Les prestiges de ces prétendus magiciens qui avaient peuplé la cour de
Julien, avaient répandu dans tout l'empire un soupçon de sortilége. On
attribuait à la magie les accidents les plus naturels. On recherchait
avec empressement la connaissance d'un art si merveilleux. Apronianus,
que Julien étant en Syrie avait envoyé à Rome pour y exercer la charge
de préfet, ayant perdu un œil dans ce voyage, se persuada que c'était
l'effet d'un maléfice. Prévenu de cette idée, il n'eut pas plus tôt
appris la mort de Julien, qu'il fit une exacte recherche de tous ceux
qui étaient soupçonnés de magie. Il ne manqua pas de trouver beaucoup
de coupables. Il les fit arrêter et appliquer à la torture au milieu
de l'amphithéâtre, à la vue du peuple toujours avide de ces spectacles
cruels. Après les avoir forcés d'avouer leur crime et de révéler leurs
complices, il les faisait mettre à mort. Cette sévérité, animée par la
vengeance, vint à bout de purger Rome d'un grand nombre d'imposteurs
ou de scélérats imbéciles, qui prenaient eux-mêmes pour des sortiléges
les poisons dont ils faisaient usage. On remarqua entre les autres un
cocher du cirque nommé Hilarinus, qui fut convaincu d'avoir envoyé son
fils encore jeune à l'école d'un magicien, pour y apprendre le secret
de vaincre ses concurrents. On était persuadé dans ce siècle, que
plusieurs cochers du cirque avaient recours à la magie pour donner de
la vitesse à leurs chevaux, et pour arrêter ceux de leurs adversaires.
Hilarinus fut condamné à perdre la tête; et comme on le conduisait à
la mort, s'étant échappé des mains des bourreaux et réfugié dans une
église, il en fut tiré par force et exécuté. Cependant cet entêtement
criminel ne céda pas entièrement à la rigueur des supplices. Quelques
années après, on convainquit un sénateur d'avoir mis un de ses
esclaves entre les mains d'un maître de magie, qui s'était chargé de
l'instruire de ses secrets. Ce sénateur se garantit, à force d'argent,
de la peine qu'il méritait, et il affecta même, dit Ammien Marcellin,
témoin oculaire, d'insulter à ses juges par la pompe de ses équipages
et par un éclat insolent et scandaleux. Au reste, Apronianus, ce juge
sévère, prit de si justes mesures pour entretenir l'abondance dans
Rome, que tant qu'il fut préfet, on n'entendit aucun de ces murmures si
ordinaires dans cette ville séditieuse. Ce fut aussi dans la suite un
des principaux soins de Valentinien. On le voit dans ses lois occupé
sans cesse de la quantité et de la qualité des subsistances de Rome, et
très-attentif à protéger les compagnies chargées de l'approvisionnement.
[Note latérale: XVI.
Premières lois des deux princes.
Cic. in Verr. l. 4. c. 10.
Cod. Th. l. 8, tit. 15, leg. princeps. leg. Vim. leg. Omnis. l. 11,
tit. 12, leg. 3; l. 13, tit. 1, leg. 5, 9; l. 16, tit. 2, leg. 10.]
Les deux princes n'étaient pas encore rétablis de leur maladie, qu'ils
commencèrent leur administration publique par deux lois très-sages. La
première avait été en vigueur dans l'ancienne république: l'avarice
l'avait peu à peu abolie. Ils défendirent aux officiers des magistrats
d'acheter aucun fonds, ni même aucun esclave dans la province où
ils étaient employés. Valentinien dans la suite comprit dans cette
défense tous les biens meubles et immeubles, et il l'étendit sur les
magistrats même, de quelque ordre qu'ils fussent, et sur tous ceux qui
étaient chargés d'une fonction publique. Il déclara que ces ventes
seraient nulles; que la chose, soit qu'elle fût demeurée au pouvoir de
l'acheteur, soit qu'elle eût passé en d'autres mains à quelque titre
que ce fût, serait rendue au premier vendeur, sans qu'il fût obligé de
restituer l'argent qu'il en avait reçu; et que si celui-ci différait
pendant cinq ans de faire ses diligences pour le recouvrement, son
droit serait dévolu au fisc. Ce prince pensait, ainsi que les anciens
Romains, que tout achat est un brigandage lorsque le contrat n'est
pas parfaitement libre de la part du vendeur. La seconde loi tendait
à préparer les fonds nécessaires pour soutenir la guerre contre tant
de Barbares qui menaçaient l'empire: elle déclarait que nul négociant
ne serait exempt de la taxe imposée sur ceux qui faisaient commerce
par eux-mêmes ou par leurs commis; qu'il n'y aurait sur ce point aucun
privilége ni pour les officiers de la maison du prince, ni pour les
personnes élevées en dignité, qui devaient donner l'exemple du zèle
à subvenir aux besoins de l'état, ni pour les clercs, qui font une
profession particulière de contribuer au soulagement des misérables:
ce sont les termes de la loi. Constance avait exempté de cet impôt les
ecclésiastiques, parce que, disait-il, leur gain retournait au profit
des pauvres: Valentinien tira du même principe une conséquence tout
opposée; il crut que l'aumône en est plus belle quand elle prévient la
misère, et que c'est un plus grand mérite de soulager ses concitoyens
en partageant leur fardeau, que d'attendre à les relever lorsqu'ils en
seront accablés. Il déclara même dans la suite que les exemptions de
cette taxe, fondées sur des rescrits des princes précédents, seraient
censées nulles, et qu'on n'y aurait aucun égard.
[Note latérale: XVII.
Division des provinces de l'empire.
Amm. l. 26, c. 5.
Zos. l. 4, c. 2 et 3.
Theod. l. 4, c. 5.
Soz. l. 6, c. 6.
Philost. l. 8, c. 8.
Pagi, in Baron. an. 365.
Till. Valens. not. 4.
Cod. Th. l. 7, tit. 4, leg. 12; l. 10, tit. 19, leg. 7; l. 13, tit. 3,
leg. 6; l. 15, tit. 1, leg. 13.]
Vers la fin d'avril les empereurs partirent de Constantinople, et
prirent le chemin de l'Illyrie. Ils séjournèrent à Andrinople jusqu'au
milieu du mois de mai[423]. Comme ils étaient suivis de leurs troupes,
Valentinien très-exact à faire observer la discipline, fut averti en
approchant de Sardique, que les soldats ne se contentaient pas de
l'étape, mais qu'ils exigeaient sur leur passage des contributions
arbitraires. Il réforma sur-le-champ cet abus par une loi adressée à
Victor, maître de la milice, et qui fut publiée par tout l'empire.
Ils arrivèrent au commencement de juin à Naïssus, où ils s'arrêtèrent
près d'un mois. Ce fut dans le château de Médiana, à une lieue[424]
de cette ville, qu'ils firent le partage des provinces. Valentinien
laissa à son frère celles qu'avait d'abord possédées Constance,
c'est-à-dire, l'Égypte, toute l'Asie et la Thrace; ce qui fut appelé
l'empire d'Orient. Il se réserva pour lui tout l'Occident, qui
comprenait l'Illyrie dans toute son étendue, l'Italie, l'Afrique, la
Gaule, l'Espagne et la Grande-Bretagne. Il y avait alors dans l'empire
plusieurs habiles généraux qui s'étaient formés sous les ordres et par
les exemples de Julien. Valentinien prit à son service Jovinus général
des troupes de la Gaule, Dagalaïphe, général de la cavalerie, et
Équitius qu'il fit commandant des troupes d'Illyrie. Il donna à Valens
Victor, Arinthée, tous deux grands capitaines, et Lupicinus qu'on croit
différent de celui qui avait été dans la Gaule lieutenant-général de
Julien. Sérénianus, cet officier perfide, qui avait contribué à la
perte de Gallus son bienfaiteur, rentra pour-lors dans le service
militaire. Il s'était tenu caché sous le règne de Julien, dont il ne
devait attendre que des supplices. Il n'avait d'autre mérite auprès
des nouveaux maîtres de l'empire, que d'être comme eux né en Pannonie.
C'en fut assez à Valens pour l'attacher à sa personne; il lui conféra
la dignité de comte des domestiques. Les empereurs partagèrent aussi
les troupes et les officiers du palais. Avant que de partir de Naïssus,
ils songèrent à réparer le mal que Julien avait voulu faire au
christianisme, en interdisant aux chrétiens l'instruction publique.
Toutes les personnes que leur science, jointe à la régularité des
mœurs, rendait capables d'instruire la jeunesse, eurent la permission
d'ouvrir de nouvelles écoles, ou de rentrer dans celles qu'on les
avait obligés de quitter. Pour arrêter les courses des Barbares,
ils envoyèrent ordre à Tautomède ou Teutomer, capitaine franc, qui
commandait les troupes de la Dacie, sur les bords du Danube, de réparer
les tours qui servaient à couvrir de ce côté-là les frontières de
l'empire, et d'en faire construire de nouvelles dans les lieux où
elles seraient nécessaires: ils lui déclaraient que si le terme de
son commandement expiré, il laissait ces ouvrages en mauvais état,
il serait obligé de les faire rétablir à ses propres dépens. S'étant
ensuite rendus à Sirmium[425], où ils passèrent six semaines, ils se
séparèrent vers le milieu du mois d'août. Valentinien prit la route
de Milan, et Valens celle de Constantinople. Salluste était préfet du
prétoire d'Orient, Mamertinus d'Italie et d'Illyrie, et Germanianus des
Gaules.
[Note 423: Ils étaient encore dans cette ville le 13 mai; il paraît
qu'ils y restèrent un peu plus long-temps que ne le pense Lebeau,
puisque nous voyons par une loi que, le 24 du mois suivant, les deux
empereurs n'étaient encore qu'à Philippopolis en Thrace, d'où ils se
rendirent à Sardique, où ils se trouvaient le 30 juin.--S.-M.]
[Note 424: A trois milles, _tertio lapide_, dit Ammien Marcellin, l.
26, c. 5. Selon le même auteur, cet endroit n'était même qu'un faubourg
de Naïssus, _in suburbano_, dit-il, _quod appellatum Mediana_.--S.-M.]
[Note 425: On a une loi de Valentinien, datée de cette ville, le 5
juillet.--S.-M.]
[Note latérale: XVIII.
Divers réglements de Valentinien.
Cod. Th. l. 1, tit. 7, leg. 2, 4, 5; l. 8, tit. 5, leg. 20, 21; l. 9,
tit. 30, leg. 1, 2; tit. 36, leg. 15, 16; l. 11, tit. 30, leg. 33, 34;
tit. 31, leg. 1; l. 12, tit. 1, leg. 57, etc. tit. 13, leg. 2, 3; l.
15, tit. 15, leg. unic.]
Valentinien se proposait Constantin pour modèle. Il avait dessein
de réformer le gouvernement de Julien; mais il aimait l'argent,
et Julien n'avait aimé que la gloire. De plus, le trésor épuisé
par la malheureuse expédition de Perse, avait besoin d'être rempli
pour fournir aux dépenses des armées que les attaques des Barbares
obligeaient de lever et d'entretenir. Ces raisons laissèrent à Julien
l'avantage du désintéressement et de la libéralité. Ce prince avait
modéré les présents que les villes de l'empire envoyaient en diverses
occasions aux empereurs; il avait voulu que ces hommages fussent
purement volontaires. Valentinien les exigea à titre de contributions,
il n'en dispensa que les sénateurs déja chargés de taxes encore plus
onéreuses. Il régla par plusieurs lois la conduite des juges et des
gouverneurs; il leur enjoignit de prononcer leurs jugements en public,
à portes ouvertes, parce qu'il était à craindre que dans les audiences
secrètes l'intrigue ne prévalût sur la justice. Il voulut qu'ils se
rendissent populaires par leur facilité à se laisser aborder, par
leur désintéressement, par une équité incorruptible qui ne fît aucune
acception des personnes, et non pas en donnant au peuple des fêtes
et des spectacles, qui leur feraient perdre en amusements frivoles
un temps et des soins qu'ils devaient à des fonctions sérieuses. Les
gouverneurs en faisant la visite de leur province, prenaient leur
logement dans les maisons les plus commodes et les plus délicieuses des
particuliers. Valentinien défendit cet abus; il ne leur permit de loger
que dans les maisons publiques qui se trouvaient sur leur passage;
et il déclara que toute autre habitation, dans laquelle ils auraient
été reçus, serait vendue au profit du fisc. Il leur recommanda de
visiter dans leurs tournées tous les villages et toutes les métairies,
et de s'informer exactement de la conduite des officiers chargés du
recouvrement des deniers publics, déclarant qu'il punirait de mort
ceux qui seraient convaincus d'extorsions et de vexations injustes.
Ayant appris que des bandes de voleurs désolaient la Campanie, l'Apulie
et les contrées voisines, il ne permit qu'à certaines personnes de
monter à cheval dans ces provinces, et défendit le port des armes,
à tous ceux qui n'en auraient pas obtenu la permission expresse. Il
réforma plusieurs abus dans les jugements et dans l'usage de la course
publique. Il fit de nouveaux réglements pour maintenir dans les villes
l'ordre municipal. Pendant tout le cours de son règne, il ne perdit
jamais de vue ces objets, qu'il regardait comme très-importants. Ces
sages dispositions firent l'occupation de Valentinien pendant les
mois de septembre et d'octobre, qu'il passa dans les villes d'Émona,
aujourd'hui Laybach en Carniole, d'Aquilée, d'Altinum et de Vérone[426].
[Note 426: Il était à Emona le 28 août. On voit par ses lois qu'il
résida à Aquilée, depuis le 7 septembre jusqu'au 29. Il était à
_Altinum_ le 30 septembre, le 5 et le 8 d'octobre; il se trouvait à
Vérone le 15 du même mois.--S.-M.]
[Note latérale: XIX.
Valentinien à Milan.
Amm. l. 26, c. 5.
Cod. Th. l. 11, tit. 30, leg. 32.
Grut. inser. p. 177, nº 4.