L'empire attaqué depuis long-temps du coté du Septentrion et de
l'Orient, commençait à recevoir des atteintes dans ses provinces
méridionales. Ce vaste corps sentait déja les approches de la
vieillesse. Affaibli par les vices qui lui faisaient perdre de son
ressort, il se refroidissait peu à peu dans ses extrémités, et les
gouverneurs des provinces éloignées, plus attentifs à les piller qu'à
les défendre, laissaient aux Barbares occasion de les entamer. Tandis
que les Perses enlevaient aux Romains les cinq provinces voisines du
Tigre, les Austuriens en Afrique infestaient la Tripolitaine, qui
s'étendait entre les deux Syrtes, dans le pays qu'on appelle encore la
régence de Tripoli. Ces Barbares, qui n'étaient connus que sur cette
frontière, exercés à des incursions soudaines, vivaient de brigandage.
On les contenait depuis quelque temps par un traité fait avec eux,
lorsqu'un motif de vengeance leur mit les armes à la main. Un d'entre
eux, nommé Stachao, homme hardi, rusé, artificieux, parcourant la
province à la faveur de la paix, tramait des intrigues secrètes pour y
établir ses compatriotes. On découvrit ses manœuvres: il fut brûlé vif.
Aussitôt toute la nation prend l'alarme: ils sortent avec rage de leurs
montagnes et de leurs déserts; ils accourent en foule devant Leptis
avant qu'on puisse avoir des nouvelles de leur marche. La force des
murailles de cette grande ville et le nombre des habitants la mettant
hors d'insulte, ils restent trois jours campés aux environs[381],
ruinant par le fer et par le feu ce territoire fertile, et massacrant
les paysans qui s'étaient inutilement cachés dans des cavernes. Après
avoir brûlé tout ce qu'ils ne purent emporter, ils s'en retournèrent
avec un riche butin, traînant en esclavage Silva chef du conseil
de la ville[382], qu'ils surprirent dans ses terres avec toute sa
famille. Les habitants de Leptis, effrayés de cette attaque imprévue,
et craignant une nouvelle incursion, eurent recours au comte Romanus,
envoyé depuis peu pour commander en Afrique[383]: cet officier, dur
et avare, ne faisait la guerre que pour s'enrichir. Il vint à la tête
d'un corps de troupes; mais insensible aux larmes et aux prières des
habitants, il demanda une prodigieuse quantité de vivres et quatre
mille chameaux[384], déclarant qu'il ne marcherait aux ennemis qu'à
cette condition. En vain ces infortunés lui représentèrent que le
ravage et l'incendie de leur pays les mettait dans l'impuissance de
satisfaire à des demandes si exorbitantes; qu'ils n'étaient pas en état
d'acheter si cher un remède à leurs maux, quoiqu'ils fussent extrêmes.
Après avoir passé quarante jours à Leptis, sans faire aucun mouvement
pour leur défense, il abandonna le pays à la merci des Barbares.
[Note 381: _Suburbano ejus uberrimo insedere per triduum._ Amm. Marc.
l. 28, c. 6.--S.-M.]
[Note 382: _Ordinis sui primatem._--S.-M.]
[Note 383: _Præsidium imploravere Romani comitis per Africam recens
provecti._ Amm. Marc. l. 28, c. 6.--S.-M.]
[Note 384: Cette mention d'Ammien Marcellin est peut-être la première
qui fasse connaître les chameaux comme habitant dans cette partie
de l'Afrique. On ne trouve rien de semblable dans les auteurs plus
anciens, ni dans les récits relatifs aux guerres des Carthaginois
contre les Romains.--S.-M.]
[Note latérale: XXVIII.
Jovien part d'Antioche.
Amm. l. 25, c. 1O.
Chron. Alex. vel Pasch. p. 299.
Socr. l. 3, c. 26.