Dans ce mouvement général de toutes les humeurs de l'empire, Jovien
rassura les païens en déclarant, par une loi, qu'il laissait à chacun
le libre exercice de sa religion. Il fit rouvrir les temples: il permit
les sacrifices; mais il défendit les enchantements et les cérémonies
magiques. Cette liberté procura au christianisme un double avantage;
elle ramena au sein de l'église ceux qui n'en étaient sortis que par
crainte, et elle laissa au paganisme ceux qui ne s'en seraient détachés
que par hypocrisie. La conviction, unique sorte de contrainte que la
religion connaisse, fit seule des chrétiens; elle n'en fit que de
véritables, elle en fit en plus grand nombre, parce qu'elle n'eut point
à combattre la haine et l'opiniâtreté qu'inspirent les persécutions
et les supplices. Les philosophes, voyant leur règne passé, s'étaient
bannis de la cour. Ils n'y régnèrent plus en effet; mais Jovien leur
permit d'y reparaître, pourvu qu'ils se dépouillassent de ce qu'il
y avait de singulier dans leur extérieur. Il continua même de les
honorer. Il est vrai qu'il ne put les mettre à couvert du mépris des
courtisans, toujours prompts à fouler aux pieds les anciens favoris. Un
ennemi de Libanius conseillait au prince de se défaire de ce rhéteur,
qui ne cessait de pleurer la perte de Julien. Un meilleur conseil fit
entendre à Jovien que ces larmes impuissantes lui faisaient beaucoup
moins de tort, que n'en ferait à sa gloire le sang d'un malheureux
sophiste. Ce que des auteurs anonymes ou inconnus racontent du temple
de Trajan, brûlé dans Antioche par la femme et les concubines de
Jovien, ne mérite pas une réfutation sérieuse.
[Note latérale: XXIV.
A l'égard des catholiques.
Greg. Naz. or. 21, t. 1, p. 394.
Socr. l. 3, c. 24.
Theod. l. 4, c. 2, 4 et 22.
Soz. l. 6, c. 3.
Philost. l. 8, c. 5.
Cod. Th. l. 9, tit. 25, leg. 2.
Médailles.
[Eckhel, doct. num. vet. t. 8, p. 147.]]
La religion chrétienne monta avec lui sur le trône, pour n'en plus
descendre. Jovien s'appliqua à guérir les plaies dont Julien l'avait
affligée, et à lui rendre sa splendeur. Il rappela d'exil tous les
évêques bannis par Constance, et que Julien n'avait pas remis en
possession de leurs siéges. Athanase sortit encore de ses déserts, et
reparut de nouveau dans Alexandrie. Les disgraces de ce grand homme
étaient celles de toute l'église: la foi s'éclipsait avec lui, et
renaissait à sa lumière. L'empereur déchargea les églises des taxes
dont elles étaient accablées; il rétablit leurs priviléges: il rendit
aux clercs, aux veuves, aux vierges leurs immunités et tous les
bienfaits des empereurs précédents. Il renouvela, par une loi, les
distributions de blé instituées par Constantin, et que Julien avait
abolies. La disette, qui régnait encore dans l'empire, ne lui permit
d'en rendre que le tiers; mais il promit de les rétablir en entier au
retour de l'abondance. Il ordonna aux gouverneurs des provinces de
favoriser les assemblées des fidèles, de veiller à l'honneur du culte
divin et à l'instruction des peuples. Nous avons une loi par laquelle
il défend, sous peine de mort, de ravir les vierges consacrées à
Dieu, de les séduire, ou même de les solliciter au mariage. C'était
un désordre que l'irréligion, fille ou mère du libertinage, avait
introduit du temps de Julien. Il fit retracer sur le labarum le
monogramme du Christ. Un comte nommé Magnus, trésorier de la maison
de l'empereur[379], avait, sous le règne précédent, réduit en cendres
l'église de Béryte: il reçut ordre de la rebâtir à ses dépens; et, sans
de puissantes sollicitations, Jovien lui eût fait trancher la tête.
[Note 379: _Comes largitionum comitatensium._ Ὁ τῶν κομητατησίων
λάργιτιόνων κόμης. Theod. hist. eccles. l. 4, c. 22. On s'était borné à
transcrire en grec le nom latin de cette charge.--S.-M.]
[Note latérale: XXV.
A l'égard des hérétiques.
Greg. Naz. or. 21, t. 1, p. 394.
Jovian. ep. ad Athan. et Athan. ad Jov. etc. t. 2, p. 779 et seq.
Socr. l. 3, c. 24 et 25.
Theod. l. 4, c. 23.
Soz. l. 6, c. 4 et 5.
[Philost. l. 8, c. 6.]]
Les différentes sectes formèrent à l'envi des prétentions sur l'esprit
de l'empereur. Les purs Ariens envoyèrent au-devant de lui jusqu'à
Édesse[380]; ils portaient, à leur ordinaire, des calomnies contre
Athanase. Jovien, sans leur déclarer ses sentiments, les renvoya à la
décision d'un concile, où les deux partis seraient entendus. Dès qu'il
fut dans Antioche, les Macédoniens lui présentèrent une requête, par
laquelle ils demandaient l'expulsion des purs Ariens. Il leur répondit
qu'il détestait les querelles, et qu'il n'accorderait ses bonnes graces
qu'aux amateurs de la paix et de la concorde. Acacius de Césarée,
attaché de tout temps à l'arianisme, mais plus encore à la faveur,
ayant pressenti les dispositions de l'empereur, se réunit, du moins
en apparence, avec les catholiques: il assista, dans Antioche, à un
concile, dont le décret confirmait la foi de Nicée. La lettre synodale,
signée de vingt-huit évêques, fut adressée à l'empereur. Jovien se
contenta de dire qu'il était résolu de n'inquiéter personne sur la
croyance; et de favoriser de tout son pouvoir ceux qui travailleraient
à la réunion des esprits. Ce n'était pas qu'il fût indifférent, ni
qu'il balançât sur le parti qu'il devait prendre: nourri dans les
sentiments orthodoxes, dès le moment qu'il était rentré dans les terres
de l'empire, au milieu des inquiétudes dont il était accablé, un de
ses premiers soins avait été d'écrire à saint Athanase. Ne sachant pas
encore que ce prélat fût revenu, il le rappelait et le rétablissait
dans son siége. Sa lettre, qui s'est conservée jusqu'à nous, porte
le sentiment de la plus profonde vénération. Lorsqu'il se vit, dans
la suite, exposé à tous les artifices de tant de sectes diverses,
pour s'affermir dans la foi, et ne pas s'écarter du point fixe de
la croyance de l'église, il pria le saint évêque de lui envoyer une
exposition nette et précise de la doctrine catholique. Athanase, de
concert avec les prélats les plus éclairés qui se trouvaient dans
Alexandrie, satisfit au désir de l'empereur. Il lui développa la foi
de Nicée, et tout le venin de l'arianisme. Jovien le fit venir à
Antioche, pour puiser dans cette source de lumière des instructions
plus étendues. Les Ariens en prirent l'alarme. Euzoïus, évêque arien
d'Antioche, gagna le grand chambellan Probatius et les autres eunuques
du palais. C'était par le canal de ces vils ministres, presque toujours
pervers et corrompus, que l'hérésie s'était insinuée dans l'esprit de
Constance. On fit venir d'Alexandrie le prêtre Lucius, chef du parti
Arien dans cette ville depuis la mort de George. Les catholiques
députèrent de leur côté, pour rompre l'effet de ces intrigues.
[Note 380: Leurs députés étaient Candidus et Arrhianus, évêques en
Lydie et tous deux parents de Jovien, οἱ περὶ Κάνδιδον καὶ Ἀῤῥιανὸν
προσγενεῖς ὄντες τῷ βασιλεῖ, dit Philost. liv. 8, c. 6.--S.-M.]
[Note latérale: XXVI.