Procope, né et élevé en Cilicie, était parent de Basilina, mère de
Julien. Une alliance si illustre jeta de l'éclat sur sa personne dès
ses premières années; et son intelligence dans les manéges de cour le
fit parvenir auprès de Constance à la dignité de secrétaire du prince
et de tribun. Il était assez bien fait, d'une taille avantageuse, mais
un peu courbé, toujours les yeux baissés vers la terre. Il n'y avait
point de grade auquel il ne pût aspirer, lorsque Constance mourut. Cet
événement, loin de renverser sa fortune, éleva encore plus haut ses
espérances. Julien lui donna le titre de comte. La régularité de ses
mœurs le faisait estimer, mais son humeur sombre et taciturne inspirait
de la défiance[448]. Cependant Julien se sentait trop de supériorité
sur lui pour le craindre: il le laissa en Mésopotamie à la tête d'un
corps de troupes considérable. On disait même, comme nous l'avons
déja raconté, qu'il lui avait donné ordre de prendre la pourpre, s'il
apprenait que l'empereur fût mort dans la guerre de Perse. En effet,
sa conduite à l'égard de Julien qu'il ne secourut pas, peut faire
penser qu'il avait quelque intérêt à le laisser périr. Si le fait est
véritable, sa criminelle politique fut trompée. Jovien ne fut pas plus
tôt monté sur le trône, que Procope songea à se mettre à couvert de ses
soupçons. Il s'était répandu un faux bruit, que Julien en mourant avait
désigné Procope pour son successeur[449]. Il n'en fallait pas tant pour
alarmer le nouveau prince qui venait de faire périr un des plus braves
officiers, parce que dans l'élection il avait eu quelques voix en sa
faveur. Procope prit donc occasion des funérailles de Julien, dont il
fut chargé, pour s'éloigner de la cour et se tenir caché, en attendant
des temps plus favorables. Il se retira d'abord avec sa femme et ses
enfants dans une terre qu'il possédait près de Césarée en Cappadoce.
Jovien, à qui sa fuite le rendait plus suspect, en fut bientôt averti,
il envoya des soldats pour le prendre et le ramener. Le fugitif se
mit lui-même entre leurs mains, et protestant qu'il était prêt à les
suivre, il obtint la permission de faire ses adieux à sa femme et à
ses enfants. Il fit en même temps servir aux soldats un grand repas,
et profitant de leur ivresse, il gagna le Pont-Euxin avec sa famille
et passa dans la Tauride[450]. Il ne fut pas long-temps à s'apercevoir
qu'il avait affaire à des Barbares perfides, qui ne manqueraient pas
de le trahir à la première occasion. Il prit donc le parti de repasser
avec les siens dans l'Asie Mineure. Là, changeant tous les jours de
retraite, évitant la rencontre des hommes, caché dans les forêts,
dans les cavernes, dans les rochers les plus inaccessibles, il vécut
quelque temps d'herbes et de fruits sauvages. Enfin, pressé de la faim
et réduit à la plus affreuse misère, il se détermina à se rapprocher
de Chalcédoine par des sentiers écartés. Il n'avait de ressource que
dans la fidélité d'un ami qui vivait à la campagne sur le territoire
de cette ville. Cet ami, nommé Stratégius, était un ancien officier
du palais, qui s'était retiré avec le titre de sénateur[451]. Le
malheureux proscrit lui confia sa vie et sa famille. Il se tint aussi
quelque temps caché dans une terre de l'hérétique Eunomius, qui étant
alors absent prétendit dans la suite n'en avoir eu aucune connaissance.
De cette retraite il passait souvent à Constantinople, où sa maigreur
extrême et son extérieur déplorable le déguisaient assez pour empêcher
qu'il ne fût reconnu. Il y recueillait avec une joie secrète les
murmures du peuple qui détestait le gouvernement.
[Note 448: _Apparebat eum, si umquam potuisset, fore quietis publicæ
turbatorem._ Amm. Marcell. l. 26, c. 6.--S.-M.]
[Note 449: _Susurravit obscurior fama; nemo enim dicti auctor exstitit
verus._ Amm. Marcell. l. 26, c. 6.--S.-M.]
[Note 450: Ἐπὶ τὴν Ταυριανὴν Χεῤῥόνησον. Zos. l. 4, c. 5.--S.-M.]
[Note 451: _Apud fidissimum amicorum delitescebat, Strategium quemdam
ex Palatino milite senatorem._ Amm. Marc. l. 26, c. 6.--S.-M.]
[Note latérale: XXIX.
Méchanceté de Pétronius beau-père de Valens.
Amm. l. 26, c. 6.