La conduite des magistrats du premier ordre contribuant beaucoup soit
à la force et à la gloire, soit au déshonneur et à l'affaiblissement
des empereurs et des empires, l'histoire ne doit point oublier ceux
qui se sont rendus célèbres par leurs vertus ou par leurs vices. Les
monuments de ces temps-là nous en font connaître un assez grand nombre,
qui méritent de la postérité des éloges ou des censures. Mamertinus,
qui avait joué un si grand rôle sous le règne de Julien, se maintint
encore dans la préfecture de l'Italie et de l'Illyrie pendant la
première année du règne de Valentinien[518]. Mais il fut déposé dès
l'année suivante, et peu de temps après accusé de péculat. Ammien
Marcellin ne dit pas quel fut le succès de cette accusation, et son
silence même forme un fâcheux préjugé contre ce préfet, que l'historien
sans doute a voulu ménager, par honneur pour la mémoire de Julien.
C'est encore une chose digne de remarque, que cet auteur nommant tant
de fois Mamertinus, ne lui donne jamais de louange; ce qui suffit dans
les circonstances pour faire soupçonner que ce favori de Julien n'en
méritait aucune. Vulcatius Rufinus, son successeur dans la préfecture
d'Italie, s'était acquis l'estime publique pendant le cours d'une
longue vie; on le regardait comme un homme parfait. Mais il déshonora
sa vieillesse par une extrême avidité qui le rendait peu délicat sur
les moyens d'acquérir, pourvu qu'il espérât pouvoir cacher ses rapines.
Il obtint de Valentinien le rappel d'Orfitus, préfet de Rome. Celui-ci
avait été condamné comme coupable de péculat sur l'accusation de
Térentius. Ce Térentius est un exemple des jeux bizarres de la fortune.
C'était un boulanger de Rome, qui devint gouverneur de la Toscane[519].
On raconte à son sujet un événement plus assorti au caractère et à la
condition du personnage, qu'à la dignité de l'histoire. Quelques jours
avant qu'il arrivât en Toscane, un âne était monté en présence de tout
le peuple sur le tribunal dans la ville de Pistoie [_Pistoria_], et s'y
était mis à braire de toutes ses forces: ce qu'on ne manqua pas de se
rappeler comme l'annonce du magistrat futur, lorsqu'on vit Térentius
assis sur le même tribunal[520]. Cet homme hardi et sans honneur
fut, quelques années après, convaincu d'avoir fabriqué des actes, et
condamné à mort comme faussaire[521].
[Note 518: Il nous reste un panégyrique de Julien composé par
Mamertinus; il en a déjà été question, t. 2, p. 405; liv. XII, §
11.--S.-M.]
[Note 519: De la Toscane Annonaire, _Tuscia Annonaria_. La Toscane
était alors divisée en deux provinces distinguées par les surnoms
d'Annonaire et d'Urbicaire. L'une, _Annonaria_, fournissait des vivres
à Rome; l'autre, _Urbicaria_, devait son nom à sa position voisine
de Rome. On voit, par une loi de Valentinien, que Térentius était en
charge le 28 mai 365.--S.-M.]
[Note 520: La ville de Pistoie se nommait _Pistoria_, et Térentius
avait été boulanger (_pistor_).--S.-M.]
[Note 521: Vers l'an 374. Claudius Julius Ædésius Dynamius était préfet
de Rome, comme l'indique Ammien Marcellin, l. 27, c. 3, _regente
Claudio Romam_.--S.-M.]
[Note latérale: LVIII.
Symmaque préfet de Rome.
Amm. l. 27, c. 3.
Symm. l. 1, ep. 38 et in auct. ep. 1 et 6.
Grut. inscr. p. 370, nº 3.