--[Le mariage contracté par le roi d'Arménie, avec la princesse
Olympias, avait mis un terme aux longues indécisions de ce prince.
Cet honneur insigne lui inspira une si vive reconnaissance, qu'il se
décida enfin à rompre pour toujours avec le roi de Perse. C'était la
première fois que l'orgueil romain consentait à s'allier au sang des
Barbares: l'empire en murmurait[533], mais Arsace ne cessait en toute
occasion de témoigner son dévouement pour Rome et pour Constance. Son
zèle ne se démentit point tant que l'empereur vécut; aussi quand ce
monarque se rendit dans l'Orient pour y combattre les Perses, Arsace
s'empressa-t-il d'aller à sa rencontre, comme un sujet fidèle; et il
revint dans ses états comblé de présents, et plus que jamais décidé à
ne plus séparer sa cause de celle des Romains[534]. La mort prématurée
de son bienfaiteur le mit dans une position difficile. Ses sentiments
pour la mémoire de Constance, l'influence d'Olympias, l'attachement
qu'il avait conservé pour la religion chrétienne, malgré tous les
crimes dont il s'était souillé, devaient l'éloigner de Julien, ennemi
lui-même de ceux que son prédécesseur avait protégé[535]. D'un autre
côté, les intrigues de sa première épouse Pharandsem, qui cherchait
à reprendre le rang qu'elle avait perdu, et l'opposition des princes
dont il avait mérité la haine par ses cruautés, venaient encore
jeter le trouble et la terreur dans l'ame d'Arsace, naturellement
timide et irrésolue. C'est là ce qui lui avait mérité les reproches
que Julien lui adressait en termes si fiers et si outrageants[536],
quand, près d'entreprendre son expédition de Perse, il le sommait
d'attaquer Sapor avec ses meilleures troupes du côté de la Médie[537].
En répudiant Pharandsem, Arsace n'avait pu oublier entièrement
l'amour que cette princesse lui avait inspiré. Au lieu de la punir
de l'aversion qu'elle lui témoignait, il avait allumé dans le cœur
de cette femme orgueilleuse toutes les fureurs de l'ambition et de
la jalousie. Pharandsem n'aimait pas le roi; la mort de son premier
époux[538] était toujours présente à sa mémoire; mais indignée de
voir une rivale préférée et honorée, tenir en Arménie le haut rang
qu'elle avait occupé, elle ne songea plus qu'à recouvrer son pouvoir
sur le faible Arsace et sur l'Arménie. Le crédit de son père et de sa
famille, sa beauté, l'avantage d'avoir donné le jour à l'héritier du
trône[539], l'amour enfin qui ramenait souvent Arsace à ses pieds,
réunissaient autour d'elle un parti nombreux; et peut-être sans la
crainte d'irriter les Romains, Arsace aurait-il consenti à renvoyer
Olympias. Aussi embarrassé entre ses deux épouses qu'il l'avait été
jadis entre les deux monarques, dont il avait tour à tour recherché
l'alliance, les scènes qui troublaient sa cour faisaient le scandale
et la honte de l'Arménie. Tant de faiblesse devait conduire à de
nouveaux crimes. Aussi un attentat, non moins affreux que tous ceux
par lesquels avait déjà été signalé le règne de ce coupable prince,
vint bientôt frapper d'horreur tout le royaume. Lassée de persécuter
Olympias, Pharandsem eut recours au fer et à la trahison pour se
délivrer d'une rivale détestée. Ces moyens ne lui ayant pas réussi,
le plus odieux sacrilége ne l'épouvanta pas. C'est jusqu'au pied des
autels qu'elle poursuivit sa victime. Un prêtre au service de la cour
fut le ministre de sa vengeance; et c'est au milieu du saint sacrifice,
en présence de son Dieu, que l'infortunée Olympias reçut, avec le pain
consacré, le poison subtil qui ne tarda pas à terminer ses jours[540].
L'histoire a conservé le nom de ce scélérat[541]. C'était un certain
Merdchiounik, du canton d'Arschamouni[542], au pays de Daron; il obtint
pour prix de son forfait, le bourg de Gomkoun où il était né. Après la
mort d'Olympias, Pharandsem ne fut pas long-temps sans reprendre son
empire sur l'esprit du roi, qui, en se laissant guider par elle, et
en lui rendant le titre de reine, s'associa au crime qu'elle venait
de commettre. Le patriarche Nersès, qui avait conseillé et conclu
le mariage du roi avec Olympias, fut enveloppé dans le désastre de
cette princesse. Trop convaincu enfin qu'il n'y avait plus rien à
espérer d'Arsace, il quitta cette cour impie, où il n'était resté que
pour défendre Olympias, et pour arrêter, s'il était possible, par sa
présence, les cruautés du roi. Depuis lors, il ne reparut plus devant
Arsace: retiré dans un asile éloigné[543], il y déplorait, en silence,
les malheurs de sa patrie. Le roi alors fit déclarer patriarche un
de ses serviteurs, qui se nommait Tchounak. Les évêques du royaume
furent invités à le reconnaître; tous s'y refusèrent, à l'exception des
prélats de l'Arzanène et de la Cordouène[544]. Tchounak passait pour un
homme instruit, mais il était faible; il n'osait élever la voix contre
les flatteurs d'Arsace, ni blâmer les crimes de ce prince; il ne savait
qu'obéir à ses ordres.
[Note 533: Voyez ci-devant, t. 2, p. 242, livre X, § 23, et p. 346 et
347, l. XI, § 23.--S.-M.]
[Note 534: _Constantius accitum Arsacem Armeniæ regem, summaque
liberalitate susceptum præmonebat et hortabatur, ut nobis amicus
esse perseveraret et fidus. Audiebat enim sæpius eum tentatum a
rege Persarum fallaciis, et minis, et dolis, ut Romanorum societate
posthabita, suis rationibus stringeretur. Qui crebrò adjurans animam
prius posse amittere quam sententiam, muneratus cum comitibus quos
duxerat, rediit ad regnum, nihil ausus temerare postea promissorum,
obligatus gratiarum multiplici nexu Constantio._ Amm. Marc. l. 20, c.
11.--S.-M.]
[Note 535: Voyez ci-devant, p. 37, note 3, liv. XIII, § 31.--S.-M.]
[Note 536: Voy. ci-dev., p. 37-43, l. XIII, § 31 et 32, et p. 63, l.
XIV, § 6.--S.-M.]
[Note 537: _Arsacem monuerat Armeniæ regem, ut collectis copiis
validis jubenda opperiretur, quò tendere, quid deberet urgere, properè
cogniturus._ Amm. Marc. l. 23, c. 2.--S.-M.]
[Note 538: Voy. t. 2, p. 228, liv. X, § 13.--S.-M.]
[Note 539: Ce prince appelé Para par Ammien Marcellin, est nommé _Bab_
ou _Pap_, par les Arméniens. Voy. t. 2, p. 232, note 2, liv. X, §
14.--S.-M.]
[Note 540: C'est faute d'avoir connu ces détails que tous les auteurs
modernes, tels que le savant Tillemont, et après lui Lebeau et
Gibbon (t. 5, p. 103 et 106), ont prolongé jusqu'en 372, l'existence
d'Olympias, lui attribuant ce qu'Ammien Marcellin raconte, l. 27, c.
12, de la reine d'Arménie, mère du jeune _Para_, fils du roi Arsace.
Olympias n'est mentionnée que deux fois dans toute l'antiquité; d'abord
dans S. Athanase (ad monach. t. 1, p. 385), et une autre fois dans
Ammien Marcellin, l. 20, c. 11. Partout ailleurs cet historien ne se
sert plus que des mots regina, on bien _Arsacis uxor_. Ce devait en
être assez pour faire douter qu'il fût en effet question d'une même
personne, dans les divers passages de cet auteur. Tillemont (_Hist.
des Emp._, Valens, n. 12) a bien remarqué cette différence, mais pour
en rendre raison, il aurait fallu qu'il eût connu les détails de
l'histoire d'Arménie. Une considération fort juste fut la cause de son
erreur, qui d'ailleurs était presque inévitable. Voyant que le fils
d'Arsace, quoique fort jeune en 372, était cependant déja en état de
gouverner par lui-même, et sachant qu'Olympias, mariée en 358 avec
Arsace, vivait encore en l'an 360, il en a conclu qu'il ne pouvait
être né d'une femme épousée après la mort d'Olympias. D'un autre
côté, la reine qui avait survécu à la captivité d'Arsace étant mère
de Para, elle ne pouvait être une autre qu'Olympias, à moins qu'on
ne la supposât une première épouse d'Arsace, dont rien n'indiquait
l'existence. Il aurait fallu admettre qu'Arsace avait eu deux femmes
à la fois. Tillemont repousse cette idée, «Arsace qui était chrétien,
dit-il, n'avait pas deux femmes en même temps.» Il se trouve justement
que cette considération, aussi raisonnable que vraisemblable, est
fausse; mais je le répète, il était impossible de le deviner, sans la
connaissance des monuments historiques de l'Arménie. Tillemont est
tout-à-fait exempt de blâme sous ce rapport; mais il n'en est pas de
même de Lebeau et de Gibbon, car à l'époque où ils écrivaient, Moïse de
Khoren avait été publié avec une version latine. Cet auteur distingue
bien les deux femmes d'Arsace, Pharandsem et Olympias, et il fait voir
clairement que le roi _Bab_ ou _Para_ était fils de la première.--S-M.]
[Note 541: Moïse de Khoren qui a raconté, l. 3, c. 24, l'histoire de
l'empoisonnement d'Olympias, n'a pas rapporté le nom de son assassin;
on le trouve dans Faustus de Byzance, l. 4, c. 15, et dans l'histoire
de saint Nersès par Mesrob (c. 2, p. 71, édit. de Madras). Celle-ci
l'appelle un peu différemment, _Merdchemnig_.--S.-M.]
[Note 542: Ce canton s'appelait aussi _Aschmouni_; ce qui n'est qu'une
altération de l'autre nom. Cette dénomination venait de la ville
d'_Arschamaschad_, appelée aussi _Aschmouschad_ par une corruption
du même genre. C'est l'_Arsamosata_ des anciens, c'est-à-dire _la
ville d'Arsame_, du nom d'un prince qui avait régné dans cette région
au 3e siècle avant notre ère. L'étendue du pays d'_Arschamouni_ a
beaucoup varié. Il était situé près du bras méridional de l'Euphrate,
au nord des montagnes qui séparent la Mésopotamie de l'Arménie. Voyez
à ce sujet mes _Mém. hist. et géogr. sur l'Arménie_, t. 1, p. 100 et
105.--S.-M.]
[Note 543: Selon Mesrob, historien du dixième siècle, qui a écrit
en arménien une vie de S. Nersès, remplie de fables et de faits
controuvés, le patriarche se retira à Édesse (c. 4, p. 82, édit. de
Madras). Cette indication peut être admise malgré le peu de confiance
que doit, en général, inspirer cet auteur. Ce Mesrob qui était prêtre
dans le bourg de Hoghots-gegh, dans le canton de Vaïots-dsor, dépendant
de la province de Siounie, écrivit son ouvrage en l'an 962.--S.-M.]
[Note 544: Selon le même Mesrob (ch. 4, p. 83), ce Tchounak fut
sacré par George, évêque de Karhni, ville du pays d'Ararad au nord
de l'Araxes, qui fut assisté par Dadjad, évêque des Andsevatsiens
dans la Moxoène, et par Siméon, évêque de l'Arzanène, (en arménien
_Aghdsnikh_).--S.-M.]
[Note latérale: V.
[Arsace fait une irruption dans la Médie.]
[Amm. l. 23, c. 3, et l. 25, c. 7.