--[Ayant ainsi rompu tous les liens qui, en l'attachant à la mémoire
de Constance, l'éloignaient de son successeur, et se trouvant dirigé
par une femme qui avait de si puissants motifs de redouter l'alliance
du roi de Perse, dont elle l'avait déja détaché une fois[545],
Arsace n'eut plus aucune raison qui l'empêchât de seconder de
toutes ses forces l'entreprise de Julien. Ses tergiversations, ses
irrésolutions[546], qui devaient lui venir d'Olympias et du patriarche
Nersès, firent place à des sentiments tous contraires qui lui étaient
sans doute communiqués par Pharandsem. L'empereur n'eut plus besoin
d'ordres pour presser un allié incertain: Arsace devançait ses vœux,
et dans le temps où lui-même descendait l'Euphrate pour aller assiéger
Ctésiphon, le roi d'Arménie se jetait de son côté sur les provinces
de Sapor[547]. L'influence seule de Pharandsem suffit pour expliquer
tous ces changements. La déposition du patriarche fut peut-être encore
un dernier sacrifice destiné à apaiser les soupçons de Julien[548].
Tandis que le comte Sébastien et Procope, à la tête de l'armée de
Mésopotamie, se préparaient à franchir le Tigre, pour appuyer les
opérations de Julien, le roi d'Arménie rassemblait ses soldats pour
faire une irruption dans la Médie, et effectuer sa jonction avec les
généraux romains[549]. Aussitôt que les troupes auxiliaires qu'il
avait demandées aux rois des Huns[550] et des Alains[551] furent
arrivées, il se mit avec le connétable Vasag à la tête de son armée,
et il pénétra dans l'Atropatène[552], où il mit tout à feu et à sang.
Ammien Marcellin, qui raconte les ravages commis par Arsace dans le
canton de la Médie, qu'il appelle Chiliocome[553], est le garant de la
véracité de l'historien arménien Faustus de Byzance. Les succès du roi
d'Arménie rendirent plus périlleuse la situation du monarque persan
et les inquiétudes de Sapor furent telles, qu'au moment même où il
voyait ses états sur le point d'être envahis par un ennemi bien plus
formidable en apparence, qui menaçait déja la capitale de l'empire,
il se crut obligé de se porter d'abord contre les Arméniens. Durant
tout le temps que Julien fut sur le territoire persan, Sapor resta
dans la Persarménie[554], sans pouvoir y obtenir aucun avantage sur
les Arméniens, qui le battirent même dans les environs de Tauriz[555].
Sa position devenait tous les jours plus critique. La marche rapide
de Julien l'alarmait. Ce monarque, en faisant sa jonction avec les
troupes qu'il avait laissées en Mésopotamie, allait se trouver en
communication avec Arsace[556]; et Sapor qui n'était pas en mesure de
résister aux trois armées réunies, n'aurait pu empêcher l'empereur de
s'avancer en vainqueur dans l'intérieur de la Perse[557]. Le prince
sassanide fit alors partir de son camp dans la Persarménie, le général
Suréna, pour entrer s'il était possible en négociation avec les
Romains, et bientôt après traversant les montagnes des Curdes, il se
dirigea, avec la meilleure partie de ses forces, vers l'Assyrie, pour
faire en personne tête à l'orage. Il s'approchait à grandes journées du
Tigre, quand Julien fut tué[558].
[Note 545: Voy. t. 2, p. 233 et 235, liv. X, § 16 et 17.--S.-M.]
[Note 546: Voy. ci-devant, p. 37-43, l. XIII, § 31 et 32.--S.-M.]
[Note 547: _Chiliocomum mandatu vastaverat principis._ Amm. Marc. l.
25, c. 7. Voyez ci-devant, p. 163, l. XV, § 11.--S.-M.]
[Note 548: Voy. ci-devant, page 39, note 4, liv. XIII, § 31.--S.-M.]
[Note 549: _Mandabatque (Julianus) eis, ut si fieri potius posset, Regi
sociarentur Arsaci: cumque eo per Corduenam et Moxoenam, Chiliocomo
uberi Mediæ tractu, partibusque aliis præstricto cursu vastatis,
apud Assyrios adhuc agenti sibi concurrerent, necessitatum articulis
adfuturi._ Amm. Marc. l. 23, c. 3.--S.-M.]
[Note 550: Cette indication est de Faustus de Byzance, l. 4, c. 25. Les
Huns qui ne semblent paraître pour la première fois dans l'histoire
du Bas-Empire qu'en l'an 376, d'une manière un peu importante, sont
connus depuis une époque plus ancienne par les auteurs arméniens; ce
qui n'est pas étonnant, puisque les Arméniens étaient plus voisins
des pays qu'ils habitaient. Leurs historiens font mention des guerres
que leur roi Tiridate qui régna depuis l'an 259 jusqu'en 312, soutint
contre ces peuples qui avaient fait une irruption en Arménie. J'ai déja
remarqué, t. 2, p. 177, n. 1, l. IX, § 30, qu'il était bien probable
que la nation alliée des Perses qui est appelée _Chionitæ_ par Ammien
Marcellin, (l. 16, c. 9, l. 17, c. 5, et l. 19, c. 1 et 2) était la
même que celle des Huns qui s'était mise alors à la solde du roi de
Perse comme nous la voyons maintenant au service du roi d'Arménie. Il
est bien probable que les Huns n'étaient pas plus inconnus aux Persans
qu'aux Arméniens. Les Huns étaient des peuples semblables aux Alains,
aux Massagètes et aux autres nations établies entre le Pont-Euxin et la
mer Caspienne, qui, soit isolément, soit ensemble, passaient souvent
le mont Caucase, pour combattre ou pour servir les rois et les peuples
qui se trouvaient au-delà de cette montagne. Nous aurons d'autres fois
occasion de faire la même remarque.--S.-M.]
[Note 551: Les auteurs anciens et les Arméniens nous apprennent
que les Alains erraient autrefois dans les vastes plaines désertes
qui s'étendent au nord du mont Caucase. Ils faisaient de là de si
fréquentes incursions au midi de cette montagne, que le grand défilé
qui la traverse vers le milieu, en reçut chez les Arméniens le nom
de _porte des Alains_. Il est certain qu'ils étaient établis, dès le
premier siècle de notre ère, dans ces régions. Vers cette époque,
ils firent dans l'Arménie une grande invasion qui est relatée dans
l'histoire de Moïse de Khoren (l. 2, c. 47). La guerre se termina
par une alliance entre les deux nations et le roi d'Arménie épousa
Sathinik, fille du roi des Alains. Dans la suite, les enfants du roi
d'Arménie passèrent le Caucase pour aller soutenir les droits du frère
de Sathinik contre un usurpateur qui lui disputait son héritage (Mos.
Chor., l. 2, c. 49). Une des familles nobles de l'Arménie, qui portait
le nom d'_Aravélienne_, était Alaine d'origine (Mos. Chor., l. 2, c.
55).--S.-M.]
[Note 552: Ce pays portait, en arménien et en persan, le nom
d'_Aderbadegan_, on l'appelle à présent _Aderbaïdjan_. (Voyez t. 1,
p. 408, note 3, liv. VI, § 14). Cette région fut long-temps gouvernée
par des rois particuliers, dont les derniers furent de la race des
Arsacides; ensuite, selon les diverses fortunes de la guerre, elle
appartint en tout ou en partie aux Persans ou aux Arméniens. Quand ces
derniers en étaient les maîtres, ils y entretenaient pour la garde de
cette frontière, un officier qui résidait dans la ville de Tauriz, dont
il sera question ci-après dans la note 4. (Faust. Byz., l. 4, c. 21, et
l. 5, c. 4 et 5. Mos. Chor., l. 2, c. 84).--S.-M.]
[Note 553: Voyez ci-devant, p. 163, l. XV, § 11.--S.-M.]
[Note 554: Voyez ci-devant, p. 158, note 2, liv. XV, § 9.--S.-M.]
[Note 555: Cette ville, qui a été décrite par un grand nombre de
voyageurs, est capitale de l'Aderbaïdjan, l'Atropatène des anciens, et
actuellement la résidence du prince héritier du royaume de Perse. Elle
porte encore le même nom. Cependant on l'appelle plus ordinairement
_Tébriz_; c'est ainsi qu'elle est désignée dans les livres persans;
l'autre dénomination est plus en usage dans le peuple et parmi les
Arméniens, chez lesquels la prononciation de ce nom a varié plusieurs
fois; car on le trouve dans leurs écrits sous les formes _Thavresch_ et
_Tavrej_. Les Arméniens expliquent d'une manière fabuleuse l'origine
de ce nom; le vrai est qu'on l'ignore. Peut-être est-il venu de la
Perse; car le véritable nom de cette ville, chez les Arméniens, était
_Kandsak_ ou _Gandsak_, qui paraît dans les auteurs anciens et dans les
byzantins, sous les formes Γάζα, Γάζακα, Γαζακὸν, et Καντζάκιον. Ιl
serait possible que cette dénomination lui vînt de ce que les trésors
des rois du pays y étaient déposés; car le mot _Gaza_, qui se trouve
avec ce sens dans le grec et le latin, existe aussi dans les langues
orientales. _Kenz_, en persan et en arabe, et _Gandz_, en arménien, ont
la même signification. On pourrait trouver dans les temps modernes des
exemples de dénominations analogues. Pour distinguer cette ville d'une
autre cité du même nom, située dans l'Arménie septentrionale, non loin
du Cyrus, et voisine de l'Albanie, ils l'appellent _Gandsak Schahasdan_
ou _Gandsak Aderbadakani_, c'est-à-dire _Gandsak royale_ ou _Gandsak de
l'Aderbadagan_. Elle devait encore à sa magnificence et à sa force les
surnoms de _Seconde Ecbatane_ et de _ville aux sept enceintes_. Voyez
mes _Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie_, t. 1, p.
129.--S.-M.]
[Note 556: Voyez ci-devant, p. 126, l. XIV, § 39.--S.-M.]
[Note 557: Voyez ci-devant, p. 120, l. XIV, § 35; p. 157, et p. 158,
note 2, l. XV, § 9.--S.-M.]
[Note 558: J'ai déjà fait voir, p. 158, note 2, que le roi de Perse
n'était pas encore arrivé en présence des Romains quand Julien fut tué.
Aux autorités que j'y ai déja alléguées, on peut joindre encore ce
passage dans lequel Ammien Marcellin rapporte, l. 25, c. 7, que le roi
avait été informé, pendant qu'il s'approchait, des pertes éprouvées par
son armée avant son arrivée. _Rex Sapor et_ PROCUL ABSENS, ET CUM PROPÈ
VENISSET, _exploratorum perfugarumque veris vocibus docebatur fortia
facta nostrorum, fœdas suorum strages, et elephantos, quot numquam rex
antè meminerat, interfectos_.--S.-M.]
[Note latérale: VI.
[Sapor attaque l'Arménie.]
[Amm. l. 25, c. 7 et l. 27, c. 12.
Faust. Byz. l. 4, c. 21.