Till. Jovien, note 1.]

Délivrés de la crainte des Perses, les Romains s'éloignèrent des bords

du Tigre, où l'inégalité du terrain fatiguait extrêmement les hommes

et les chevaux. Mais ils manquaient d'eau et de vivres. C'était encore

une faute de Jovien, de n'avoir pas stipulé que Sapor fournirait

des subsistances aux troupes romaines, tant qu'elles seraient sur

les terres de la Perse[354]. Plusieurs soldats moururent de faim

ou de soif. Mais le désir de se délivrer de ces deux maux, en fit

encore périr un plus grand nombre. Ils se dérobaient pour gagner le

fleuve, et s'efforçant de le traverser à la nage, une partie était

engloutie dans les eaux: plusieurs ayant atteint l'autre bord, y

trouvaient des coureurs sarrasins ou perses, qui les massacraient ou

les traînaient en esclavage. Jovien prit enfin le parti de passer le

Tigre. Au premier signal, tous les soldats accourent au fleuve, avec

une ardeur incroyable. Le danger du passage n'a rien d'effrayant pour

eux: chacun veut être le premier à quitter cette terre malheureuse.

Les uns s'exposent sur des claies, d'autres sur des outres, tenant

leurs chevaux par la bride. Il n'est point d'expédient si périlleux,

dont ils ne s'avisent. Quelques-uns se noyèrent: les autres emportés

bien loin par la force du courant, parvinrent à la rive tant désirée.

L'empereur passa dans les barques que Julien avait réservées[355], et

les renvoya à l'autre bord jusqu'à ce que toute l'armée fût entièrement

passée. Ils se trouvaient enfin sur le terrain de la Mésopotamie;

mais ces vastes plaines n'offraient à leur vue que des sables stériles

et de nouveaux malheurs, lorsque les coureurs vinrent leur donner

l'alarme. A quelque distance de là, les Perses travaillaient à jeter

un pont, à dessein de profiter de la confiance que le traité inspirait

aux Romains, et de surprendre les traîneurs et les chevaux de bagage

affaiblis par la faim et accablés de fatigue. On alla les reconnaître,

et dès qu'ils virent leur perfidie découverte, ils disparurent et

renoncèrent à l'entreprise. On arriva par une marche forcée près de

Hatra[356], ville ancienne, située au milieu d'un désert et depuis

long-temps abandonnée. Elle avait été autrefois une place importante.

Trajan et Sévère l'avaient inutilement assiégée; ils avaient manqué

d'y périr avec toutes leurs troupes[357]. De là il fallait traverser

vingt-quatre lieues[358] de sables arides; on n'y trouvait que de

l'eau saumâtre et croupissante, et des herbes amères, telles que

l'auronne, l'absynthe et la serpentine[359]. On fit provision d'eau

douce: on tua des chameaux et des bêtes de somme, dont la chair,

quoique mal saine, fut pendant six jours l'unique nourriture de

l'armée. Enfin, on arriva au château d'Ur[360], qui appartenait

aux Perses: là se rendirent Cassianus commandant des troupes de

Mésopotamie, et le tribun Mauricius, que Jovien avait envoyé pour

ramasser des vivres. Ils apportaient les subsistances que l'armée de

Procope et de Sébastien avait épargnées par une prudente économie.

[Note 354: Rufin rapporte cependant dans son Histoire ecclésiastique

(l. 11, c. 1) que les Perses fournirent des vivres à l'armée romaine,

et même il loue leur humanité à cette occasion. _Exercitui quoque

inedia consumpto cibos cæteraque necessaria in mercimoniis polliceri,

omnique humanitate nostrorum temeritatem emendare._ Théodoret est

d'accord avec lui, il dit positivement (l. 4, c. 2), que le roi de

Perse envoya des vivres aux soldats, τροφὰς τοῖς ϛρατιώταις ἐξέπεμψεν,

et il fit établir un marché dans le désert près du camp, καὶ ἀγορὰν

αὐτοῖς ἐν τῇ ἐρήμῳ γενέσθαι προσέταξε.--S.-M.]

[Note 355: Selon Libanius (or. 10, t. 2, p. 302), ces barques avaient

été perdues pendant la retraite de Julien. Zosime (l. 3, c. 28) dit

aussi que, _laissées loin derrière l'armée, elles étaient tombées

au pouvoir de l'ennemi_, après la bataille de Maranga, καὶ πλοῖα

δὲ ἥλω, κατόπιν πολὺ τοῦ ϛρατοπέδου τοῖς πολεμίοις περιπεσόντα. Il

paraît que ces deux auteurs se trompent, ou que quelques circonstances

actuellement inconnues ont donné lieu à un malentendu; car le

témoignage d'Ammien Marcellin, qui faisait partie de l'expédition, est

formel. _Imperator_, dit-il, l. 25, c. 8, _ipse brevibus lembis, quos

post exustam classem docuimus remansisse_.--S.-M.]

[Note 356: _Propè Hatram venimus, vetus oppidum in media solitudine

positum, olimque desertum._ Amm. Marc. l. 25, c. 8. Les auteurs grecs

donnent à cette ville le nom d'_Atra_, ne pouvant exprimer l'aspiration

initiale, que présente le nom original, et qui n'a pas été négligée

par les Latins. Les Arabes qui l'appellent _Hadhr_, en parlent comme

d'une ville superbe, mais abandonnée depuis long-temps. On voit par

le récit d'Ammien Marcellin que sa désertion remontait à une époque

bien ancienne. Elle se trouvait dans le désert à l'occident de Tekrit

sur le Tigre. Selon Hérodien, l. 3, § 22, elle était sur le sommet

d'une montagne très-élevée, environnée de fortes murailles, bien

peuplée d'hommes, habiles à tirer de l'arc, ἧν δὲ πόλις ἐπ' ἄκρας

ὑψηλοτάτης ὄρους, τείχει μεγίστῳ καὶ γενναίῳ περιβεβλημένη, πλήθει

ἀνδρῶν τε τοξοτῶν ἀκμάζουσα. Dion Cassius en parle souvent, il décrit

avec exactitude le pays qui l'environne. Selon lui, cette ville était

consacrée au soleil, l. 68, § 31, t. 2, p. 1145, ed. Reimar.--S.-M.]

[Note 357: Les rois des Atréniens, placés entre les deux empires Parthe

et Romain, s'étaient rendus redoutables à l'un et à l'autre. Ils ne

combattirent pas avec moins de courage contre les rois de Perse, que

contre Trajan et Sévère. On voit par Dion Cassius qu'Artaxerxès, ou

Ardeschir, fils de Babek, leur fit la guerre (Dion Cassius, l. 80, t.

2, p. 1376, ed. Reimar.). Il paraîtrait résulter des récits orientaux

que ce royaume fut détruit par Sapor Ier, fils d'Ardeschir, de l'an

240 à l'an 271. Voyez la traduction de l'_Histoire des Sassanides de

Mirkhond_, par M. Silvestre de Sacy, p. 286. Les auteurs arabes, qui

parlent des rois d'Atra, rapportent que leur puissance s'étendait

depuis le Khabour jusqu'au Tigre.--S.-M.]

[Note 358: _Adusque lapidem septuagesimum_, pendant soixante et dix

milles. Amm. Marc., l. 25, c. 8.--S.-M.]

[Note 359: _Abrotonum, et Absinthium, et dracontium, aliaque herbarum

genera tristissima._ Amm. Marc. l. 25, c. 8.--S.-M.]

[Note 360: _Ad Ur nomine Persicum venêre castellum._ Amm. Marc. l. 25,

c. 8. Il est impossible d'indiquer la position de cette forteresse, qui

n'est pas mentionnée ailleurs.--S.-M.]

[Note latérale: XIV.

Histoire du Bas-Empire. Tome 03 · 第 132 / 354 题