Jovien, piqué sans doute de ces paroles, qui couvraient tant de
reproches sous une apparence de prières, se retranchait dans
l'obligation que lui imposait la religion du serment. Un trait
satirique acheva de l'aigrir. Comme après plusieurs refus, il acceptait
avec répugnance une couronne, qui lui était présentée par le sénat et
le peuple de Nisibe, un avocat nommé Silvanus, s'écria: _Prince,_
_puissiez-vous recevoir des autres villes de votre empire d'aussi
glorieuses couronnes_[368]. Aussitôt l'empereur déclara qu'il ne leur
donnait que trois jours pour évacuer la place. Ce fut un spectacle
déplorable. Les soldats, qui avaient ordre de presser les habitants,
menaçaient de la mort quiconque passerait le terme prescrit. Dans
cette étrange confusion, tout retentissait de gémissements et de
sanglots. On enlevait à la hâte ce qu'on pouvait emporter. Le luxe et
les richesses avaient perdu pendant ces jours-là leur faux titre de
préférence: faute de chevaux et de voitures on abandonnait les meubles
les plus précieux, pour ne se charger que des effets les plus méprisés,
mais les plus nécessaires au soutien de la vie. Il fallait arracher
les femmes des tombeaux de leurs maris, de leurs enfants, de leurs
pères, qu'elles arrosaient de leurs larmes, et qu'elles ne quittaient
qu'avec des cris lamentables. Tous les chemins étaient remplis de
ces infortunés fugitifs, qui, tournant cent fois les yeux vers leur
patrie, pleurant, s'embrassant les uns les autres, se disaient un
éternel adieu, pour prendre la route de l'exil que chacun avait choisi.
La plupart se retirèrent sur les ruines d'Amid. Ils y portèrent le
corps de saint Jacques. Les reliques de ce saint évêque avaient été
conservées comme la sauve-garde de Nisibe; et quelques mois auparavant,
Julien ayant ordonné de les transporter hors de la ville, on était
persuadé que cette place importante avait en même temps perdu sa plus
forte défense. Jovien fit bâtir pour cette malheureuse colonie un
bourg aux portes d'Amid dont il releva les murailles; il le renferma
dans la même enceinte: on le nomma la nouvelle Nisibe[369]. Le tribun
Constantius fut chargé de remettre aux Perses les provinces et les
autres places, qui devaient leur être livrées en conséquence du traité.
Cette cession honteuse est la plus ancienne époque du démembrement de
l'empire. Les cinq provinces alors abandonnées aux Perses ne revinrent
jamais aux Romains[370]. Ce fut, pour ainsi dire, la première pierre,
qui se détacha de ce vaste édifice, et qui annonçait déja sa chute,
quoiqu'elle fût encore éloignée.
[Note 368: _Ita, inquit, imperator a civitatibus residuis coroneris._
Amm. Marc., liv. 25, c. 9.--S.-M.]
[Note 369: Jean Malala et l'auteur de la chronique Paschale (_loc.
laud._), rapportent que ce bourg, bâti auprès des murs d'Amid, reçut le
nom de _bourg de Nisibe_, καλέσας τὴν κώμην Νισίβεως, et qu'on y plaça
tous les émigrés venus de la Mygdonie, πάντας τοὺς ἐκ τῆς Μυγδωνίας
χώρας οἰκεῖν ἐποίησεν.--S.-M.]
[Note 370: Ce fait n'est pas exact. Le patriarche d'Arménie, Jean
VI, rapporte dans son histoire, écrite en arménien au commencement
du dixième siècle, que la ville de Nisibe rentra sous la domination
romaine vers la fin du 6e siècle, deux cent trente ans environ après
sa cession. Elle fut alors donnée par le roi de Perse Chosroès II à
l'empereur Maurice, comme un témoignage de sa reconnaissance pour
les services qu'il lui avait rendus en le replaçant sur son trône.
Il y joignit d'autres places en Mésopotamie, et plusieurs cantons en
Arménie. Ces détails trouveront leur place dans la suite de cette
histoire. Ces pays ne tardèrent pas à retomber entre les mains des
Perses après la mort de Maurice, et bientôt ils passèrent au pouvoir
des Arabes. Voyez à ce sujet mes _Mémoires hist. et géogr. sur
l'Arménie_, t. 1, p. 25. Quant aux cinq provinces au-delà du Tigre,
cédées avec Nisibe, elles ne revinrent pas effectivement aux Romains,
elles continuèrent à être gouvernées pendant long-temps par de petits
princes indigènes, feudataires des Perses, comme ils l'avaient été de
l'empire.--S.-M.]
[Note latérale: XIX.
Diversité des impressions que fit la mort de Julien.
Amm. l. 25, c. 9.
Liban. vit. t. 2, p. 45 et 46. or. 9, p. 251 or. 10, p. 260 et 330, et
de templ. p. 24.
Zos. l. 3, c. 34.