Il se rendit à Milan vers le commencement de novembre[427]. Cette
ville ancienne, grande, peuplée, située dans un territoire fertile, et
célèbre par ses écoles, qui dès le temps d'Antonin lui avaient mérité
le nom de nouvelle Athènes[428], était alors la capitale du Vicariat
d'Italie. Valentinien la choisit préférablement à la ville de Rome pour
le lieu de sa résidence, tant qu'il serait dans ces contrées, parce
qu'elle était placée comme au centre de son empire. A son arrivée il
trouva le peuple divisé par un schisme. Ce prince, moins éclairé que
zélé pour la concorde, prit d'abord le mauvais parti. Comme il s'était
prescrit pour règle de ne point se mêler de disputes de religion, son
histoire est presque entièrement dégagée des affaires ecclésiastiques.
Pour l'en détacher tout-à-fait, je vais présenter ici sous un seul
point de vue la conduite qu'il a tenue pendant tout son règne par
rapport au christianisme en général, et à l'église catholique en
particulier.
[Note 427: On a des lois de Valentinien, rendues à Milan, et qu'on
croit datées du 4 novembre de cette année, mais ces dates sont sujettes
à beaucoup de difficultés. Quoi qu'il en soit sur ce point, il n'est
pas moins certain que cet empereur était à Milan au mois de novembre;
car il existe une loi de ce prince dont la date incontestable est du 25
de ce même mois.--S.-M.]
[Note 428: C'est ce qu'on apprend d'une longue inscription, insérée
dans le recueil de Gruter, et datée du 3e consulat d'Antonin le Pieux,
et de la 2e année de la puissance tribunitienne de ce même empereur
(140 de J.-C.).--S.-M.]
[Note latérale: XX.
Il donne liberté de religion.
Amm. l. 30, c. 9.
Zos. l. 4, c. 3.
Symm. l. 10, ep. 54.
Liban. pro templis, p. 10.
Cod. Th. l. 9. tit. 16, leg. 7 et 9; l. 10, tit. 1, leg. 8; l. 12, tit.
1, leg. 60, 75; l. 13, tit. 3, leg. 7, 8; l. 16, tit. 1, leg. 1.]
Valentinien était sincèrement attaché à la religion chrétienne, à
laquelle il avait sous Julien sacrifié sa fortune. Mais persuadé que
les consciences ne sont point du ressort de la juridiction impériale,
il n'entreprit pas de les contraindre[429]; il n'étendit son pouvoir
sur les affaires de religion, qu'autant que celles-ci rentraient dans
l'ordre politique. D'ailleurs il se voyait à peu près dans les mêmes
circonstances où Constantin s'était trouvé à son avénement à l'empire.
Ce prince et ses enfants avaient travaillé, mais avec ménagement
et circonspection, à la destruction de l'idolâtrie. Julien l'avait
relevée de ses ruines: le règne de Jovien avait été trop court pour
l'abattre de nouveau. Ainsi le paganisme, encore enivré du sang des
martyrs qu'il avait fait couler pendant le règne de Julien, avait
repris assez de forces pour ne pouvoir être terrassé sans de violents
combats. Valentinien qui voulait maintenir la paix dans ses états,
déclara dès les premiers jours de son règne, qu'il permettait à ses
sujets de suivre la religion que chacun d'eux avait embrassée[430].
Les lois qui accordaient cette liberté ne sont pas venues jusqu'à
nous, mais elles sont clairement rappelées dans une de celles qui
nous restent de ce prince, et attestées également par les auteurs
chrétiens et païens de ce temps-là. Cette tolérance n'était pas feinte
et simulée comme celle de Julien. Valentinien conserva aux prêtres
païens leurs anciens priviléges; il défendit de leur susciter aucun
trouble; il promit même des titres honorables à ceux de leur ordre,
qui se seraient acquittés de leurs fonctions avec sagesse. Il laissa
subsister les droits des vestales, et l'autel de la Victoire. Il toléra
les divinations qui se pratiquaient sans maléfice. Il avait d'abord
défendu les sacrifices nocturnes que Julien avait rétablis; mais
Prétextatus, proconsul d'Achaïe, lui ayant représenté qu'il allait
jeter les Hellènes[431] dans le dernier désespoir, s'il leur ôtait la
liberté de célébrer leurs mystères, l'empereur voulut bien se relâcher
sur ce point, à condition que dans ces cérémonies on n'ajouterait rien
aux anciens usages. Cependant Libanius nous apprend que ce prince sur
la fin de son règne défendit d'immoler des animaux, et qu'il ne permit
que d'offrir de l'encens. Les faveurs dont Julien avait comblé les
philosophes, avaient mis cette profession fort à la mode: toutes les
villes, tous les villages en avaient vu naître des essaims nombreux,
qui s'étaient répandus dans tout l'empire et qui avaient infecté la
cour. Le nouvel empereur leur donna ordre de retourner dans leur
patrie: _Il est honteux_, dit-il _dans sa loi, que des gens qui se
vantent de soutenir les plus rudes assauts de la fortune, n'aient
pas le courage de partager avec leurs citoyens le poids des charges
publiques_. Il excepta cependant de cette sorte de bannissement ceux
qui s'étaient distingués par des vertus conformes à leur profession.
Comme les chrétiens étaient en grand nombre, et qu'il était à craindre
qu'ils ne se vengeassent par quelque violence des maux que les païens
leur avaient fait souffrir du temps de Julien, on prenait la précaution
de placer aux portes des temples une garde de soldats. Valentinien
fit défense d'employer à cette faction des soldats chrétiens; ce que
les magistrats, la plupart païens, surtout à Rome et dans l'Italie,
affectaient de faire pour avilir la religion chrétienne. Dès le temps
que les deux empereurs étaient dans le château de Médiana, ils avaient
ordonné que les biens-fonds, dont Julien avait enrichi les temples,
fussent appliqués au domaine impérial.
[Note 429: _Postremò hoc moderamine principatûs inclaruit, quod inter
religionum diversitates medius stetit, nec quemquam inquietavit,
neque ut hoc coleretur imperavit aut illud: nec interdictis minacibus
subjectorum cervicem ad id quod ipse coluit, inclinabat, sed
intemeratas reliquit has partes, ut reperit._ Amm. Marc. l. 30, c.
9.--S.-M.]
[Note 430: _Testes sunt leges a me in exordio imperii mei datæ: quibus
unicuique quod animo imbibisset, colendi libera facultas tributa est._
Cod. Th. lib. 9, tit. 16, leg. 9.--S.-M.]
[Note 431: C'est-à-dire les païens, ou ceux qui suivaient encore le
culte des divinités mythologiques des Grecs.--S.-M.]
[Note latérale: XXI.
Conduite de Valentinien à l'égard des hérétiques.
Socr. l. 4, c. 1 et 28.
Soz. l. 6, c. 7.
Hist. misc. l. 12, p. 81. ap. Murator. t. 1.
Theoph. p. 46.
Ambr. ep. 21, t. 2, p. 860.
Cod. Th. l. 16, tit. 5, leg. 3; tit. 6, leg. 1.
Till. Valent. art. 3.
Idem. Vic de S. Hilaire, art. 16.