ptolémée, l. 5, c. 13, sous
le nom de _Naxuana_, est appelée par les Arméniens _Nakhdjavan_,
_Nakhdchovan_, _Nakhtchovan_, et par les Arabes _Naschouy_ et
_Nakdjewan_; on la nomme actuellement _Nakhtchéwan_. On la trouve
au nord de l'Araxes; elle est encore grande et peuplée. J'ai parlé
fort au long de ce qui concerne son histoire et ses antiquités, et en
particulier de sa population juive, dans mes _Mém. histor. et géogr.
sur l'Arménie_, t. 2, p. 126, 131, 132, 267 et 268.--S.-M.]
[Note 611: On sait par un grand nombre de passages des auteurs
anciens que l'usage des rois de Perse était d'emmener avec eux et de
transporter dans leur royaume les habitants des villes dont leurs
armées se rendaient maîtresses de vive force. Tout le monde connaît
l'exemple des habitants d'Erétrie en Eubée, transportés dans la
Susiane, par les généraux de Darius, fils d'Hystaspe, qui furent
vaincus à Marathon par les Athéniens. On pourrait y ajouter beaucoup
d'autres translations exécutées de même par les ordres des rois
de Perse. Nous avons vu ci-devant, t. 2, p. 342-344, l. XI, § 20,
l'enlèvement des habitants de Bézabde en Mésopotamie. Nous verrons de
même les habitants d'Antioche, de Jérusalem et de beaucoup d'autres
villes conquises par les Perses, transplantés dans l'intérieur du
royaume par les ordres des deux Chosroès.--S.-M.]
[Note 612: Dans un ouvrage sur l'époque de la naissance et de la mort
de J. C. que je compte bientôt livrer à l'impression, je donnerai
des détails circonstanciés sur l'histoire des Juifs établis dans les
régions situées au-delà de l'Euphrate.--S.-M.]
[Note 613: Il paraîtrait d'après ce que dit Ammien Marcellin, l. 25,
c. 7, que les Persans conquirent alors la plus grande partie, _maximum
latus_, de l'Arménie, toute cette portion qui était voisine de la
Médie, _Medis conterminans_, mais non pas la totalité du royaume.
Ce qu'il dit à ce sujet est fort clair. _Postea contigit, ut vivus
caperetur Arsaces et Armeniæ maximum latus Medis conterminans, et
Artaxata inter dissensiones et turbamenta raperent Parthi._ En
effet, Faustus de Byzance, qui nomme, l. 4, c. 55, un grand nombre
de villes prises à cette époque par les Persans, ne fait mention
que de villes situées dans l'Arménie centrale, ou limitrophes de la
Médie. Il ne parle ni des places, ni des cantons de l'Arménie voisins
de l'Euphrate et de l'empire. Ce fut sans doute là que les princes
arméniens rassemblèrent les forces qui se joignirent ensuite aux
Romains pour chasser les Persans. Zosime dit aussi, l. 3, c. 31, que
les Persans firent la conquête de la plus grande partie de l'Arménie,
n'en laissant aux Romains qu'une très-petite portion. Προσαφείλοντο δὲ
καὶ Ἀρμενίας τὸ πολὺ μέρος οἱ Πέρσαι, βραχύ τι ταύτης Ῥωμαίοις ἔχειν
ἐνδόντες. L'historien grec veut sans doute désigner par là tous les
cantons de l'Arménie occidentale, qui ne furent pas envahis par les
Persans.--S.-M.]
[Note 614: Indépendamment des instances de la reine, les Romains
étaient encore pressés par le prince Mouschegh fils de Vasag et par
le patriarche Nersès, qui se rendirent eux-mêmes sur le territoire
de l'empire, pour obtenir plus promptement les secours qu'ils
sollicitaient.--S.-M.]
[Note 615: Tous les faits que j'ai racontés depuis le § 3, n'occupent
qu'une vingtaine de lignes dans le texte de Lebeau, elles font partie
du § 32, de son livre XVIII. Elles ne suffisent pas pour instruire
de toutes les révolutions arrivées à cette époque en Orient. Mais
Lebeau ne pouvait faire mieux, ne connaissant toute cette partie de
l'histoire que par ce qu'en raconte Ammien Marcellin; c'est pourquoi il
n'offre pas plus de détails que l'auteur latin. Tout ce que celui-ci
rapporte est exact; mais, comme il ne parle qu'en passant de l'histoire
d'Arménie, sa concision le rend nécessairement obscur, et il n'est pas
étonnant qu'il ait induit en erreur ceux qui ont voulu se servir de
son récit. A l'exemple de Tillemont (_Hist. des Emp._, t. 4, Valens,
art. 12, not. 11 et 12), Lebeau a placé tous ces événements en l'an
372, tandis qu'ils se rapportent aux années 367 et 368. Ils se sont,
en ce point, écartés bien à tort d'Ammien Marcellin, qui les met en
l'an 368, sous le second consulat de Valentinien et de Valens, ce qui
est tout-à-fait conforme aux indications que fournit la chronologie
arménienne. Ces erreurs viennent de ce qu'ils ont cru que le roi
Para était fils d'Arsace et de la princesse Olympias, parce qu'ils
ignoraient l'existence de Pharandsem. Ils ont été en conséquence
obligés de retarder l'avènement de Para pour lui donner à peu près
l'âge indiqué par le récit d'Ammien Marcellin.--S.-M.]
[Note latérale: XIV.
Maladie de Valentinien.
Amm. l. 27, c. 6.
Zos. l. 4, c. 12.
Symm. l. 3, ep. 1-9.