Procop. de bell. Pers. l. 1, c. 5.]]

--[Sapor était ainsi trompé dans ses espérances. Il ne savait comment

violer la foi, si solennellement donnée au roi d'Arménie; il n'osait

pas non plus se défaire de ce prince, les Persans n'auraient consenti

qu'avec beaucoup de répugnance, à verser le sang d'un roi[589]. Pour se

dégager de ses serments et mettre son honneur à couvert, il eut recours

à un stratagème qui lui fut suggéré par les astrologues mages et

chaldéens qu'il entretenait à sa cour[590]. Tous les grands de l'état

furent appelés à un festin splendide où il invita le roi d'Arménie,

qu'il combla d'attentions et d'amitiés. Tout le monde s'y livra à la

joie; Arsace y prit part autant et plus qu'un autre. Quand il fut bien

échauffé par le vin, Sapor amena la conversation sur les anciens

griefs qui les divisaient depuis si long-temps, lui reprochant d'avoir

trompé tant de fois, un ami qui lui avait donné la couronne d'Arménie,

l'avait traité comme son égal et lui avait même offert sa fille en

mariage. C'est en vain qu'Arsace lui témoignait et son repentir, et

son inviolable dévouement pour l'avenir; Sapor revint si souvent sur

le même sujet, qu'à la fin les deux princes s'échauffèrent, et Arsace,

hors de lui, reprocha au roi de Perse les maux que lui et ses ancêtres

avaient causés à l'Arménie, depuis qu'ils avaient usurpé sur sa famille

le trône de Perse, qui leur appartenait. Sapor était arrivé où il

voulait: interpellant les princes et les seigneurs qui assistaient au

festin, il les prit à témoin de la haine irréconciliable que le roi

d'Arménie nourrissait contre lui, et qu'il ne pouvait pas même contenir

à sa table, assis à ses cotés[591]. Il fait aussitôt entrer sa garde,

et charger de chaînes l'infortuné roi et son connétable. Ces fers

étaient d'argent, vaine distinction dont les Perses honoraient leurs

prisonniers illustres[592]. Par égard pour la dignité royale, on lui

fit grace de la vie, on se contenta de le priver de la vue[593], et on

le fit partir aussitôt pour le redoutable château de l'oubli[594],

situé dans la Susiane[595]: c'était là, qu'en vertu d'un antique usage

on gardait les prisonniers d'état; il était défendu, sous les peines

les plus sévères, de prononcer le nom de ceux qui y étaient détenus;

ils étaient retranchés du nombre des vivants. Cependant Arsace n'était

pas encore arrivé au terme de ses infortunes, un sort plus tragique

lui était réservé; il languit long-temps dans ce sinistre séjour, sans

amis, sans domestiques, loin d'une patrie où il ne devait plus revenir,

attendant dans les angoisses du désespoir une longue et cruelle mort,

et enviant le sort plus heureux de son connétable, qui avait été livré

à un supplice affreux; écorché vif, sa peau avait été remplie de

paille[596], et transportée dans la forteresse de l'oubli, où on la

gardait auprès du roi, qu'il avait si bien et si long-temps servi.

[Note 589: C'est Procope qui nous apprend (de Bell. Pers. l. 1, c.

5), que les Persans avaient horreur de faire périr un homme issu du

sang royal; οἱ δὲ, dit-il, κτεῖναι ἄνδρα βασιλείου αἵματος οὐδ' ὅλως

ἔγνωσαν, ou bien ἀποκτεῖναι ἄνδρα τοῦ βασιλείου αἵματος ὄντα οὐδαμῆ

εἶχεν.--S.-M.]

[Note 590: Faustus de Byzance (l. 4, c. 54) et Procope (de bell. Pers.

l. 1, c. 5) racontent tous les deux, que les Mages pour fournir à leur

roi un moyen d'enfreindre sa parole, sans compromettre son honneur,

s'étaient avisés d'une ressource de leur métier, difficile à croire.

Le sol de la tente où se réunissaient les deux rois, avait été couvert

par portions égales de terre d'Arménie et de terre de Perse, et par

la vertu de leurs enchantements, tant que le roi Arsace touchait

le sol persan, il ne répondait aux interpellations de Sapor sur sa

foi violée, sur les maux qu'il avait faits à la Perse, que par des

protestations de dévouement; mais aussitôt qu'il arrivait sur la terre

d'Arménie, son langage devenait malgré lui arrogant, il reprochait au

roi de Perse, les maux que ses ancêtres avaient faits à l'Arménie,

depuis qu'ils avaient usurpé le trône de Perse sur les Arsacides. Ces

aveux involontaires furent regardés comme des preuves suffisantes de

la trahison que méditait Arsace, par les Mages qui étaient présents;

alors en sûreté de conscience, ils condamnèrent le roi d'Arménie. Cette

fable absurde était de nature à obtenir confiance dans le siècle dont

il s'agit. Sapor n'avait pas sans doute besoin d'une telle épreuve pour

savoir qu'Arsace, fidèle sujet tant qu'il serait en Perse, reprendrait

toute sa haine aussitôt qu'il reverrait l'Arménie. La chose était trop

claire, il suffisait de donner au tout une forme propre à être adoptée

par le vulgaire, pour sauver l'honneur du roi. Rien n'empêche donc de

croire qu'une telle fable n'ait été réellement répandue dans le public,

par les ordres du roi du Perse.--S.-M.]

[Note 591: Ammien Marcellin rapporte aussi, l. 27, c. 12, que le roi

Arsace séduit par les belles promesses et les parjures de Sapor, se

laissa attirer par lui à un festin, où il fut retenu prisonnier.

_Dein per exquisitas perjuriisque mistas illecebras captum regem

ipsum Arsacem, adhibitumque in convivium jussit ad latentem trahi

posticam._--S.-M.]

[Note 592: _Vinctum catenis argenteis, quod apud eos honoratis vanum

suppliciorum æstimatur esse solatium._ Amm. Marcell. l. 27, c. 12.

On voit que les deux traîtres Bessus et Nabarzanes, chargèrent de

chaînes d'or Darius leur souverain légitime, qu'ils avaient détrôné,

comme le rapportent Quinte Curce (l. 5, c. 12), et Justin (l. 11,

c. 15). L'histoire ancienne offre d'autres exemples de ces honneurs

dérisoires.--S.-M.]

[Note 593: C'est Ammien Marcellin qui nous apprend cette circonstance,

_eumque (Arsacem) effossis oculis_... dit-il, l. 27, c. 12,

_exterminavit ad castellum Agabana nomine_. Les auteurs arméniens n'en

disent rien, non plus que Procope.--S.-M.]

[Note 594: Τὸν μέντοι Ἀρσάκην ἐν τῷ τῆς λήθης φρουρίῳ καθεῖρξε. Procop.

de _Bell. Pers._ l. 1, c. 5.--S.-M.]

[Note 595: Τὸ τῆς λήθης φρούριον. Procope, (_de Bell. Pers._ l. 1, c.

5.) Agathias (l. 4, p. 138) et Cédrénus (t. 1, p. 356 et 396) font

aussi mention de cette forteresse, sous la même désignation. Pour

Ammien Marcellin, il donne, l. 27, c. 12, le nom d'_Agabana_ au château

dans lequel le roi d'Arménie fut retenu prisonnier. Ce nom qui ne se

retrouve nulle part ailleurs, pouvait bien être le véritable nom d'un

lieu plus connu dans le pays, sous une dénomination qui en indiquait

mieux la terrible destination. Aucun des auteurs que je viens de citer

ne nous apprend dans quelle portion de la Perse était située cette

prison d'état. Les auteurs arméniens nous en informent, ils la placent

dans le pays de _Khoujasdan_, qui est le _Khouzistan_ des modernes et

la _Susiane_ des anciens (Faust. Byz. _Hist. Arm._ l. 4, c. 54, et l.

4, c. 7. Μοs. Chor. l. 3, c. 35, 50 et 55). On le nommait en Arménien

_Aniouschpiert_, ce qui signifiait aussi _château de l'oubli_. Il avait

chez les Perses, selon Faustus de Byzance, le nom d'_Andémesch_, qui

avait suivant lui la même signification. Les mots destinés à composer

ce nom appartiennent sans doute à quelque dialecte de l'ancien persan;

car ils ne se retrouvent pas dans le persan actuel.--S.-M.]

[Note 596: Ce supplice affreux est décrit dans Agathias (l. 4, p. 133).

Selon Procope on fit une outre de la peau de Vasag, on la ficha sur un

pieu, et on suspendit le tout à un arbre.--S.-M.]

[Note latérale: XIII.

[Conquête de l'Arménie par les Persans.]

[Amm. l. 25, c. 7.

Faust. Byz. l. 4, c. 55.

Histoire du Bas-Empire. Tome 03 · 第 220 / 354 题