Continuation de la marche.]

Le lendemain on campa dans un vallon si serré, que les flancs des

deux collines qui le bordaient à droite et à gauche, servaient de

murailles. On ferma d'une forte palissade l'entrée et la sortie[316].

Si les Perses avaient su la guerre, les Romains étaient pris comme

dans un piége, et leurs palissades auraient servi de barrière pour

les enfermer. Mais les Perses se contentèrent de lancer d'en haut

des traits, et d'accabler les Romains d'injures, les appelant des

perfides, des meurtriers de leur prince[317]. Un gros de leur cavalerie

força la palissade, pénétra dans le camp jusqu'auprès de la tente de

l'empereur[318], et ne fut repoussé qu'avec peine après qu'on en eut

tué et blessé un grand nombre. Le jour suivant on continua la marche

sans inquiétude, parce que le terrain n'était pas praticable à une

cavalerie pesamment armée, telle que celle des Perses. On s'arrêta sur

le soir en un lieu nommé _Charca_[319]. Le premier de juillet, après

avoir fait environ une lieue et demie[320] de chemin, on se trouva près

d'une ville appelée _Dura_[321], comme celle dont on avait rencontré

les ruines sur les bords de l'Euphrate. Les bêtes de somme étant

fatiguées, leurs conducteurs marchaient à pied à la queue de l'armée;

lorsqu'ils se virent tout à coup environnés d'une troupe de Sarrasins,

qui les auraient taillés en pièces, si la cavalerie légère ne fût

promptement accourue au secours. Ces Barbares, autrefois alliés de

l'empire, s'étaient joints aux Perses, parce que Julien avait supprimé

les pensions qu'on leur avait payées sous les empereurs précédents: et

sur les plaintes qu'ils en étaient venu faire, il leur avait répondu

qu'un empereur guerrier n'avait que du fer et non pas de l'or[322]. On

passa quelques jours[323] en ce lieu sans pouvoir avancer. Dès que les

troupes se mettaient en marche, les Perses, les harcelant de toutes

parts, les obligeaient de faire halte: dès qu'elles s'arrêtaient pour

combattre, ils reculaient peu à peu; et avant qu'on pût les atteindre

ils prenaient la fuite[324].

[Note 316: _Secuto deinde die, pro captu locorum reperta in valle

castra pοnuntur, velut murali ambitu circumclausa, præter unum exitum

eumdemque patentem, undique in modum mucronum præacutis sudibus fixis._

Amm. Marc. l. 25, c. 6.--S.-M.]

[Note 317: C'est Ammien Marcellin qui rapporte ces singulières injures,

_ac verbis turpibus_, dit-il, l. 25, c. 6, _incessebant, ut perfidos

et lectissimi principis peremptores_. Ces injures, qui n'avaient aucun

fondement, venaient à ce que rapporte encore le même auteur, d'un bruit

vague répandu par quelques transfuges, que Julien avait péri par le

fer d'un Romain: _Audierant enim ipsi quoque referentibus transfugis,

rumore jactato incerto, Julianum telo cecidisse romano_. Malgré le peu

de fondement d'une telle imputation, on voit qu'elle fut adoptée par

Libanius, que son amitié pour Julien ne rendait pas difficile sur le

choix des preuves; il en paraît convaincu (or. 10, t. 2, p. 324). Il

faut convenir que la joie un peu scandaleuse des chrétiens, et leurs

propos inconsidérés, sur ce qu'ils disaient d'un vengeur suscité par la

justice divine, avait pu donner quelque apparence de fondement à des

allégations aussi fausses, et les faire accuser par leurs adversaires

de la mort du prince qu'ils détestaient.--S.-M.]

[Note 318: Ils forcèrent, selon Ammien Marcellin (l. 25, c. 6), la

porte prétorienne, _portâ perruptâ prætoriâ, propè ipsum tabernaculum

principis advenêre_.--S.-M.]

[Note 319: D'Anville (_l'Euphrate et le Tigre_, p. 95) pense que ce

lieu est la ville appelée par les Syriens _Carka_ ou _Beth-Soloce_,

dans le pays de _Garm_, les _Garamei_ des anciens sur les bords du

Tigre. Cette opinion me paraît assez fondée, elle sera discutée

plus au long quand je dresserai la carte de l'expédition de Julien.

J'observerai seulement pour le moment que ce nom s'applique à plusieurs

localités, ce qui n'est pas étonnant, puisqu'en syriaque il signifie

_ville_. Ammien Marcellin remarque que l'armée n'eut rien à redouter

des attaques des Perses, parce que les levées de terre qui y avaient

été faites pour protéger l'Assyrie contre les ravages des Sarrasins,

étaient détruites. _Ideò tuti_, dit-il, l. 25, c. 6, _quod riparum

aggeribus humanâ manu destructis, ne Saraceni deinceps Assyriam

persultarent, nostrorum agmina nullis ut antè vexabat_.--S.-M.]

[Note 320: Trente stades, selon Ammien Marcellin, l. 25, c. 6.

_Stadiis_ XXX _confectis, civitatem nomine Duram adventaremus_.--S.-M.]

[Note 321: D'Anville prétend que _Dura_, sur le Tigre, répond à un lieu

qu'il appelle _Imam Mohammed Dour_. Cette coïncidence est plus que

douteuse.--S.-M.]

[Note 322: _Imperatorem bellicosum et vigilantem ferrum habere, non

aurum._ Amm. Marc. l. 25, c. 6.--S.-M.]

[Note 323: Ammien Marcellin dit, l. 25, c. 6, que ce fut pendant

quatre jours; _in hoc loco Persarum obstinatione tritum est

quatriduum_.--S.-M.]

[Note 324: On pourrait croire d'après un passage d'Eutrope (l. 10), qui

fit cette campagne, que les Romains eurent du dessous au moins dans

deux de ces combats. Car, il dit _uno a Persis, atque altero prælio

victus_. Ces paroles sont assez claires, elles auraient dû, ce me

semble, influer sur la narration de Lebeau.--S.-M.]

[Note latérale: VIII.

Histoire du Bas-Empire. Tome 03 · 第 125 / 354 题