La Bléterie, dissertation sur la paix de Jovien.]

Tous les auteurs conviennent que ce traité était ignominieux. Les

chrétiens en rejettent toute la honte sur Julien, dont la témérité ne

laissa pas à Jovien d'autre voie pour sauver les tristes débris de son

armée. En ce point ils s'accordent[351] avec Eutrope, qui avoue que

cette paix était aussi nécessaire qu'elle était déshonorante[352].

Mais cet historien fait un reproche à Jovien d'en avoir rempli les

conditions: il prétend que ce prince aurait dû s'en affranchir, et

suivre les anciennes maximes de la république, qui ne se crut pas

engagée par les paroles que ses généraux avaient données aux Samnites,

aux Numantins, à Jugurtha; et Ammien Marcellin paraît être du même

avis. Un écrivain moderne, aussi judicieux qu'élégant et poli[353], a

discuté ces deux questions avec beaucoup de précision et de justesse.

Il prouve par des raisons solides que si Jovien est excusable d'avoir

consenti à cette paix, on ne peut cependant le disculper tout-à-fait;

puisque, selon la remarque d'Ammien Marcellin, _elle n'était pas

nécessaire avant les quatre jours que l'on perdit à négocier, au

lieu de marcher vers la Corduène_. Pour le second point qui concerne

l'exécution du traité, il convient que les exemples empruntés de la

république ne concluent rien à l'égard d'un souverain; mais il fait

voir que les maximes du droit public rendaient à Jovien la liberté que

la différence du gouvernement semblait lui ôter. Les monarques romains

n'étant qu'usufruitiers et non pas propriétaires de l'empire, ils

n'en pouvaient aliéner la moindre partie, sans l'aveu de la nation,

et surtout des peuples qui habitaient le pays dont ils voulaient

se dessaisir. Ce consentement exprès ou tacite doit être supposé

dans les cessions qu'Hadrien, Aurélien, Dioclétien avaient faites

de quelques portions de l'empire; autrement ces cessions n'auraient

pas été légitimes: _Le traité de Jovien avec Sapor était donc nul de

plein droit: au lieu de le ratifier, Jovien pouvait et devait faire

réclamer le sénat de Rome et celui de Constantinople, écouter les

justes réclamations des habitants de Nisibe, et du moins ne pas ôter

à ces malheureux la liberté de se défendre. Mais les principes du

droit public n'étaient point alors éclaircis; et Jovien, qui ne fut

jamais que soldat, les avait moins étudiés que personne. Les principes

généraux sur l'obligation du serment, combinés avec l'idée vague du

pouvoir sans bornes que depuis long-temps à la cour et dans les armées

on attribuait aux empereurs, produisirent dans une ame religieuse

l'effet qu'ils devaient naturellement y produire._ Le même auteur

observe encore que l'épuisement de l'empire, la faiblesse des habitants

de Nisibe, la supériorité des forces de Sapor, et l'intérêt particulier

de Jovien durent contribuer à fortifier ses scrupules. Je n'ajouterai

à ces raisons qu'une réflexion qui me paraît naturelle. Avant la

conclusion du traité, Jovien n'avait qu'un parti à prendre, s'il était

possible; c'était celui qu'Ammien Marcellin lui reproche de n'avoir pas

suivi. Si ce parti était impraticable, il devait balancer lequel des

deux serait plus contraire au bien et à l'honneur de l'empire, ou de

perdre et sa personne et son armée entière, ou de céder les provinces

et les villes que Sapor exigeait comme une rançon. Mais le traité étant

une fois conclu, quelque parti que prît l'empereur, il ne pouvait plus

agir sans se rendre blâmable, ou d'imprudence, s'il observait une

convention nulle et contraire aux intérêts de l'état; ou de mauvaise

foi, si en la violant il faisait connaître qu'il s'était joué des

serments, et qu'il avait promis ce qu'il ne pouvait, ni ne devait

exécuter.

[Note 351: _Fœdus cum Sapore Persarum regi etsi parum putant dignum,

satis tamen necessarium pepigit._ Oros. l. 7, c. 31.--S.-M.]

[Note 352: _Necessariam quidem, sed ignobilem._ Eutr. l. 10, c.

17.--S.-M.]

[Note 353: La Bléterie dans son histoire de Jovien.--S.-M.]

[Note latérale: XIII.

Jovien repasse le Tigre.

Amm. l. 25, c. 8.

Liban. or. 10, t. 2, p. 325. Chrysost. de Sto Babyla contra Jul. et

Gent. t. 2, p. 576.

Zos. l. 3, c. 33.

[Chron. Alex. vel Pasch. p. 299.]

Zon. l. 13, t. 2, p. 28.

Histoire du Bas-Empire. Tome 03 · 第 131 / 354 题